Henri Barbusse
L’ENFER
1908
 
L’hôtesse, Mme Lemercier, me laissa seul dans ma chambre, après m’avoir rappelé en quelques mots tous les avantages matériels et moraux de la pension de famille Lemercier.
 
Je m’arrêtai, debout, en face de la glace, au milieu de cette chambre où j’allais habiter quelque temps. Je regardai la chambre et me regardai moi-même.
 
La pièce était grise et renfermait une odeur de poussière. Je vis deux chaises dont l’une supportait ma valise, deux fauteuils aux maigres épaules et à l’étoffe grasse, une table avec un dessus de laine verte, un tapis oriental dont l’arabesque, répétée sans cesse, cherchait à attirer les regards. Mais à ce moment du soir, ce tapis avait la couleur de la terre.
 
Tout cela m’était inconnu ; comme je connaissais tout cela, pourtant : ce lit de faux acajou, cette table de toilette, froide, cette disposition inévitable des meubles, et ce vide entre ces quatre murs…
 
* * *
 
La chambre est usée ; il semble qu’on y soit déjà infiniment venu. Depuis la porte jusqu’à la fenêtre, le tapis laisse voir la corde : il a été piétiné, de jour en jour, par une foule. Les moulures sont, à hauteur des mains, déformées, creusées, tremblées, et le marbre de la cheminée s’est adouci aux angles. Au contact des hommes, les choses s’effacent, avec une lenteur désespérante.
 
Elles s’obscurcissent aussi. Peu à peu, le plafond s’est assombri comme un ciel d’orage. Sur les panneaux blanchâtres et le papier rose, les endroits les plus touchés sont devenus noirs : le battant de la porte, le tour de la serrure peinte du placard et, à droite de la fenêtre, le mur, à la place où l’on tire les cordons des rideaux. Toute une humanité est passée ici comme de la fumée. Il n’y a que la fenêtre qui soit blanche.
 
… Et moi ? Moi, je suis un homme comme les autres, de même que ce soir est un soir comme les autres.
 
* * *
 
Depuis ce matin, je voyage ; la hâte, les formalités, les bagages, le train, les souffles des diverses villes.
 
Un fauteuil est là ; j’y tombe ; tout devient plus tranquille et plus doux.
 
Ma venue définitive de province à Paris marque une grande phase dans ma vie. J’ai trouvé une situation dans une banque. Mes jours vont changer. C’est à cause de ce changement que, ce soir, je m’arrache à mes pensées courantes et que je pense à moi.
 
J’ai trente ans ; ils sonneront le premier jour du mois prochain. J’ai perdu mon père et ma mère il y a dix-huit ou vingt ans. L’événement est si lointain qu’il est insignifiant. Je ne me suis pas marié ; je n’ai pas d’enfants et n’en aurai pas. Il y a des moments où cela me trouble : lorsque je réfléchis qu’avec moi finira une lignée qui dure depuis l’humanité.
 
Suis-je heureux ? Oui ; je n’ai ni deuil, ni regrets, ni désir compliqué ; donc, je suis heureux. Je me souviens que, du temps où j’étais enfant, j’avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m’enfermer en tête à tête avec mon passé. Je m’accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j’en arrivais à penser que j’étais plus qu’un autre ! Mais tout cela s’est peu à peu noyé dans le néant positif des jours.
 
* * *
 
Me voici maintenant.
 
Je me penche de mon fauteuil pour être plus près de la glace, et je me regarde bien.
 
Plutôt petit, l’air réservé (quoique je sois exubérant à mes heures) ; la mise très correcte ; il n’y a, dans mon personnage extérieur, rien à reprendre, rien à remarquer.
 
Je considère de près mes yeux qui sont verts, et qu’on dit généralement noirs, par une aberration inexplicable.
 
Je crois confusément à beaucoup de choses ; par dessus tout, à l’existence de Dieu, sinon aux dogmes de la religion ; celle-ci présente cependant des avantages pour les humbles et les femmes, qui ont un cerveau moindre que celui des hommes.
 
Quant aux discussions philosophiques, je pense qu’elles sont absolument vaines. On ne peut rien contrôler, rien vérifier. La vérité, qu’est-ce que cela veut dire ?
 
J’ai le sens du bien et du mal ; je ne commettrais pas d’indélicatesse, même certain de l’impunité. Je ne saurais non plus admettre la moindre exagération en quoi que ce soit.
 
Si chacun était comme moi, tout irait bien.
 
* * *
 
Il est déjà tard. Je ne ferai plus rien aujourd’hui. Je reste assis là, dans le jour perdu, vis-à-vis d’un coin de la glace. J’aperçois, dans le décor que la pénombre commence à envahir, le modelé de mon front, l’ovale de mon visage et, sous ma paupière clignante, mon regard par lequel j’entre en moi comme dans un tombeau.
 
La fatigue, le temps morne (j’entends de la pluie dans le soir), l’ombre qui augmente ma solitude et m’agrandit malgré tous mes efforts et puis quelque chose d’autre, je ne sais quoi, m’attristent. Cela m’ennuie d’être triste. Je me secoue. Qu’y a-t-il donc ? Il n’y a rien. Il n’y a que moi.
 
* * *
 
Je ne suis pas seul dans la vie comme je suis seul ce soir. L’amour a pris pour moi la figure et les gestes de ma petite Josette. Il y a longtemps que nous sommes ensemble ; il y a longtemps que, dans l’arrière-boutique de la maison de modes où elle travaille, à Tours, voyant qu’elle me souriait avec une persistance singulière, je lui ai saisi la tête et l’ai embrassée sur la bouche, – et ai trouvé brusquement que je l’aimais.
 
Je ne me rappelle plus bien maintenant le bonheur étrange que nous avions à nous déshabiller. Il y a, il est vrai, des moments où je la désire aussi follement que la première fois ; c’est surtout quand elle n’est pas là. Quand elle est là, il y a des moments où elle me dégoûte.
 
Nous nous retrouverons là-bas, aux vacances. Les jours où nous nous reverrons avant de mourir, nous pourrions les compter… si nous osions.
 
Mourir ! L’idée de la mort est décidément la plus importante de toutes les idées.
 
Je mourrai un jour. Y ai-je jamais pensé ? Je cherche. Non, je n’y ai jamais pensé. Je ne peux pas. On ne peut pas plus regarder face à face la destinée que le soleil, et pourtant, elle est grise.
 
Et le soir vient comme viendront tous les soirs, jusqu’à celui qui sera trop grand.
 
* * *
 
Mais voilà que, tout d’un coup, je me suis dressé, chancelant, dans un grand battement de mon cœur comme dans un battement d’ailes…
 
Quoi donc ? Dans la rue, un son de cor a éclaté, un air de chasse… Apparemment, quelque piqueur de grande maison, debout près d’un comptoir de cabaret, les joues gonflées, la bouche impérieusement serrée, l’air féroce, émerveille et fait taire l’assistance.
 
Mais ce n’est pas seulement cela, cette fanfare qui retentit dans les pierres de la ville… Quand j’étais petit, à la campagne où j’ai été élevé, j’entendais cette sonnerie, au loin, sur les chemins des bois et du château. Le même air, la même chose exactement ; comment cela peut-il être si infiniment pareil ?
 
Et malgré moi, ma main est venue sur mon cœur avec un geste lent et tremblant.
 
Autrefois… aujourd’hui… ma vie… mon cœur… moi ! Je pense à tout cela, tout d’un coup, sans raison, comme si j’étais devenu fou.
 
* * *
 
… Depuis autrefois, depuis toujours, qu’ai-je fait de moi ? Rien, et je suis déjà sur la pente. Ah ! parce que ce refrain m’a rappelé le temps passé, il me semble que c’est fini de moi, que je n’ai pas vécu, et j’ai envie d’une espèce de paradis perdu.
 
Mais, j’aurai beau supplier, j’aurai beau me révolter, il n’y aura plus rien pour moi ; je ne serai, désormais, ni heureux, ni malheureux. Je ne peux pas ressusciter. Je vieillirai aussi tranquille que je le suis aujourd’hui dans cette chambre où tant d’êtres ont laissé leur trace, où aucun être n’a laissé la sienne.
 
Cette chambre, on la retrouve à chaque pas. C’est la chambre de tout le monde. On croit qu’elle est fermée, non : elle est ouverte aux quatre vents de l’espace. Elle est perdue au milieu des chambres semblables, comme de la lumière dans le ciel, comme un jour dans les jours, comme moi partout.
 
Moi, moi ! Je ne vois plus maintenant que la pâleur de ma figure, aux orbites profondes, enterrée dans le soir, et ma bouche pleine d’un silence qui doucement, mais sûrement, m’étouffe et m’anéantit.
 
Je me soulève sur mon coude comme sur un moignon d’aile. Je voudrais qu’il m’arrivât quelque chose d’infini !
 
* * *
 
Je n’ai pas de génie, de mission à remplir, de grand cœur à donner. Je n’ai rien et je ne mérite rien. Mais je voudrais, malgré tout, une sorte de récompense…
 
De l’amour ; je rêve une idylle inouïe, unique, avec une femme loin de laquelle j’ai jusqu’ici perdu tout mon temps, dont je ne vois pas les traits, mais dont je me figure l’ombre, à côté de la mienne, sur la route.
 
De l’infini, du nouveau ! Un voyage, un voyage extraordinaire où me jeter, où me multiplier. Des départs luxueux et affairés au milieu de l’empressement des humbles, des poses lentes dans des wagons roulant de toute leur force comme le tonnerre, parmi les paysages échevelés et les cités brusquement grandissantes comme du vent.
 
Des bateaux, des mâts, des manœuvres commandées en langues barbares, des débarquements sur des quais d’or, puis des faces exotiques et curieuses au soleil, et, vertigineusement ressemblants, des monuments dont on connaissait les images et qui, à ce qu’il semble dans l’orgueil du voyage, sont venus près de vous.
 
Mon cerveau est vide ; mon cœur est tari ; je n’ai personne qui m’entoure, je n’ai jamais rien trouvé, pas même un ami ; je suis un pauvre homme échoué pour un jour sur le plancher d’une chambre d’hôtel où tout le monde vient, d’où tout le monde s’en va, et pourtant, je voudrais de la gloire ! De la gloire mêlée à moi comme une étonnante et merveilleuse blessure que je sentirais et dont tous parleraient ; je voudrais une foule où je serais le premier, acclamé par mon nom comme par un cri nouveau sous la face du ciel.
 
Mais je sens retomber ma grandeur. Mon imagination puérile joue en vain avec ces images démesurées. Il n’y a rien pour moi : il n’y a que moi, qui, dépouillé par le soir, monte comme un cri.
 
L’heure m’a rendu presque aveugle. Je me devine dans la glace plus que je ne me vois. Je vois ma faiblesse et ma captivité. Je tends en avant, du côté de la fenêtre, mes mains aux doigts tendus, mes mains, avec leur aspect de choses déchirées. De mon coin d’ombre, je lève ma figure jusqu’au ciel. Je m’affaisse en arrière et m’appuie sur le lit, ce grand objet qui a une vague forme vivante, comme un mort. Mon Dieu, je suis perdu. Ayez pitié de moi ! Je me croyais sage et content de mon sort ; je disais que j’étais exempt de l’instinct du vol ; hélas, hélas, ce n’est pas vrai, puisque je voudrais prendre tout ce qui n’est pas à moi.
 
 
Le son du cor a cessé depuis longtemps. La rue, les maisons, se sont calmées. Silence. Je passe ma main sur mon front. Cet accès d’attendrissement est fini. Tant mieux. Je reprends mon équilibre par un effort de volonté.
 
Je m’assois à ma table, et tire de ma serviette, qu’on y a déposée, des papiers. Il faut les lire, les ranger.
 
Quelque chose m’aiguillonne ; je vais gagner un peu d’argent. Je pourrai en envoyer à ma tante, qui m’a élevé et qui m’attend toujours dans la salle basse où, l’après-midi, le bruit de sa machine à coudre est monotone et tuant comme celui d’une horloge, et où, le soir, auprès d’elle, il y a une lampe qui, je ne sais pourquoi, lui ressemble.
 
Les papiers… Les éléments du rapport qui doit faire juger de mes aptitudes, et rendre définitive mon admission dans la banque Berton… M. Berton, celui qui peut tout pour moi, qui n’a qu’un mot à dire, M. Berton, le dieu de ma vie actuelle…
 
Je m’apprête à allumer la lampe. Je frotte une allumette. Elle ne prend pas, le phosphore s’écaille, elle se casse. Je la jette, et, un peu las, j’attends…
 
Alors j’entends un chant murmuré tout près de mon oreille.
 
Il me semble que quelqu’un, penché sur mon épaule, chante pour moi, pour moi seul, confidentiellement.
 
Ah ! une hallucination… Voilà que j’ai le cerveau malade… C’est la punition d’avoir trop pensé tout à l’heure.
 
Je suis debout, la main crispée sur le bord de la table, étreint par une impression de surnaturel ; je flaire au hasard, la paupière battante, attentif et soupçonneux.
 
Le chantonnement est là, toujours ; je ne m’en débarrasse pas. Ma tête se tourne… Il vient de la chambre d’à côté… Pourquoi est-il si pur, si étrangement proche, pourquoi me touche-t-il ainsi ? Je regarde le mur qui me sépare de la chambre voisine, et j’étouffe un cri de surprise.
 
En haut, près du plafond, au-dessus de la porte condamnée, il y a une lumière scintillante. Le chant tombe de cette étoile.
 
La cloison est trouée là, et par ce trou, la lumière de la chambre voisine vient dans la nuit de la mienne.
 
Je monte sur mon lit. Je m’y dresse, les mains au mur, j’atteins le trou avec ma figure. Une boiserie pourrie, deux briques disjointes ; du plâtre s’est détaché ; une ouverture se présente à mes yeux, large comme la main, mais invisible d’en bas, à cause des moulures.
 
Je regarde… je vois… La chambre voisine s’offre à moi, toute nue.
 
Elle s’étend devant moi, cette chambre qui n’est pas à moi… La voix qui chantait s’en est allée ; ce départ a laissé la porte ouverte, presque encore remuante. Il n’y a dans la chambre qu’une bougie allumée qui tremble sur la cheminée.
 
Dans le lointain, la table semble une île. Les meubles bleuâtres, rougeâtres, m’apparaissent de vagues organes, obscurément vivants, disposés là.
 
Je contemple l’armoire, confuses lignes brillantes et dressées, les pieds dans l’ombre ; le plafond, le reflet du plafond dans la glace, et la fenêtre pâle qui est sur le ciel comme une figure.
 
Je suis rentré dans ma chambre, – comme si, en vérité, j’en étais sorti, – étonné d’abord, toutes les idées brouillées, jusqu’à oublier qui je suis.
 
Je m’assois sur mon lit, je réfléchis à la hâte, un peu tremblant, oppressé par l’avenir…
 
Je domine et je possède cette chambre… Mon regard y entre. J’y suis présent. Tous ceux qui y seront, y seront, sans le savoir, avec moi. Je les verrai, je les entendrai, j’assisterai pleinement à eux comme si la porte était ouverte !
 
* * *
 
Un instant après, dans un long frisson, j’ai haussé ma figure jusqu’au trou, et j’ai de nouveau regardé.
 
La bougie est éteinte, mais quelqu’un est là.
 
C’est la bonne. Elle est entrée sans doute pour ranger la chambre, puis elle s’est arrêtée.
 
Elle est seule. Elle est tout près de moi. Je ne vois pas très bien pourtant l’être vivant qui bouge, peut-être parce que je suis ébloui de le voir si réel : tablier bleu azuré, d’une couleur presque nocturne, et qui, devant elle, tombe aussi comme les rayons du soir ; poignets blancs, mains plus sombres, à cause du travail. La figure est indécise, noyée, et pourtant saisissante. L’œil y est caché, et pourtant il rayonne ; les pommettes saillent et brillent ; une courbe du chignon luit au-dessus de la tête comme une couronne.
 
Tout à l’heure, sur le palier, j’ai entrevu cette fille qui, pliée, frottait la rampe, sa figure enflammée proche de ses grosses mains. Je l’ai trouvée repoussante, à cause de ses mains noires, et des besognes poussiéreuses où elle se penche et s’accroupit… Je l’ai aperçue aussi dans un couloir. Elle allait devant moi, balourde, des cheveux traînant, laissant siller une odeur fade de toute sa personne qu’on sentait grise et empaquetée dans du linge sale.
 
* * *
 
Et maintenant, je la regarde. Le soir écarte doucement la laideur, efface la misère, l’horreur ; change, malgré moi, la poussière en ombre, comme une malédiction en bénédiction. Il ne reste d’elle qu’une couleur, une brume, une forme ; pas même : un frisson et le battement de son cœur. D’elle, il ne reste plus qu’elle.
 
C’est qu’elle est seule. Chose inouïe, un peu divine, elle est vraiment seule. Elle est dans cette innocence, dans cette pureté parfaite : la solitude.
 
Je viole sa solitude, des yeux, mais elle n’en sait rien, et elle n’est pas violée.
 
Elle va vers la fenêtre, les yeux s’éclaircissant, les mains ballantes, le tablier céleste. Sa figure et le haut de sa personne sont illuminés ; il semble qu’elle soit dans le ciel.
 
Elle s’assoit sur le canapé, grand, bas, rouge sombre, qui occupe le fond de la pièce près de la fenêtre. Son balai est appuyé à côté d’elle.
 
Elle tire une lettre de sa poche, la lit. Cette lettre est, dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent. La double feuille remue entre les doigts qui la tiennent précautionneusement, – comme une colombe dans l’espace.
 
Elle a porté à sa bouche la lettre palpitante, l’a embrassée.
 
De qui cette lettre ? Pas de sa famille ; une fille ne garde pas, lorsqu’elle est femme, de piété filiale assez forte pour embrasser une lettre de ses parents. Un amant, un fiancé, oui… Je ne sais pas le nom de l’aimé que beaucoup savent peut-être ; mais j’assiste à l’amour comme personne de vivant ne l’a fait. Et ce simple geste d’embrasser ce papier, ce geste enseveli dans une chambre, ce geste dépouillé et écorché par l’ombre, a quelque chose d’auguste et d’effrayant.
 
Elle s’est levée et approchée tout contre la fenêtre, la lettre blanche pliée dans sa main grise.
 
Le soir s’épaissit partout, et il me semble que je ne sais plus ni son âge, ni son nom, ni le métier qu’elle fait par hasard ici-bas, ni rien d’elle, ni rien… Elle regarde l’immensité pâle qui la touche. Ses yeux luisent ; on dirait qu’ils pleurent, mais non, ils ne débordent que de clarté. Les yeux ne sont pas de la lumière par eux-mêmes ; ils ne sont que toute la lumière. Qu’est-ce qu’elle serait, cette femme, si la réalité fleurissait sur la terre ?
 
Elle a soupiré et elle a gagné la porte à pas lents. La porte s’est refermée comme quelque chose qui tombe.
 
Elle est partie sans avoir fait rien d’autre que lire sa lettre et l’embrasser.
 
* * *
 
Je suis retourné dans mon coin, seul, plus grandement seul qu’avant. La simplicité de cette rencontre m’a divinement troublé. Ce n’était pourtant là qu’un être, un être comme moi. Rien n’est-il donc plus doux et plus fort que d’approcher un être, quel qu’il soit ?
 
Cette femme intéresse ma vie intime, elle participe à mon cœur. Comment, pourquoi ? Je ne sais pas… Mais quelle importance elle a prise !… Non par elle-même : je ne la connais pas et ne me soucie pas de la connaître ; mais par la seule valeur de son existence un instant révélée, par l’exemple d’elle, par le sillage de sa présence réelle, par le vrai bruit de ses pas.
 
Il me semble que le rêve surnaturel que j’avais tout à l’heure est exaucé, et que ce que j’appelais d’infini est arrivé. Ce que m’a offert sans le savoir cette femme qui vient de passer profondément sous mes yeux, en me montrant son baiser nu, n’est-ce pas l’espèce de beauté qui règne, et dont le reflet vous couvre de gloire ?
 
* * *
 
La sonnerie du dîner a retenti parmi l’hôtel.
 
Ce rappel à la réalité quotidienne et aux occupations usuelles change momentanément le cours de mes pensées. Je m’apprête, pour descendre à table. J’endosse un gilet de fantaisie, un vêtement sombre. Je pique une perle à ma cravate. Mais, bientôt je m’arrête et je prête l’oreille, à côté – au loin – espérant entendre encore un bruit de pas ou de voix humaine.
 
En accomplissant les gestes qu’il faut, je continue à subir l’obsession du grand événement qui est survenu : cette apparition.
 
Je suis descendu parmi ceux qui habitent avec moi la maison. Dans la salle à manger, marron et or, pleine de lumières, je me suis assis à la table d’hôte. C’est un scintillement général, un brouhaha, le grand empressement vide du début des repas. Beaucoup de personnes sont là, qui prennent place, avec la discrétion d’une société bien élevée. Sourires partout, bruit des chaises mises au point, paroles éparses s’aventurant, voix se cherchant et reprenant contact, dialogues s’amorçant… Puis le concert des couverts et des assiettes s’installe, régulier et grandissant.
 
Mes deux voisins causent chacun de leur côté. J’entends leur murmure qui m’isole. Je lève les yeux. En face de moi s’alignent des fronts luisants, des yeux brillants, des cravates, des corsages, des mains occupées en avant, sur la table éclatante de blancheur. Toutes ces choses attirent mon attention et la rebutent en même temps.
 
Je ne sais pas ce que pensent ces gens ; je ne sais pas ce qu’ils sont ; ils se cachent les uns aux autres et se gardent. Je me heurte à leur lumière, aux fronts comme à des bornes.
 
Bracelets, colliers, bagues… Les gestes étincelants de bijoux me repoussent aussi loin que le feraient les étoiles. Une jeune fille me regarde de son œil bleu et vague. Qu’est-ce que je peux contre cette espèce de saphir ?
 
On parle, mais ce bruit laisse chacun à soi-même, et m’assourdit, comme la lumière m’a aveuglé.
 
Pourtant, ces gens, parce qu’ils ont, au hasard de la conversation, pensé à des choses qui leur tenaient à cœur, se sont, à certains moments, montrés comme s’ils étaient seuls. J’ai reconnu cette vérité-là et j’ai pâli d’un souvenir.
 
On a parlé d’argent ; la conversation s’est généralisée sur ce sujet et l’assistance a été remuée d’une impression d’idéal. Un rêve de saisir et de toucher a transparu dans les yeux, à fleur d’eau, comme un peu d’adoration adorée avait monté dans ceux de la servante dès qu’elle s’était sentie seule : infiniment tranquille et délivrée.
 
On a évoqué triomphalement des héros militaires ; des hommes ont pensé : « Et moi ! », et se sont enfiévrés, montrant ce qu’ils pensaient, malgré la disproportion ridicule et l’esclavage de leur situation sociale. La figure d’une jeune fille m’a semblé s’éblouir. Elle n’a pas retenu un soupir d’extase. Sous l’action d’une pensée indevinable, elle a rougi. J’ai vu l’onde sanguine se propager à son visage ; j’ai vu rayonner son cœur.
 
On a discuté sur des phénomènes d’occultisme, sur l’au-delà : « Qui sait ! » a-t-on dit ; puis on a parlé de la mort. Tandis qu’on en parlait, deux convives, d’un bout de la table à l’autre, un homme et une femme, – qui ne s’adressaient pas la parole et semblaient s’ignorer, – ont échangé un regard que j’ai surpris. Et j’ai compris, à voir ce regard jaillir d’eux en même temps sous le choc de l’idée de la mort, que ces êtres s’aimaient et s’appartenaient au fond des nuits de la vie.
 
* * *
 
… Le repas était terminé. Les jeunes gens étaient passés au salon.
 
Un avocat raconta à ses voisins une cause jugée dans la journée. Il s’exprimait avec retenue, presque en confidence, à raison du sujet. Il s’agissait d’un homme qui avait égorgé une fillette en même temps qu’il la violait, et qui, pour qu’on n’entendît pas les cris de la petite victime, chantait à tue-tête. À l’audience, la brute avait déclaré : « On l’aurait entendue quand même, tant elle criait, si, heureusement, elle n’avait été toute jeune. »
 
Une à une, les bouches se sont tues, et toutes les figures, sans en avoir l’air, écoutent, et celles qui sont loin voudraient se rapprocher et ramper jusqu’au parleur. Autour de l’image apparue, autour de ce paroxysme effrayant de nos timides instincts, le silence s’est propagé circulairement, comme un bruit formidable dans les âmes.
 
Puis, j’entends le rire d’une femme, d’une honnête femme : un rire sec, cassé, qu’elle croit peut-être innocent, mais qui la caresse toute, en jaillissant : un éclat de rire qui, fait de cris informes et instinctifs, est presque une œuvre de chair… Elle se tait et se referme. Et le parleur continue d’une voix calme, sûr de ses effets, à jeter sur ces gens la confession du monstre : « Elle avait la vie dure, et elle criait, criait ! J’ai été bien obligé de l’éventrer avec un couteau de cuisine. »
 
Une jeune mère, qui a sa fillette auprès d’elle, s’est soulevée à demi, mais elle ne peut pas s’en aller. Elle se rassoit et se penche en avant pour dissimuler l’enfant ; elle a envie et honte d’entendre.
 
Une autre femme reste immobile, le visage incliné ; mais sa bouche s’est serrée comme si elle se défendait tragiquement, et j’ai presque vu se dessiner, sous la composition mondaine de son visage, comme une écriture, un sourire fou de martyr.
 
Et les hommes !… Celui-ci, qui est placide et simple, je l’ai distinctement entendu haleter. Celui-là, physionomie neutre de bourgeois, parle, à grand effort, de choses et d’autres, à sa jeune voisine. Mais il la regarde avec un regard qui voudrait aller jusqu’à sa chair, et plus loin encore, un regard plus fort que lui, dont il est honteux lui-même, dont l’illumination lui fait clignoter les yeux, et dont le poids l’écrase.
 
Et cet autre, j’ai vu aussi son regard cru, et j’ai vu sa bouche frémir et essayer de s’entrouvrir ; j’ai surpris le déclenchement de ce rouage de la machine humaine, le coup de dents convulsif vers la chair fraîche et le sang de l’autre sexe.
 
Et tous se sont répandus, contre le satyre, en un concert d’injures trop grandes.
 
… Ainsi, pendant un instant, ils n’ont pas menti. Ils se sont presque avoués, sans le savoir peut-être, et même sans savoir ce qu’ils avouaient. Ils ont presque été eux-mêmes. L’envie et le désir ont sailli, et leur reflet a passé, – et on a vu ce qui était dans le silence, scellé par des lèvres.
 
C’est cela, c’est cette pensée, ce spectre vivant, que je veux regarder. Je me lève, haussé, poussé par la hâte de voir la sincérité des hommes et des femmes se dévoiler à mes yeux, belle malgré sa laideur, comme un chef-d’œuvre ; et, de nouveau, rentré chez moi, les bras ouverts, posé sur le mur dans le geste d’embrasser, je regarde la chambre.
 
Elle est couchée là, à mes pieds. Même vide, elle est plus vivante que les gens qu’on croise et auxquels on vit mêlé, les gens qui ont l’immensité de leur nombre pour s’effacer, se faire oublier, qui ont une voix pour mentir et une figure pour se cacher.
 
 
La nuit, la nuit complète. L’ombre épaisse comme du velours se penche de toutes parts sur moi.
 
Tout, autour de moi, s’est écroulé en ténèbres. Au milieu de ce noir, je me suis accoudé sur ma table ronde, que la lampe ensoleille. Je me suis installé là pour travailler, mais, en vérité, je n’ai rien à faire, qu’à écouter.
 
Tout à l’heure, j’ai regardé dans la chambre. Il n’y a personne, mais quelqu’un, sans doute, va venir.
 
Quelqu’un va venir, ce soir peut-être, demain, un autre jour ; quelqu’un va fatalement venir, puis d’autres êtres vont se succéder les uns aux autres. J’attends, et il me semble que je ne suis plus fait que pour cela.
 
Longtemps, j’ai attendu, n’osant pas me reposer. Puis, très tard, alors que le silence régnait depuis si longtemps qu’il me paralysait, j’ai fait un effort. Je me suis de nouveau cramponné au mur. J’ai apporté là mes yeux en prière. La chambre était noire, mêlée à tout, pleine de toute la nuit, de tout l’inconnu, de toutes les choses possibles. Je suis retombé dans ma chambre.
 
* * *
 
Le lendemain, j’ai vu la chambre dans la simplicité de la lumière du jour. J’ai vu l’aube s’étendre en elle. Peu à peu, elle s’est mise à éclore de ses ruines et à s’élever.
 
Elle est disposée et meublée sur le même modèle que la mienne : au fond, en face de moi, la cheminée surmontée de la glace ; à droite, le lit ; à gauche, du côté de la fenêtre, un canapé… Les chambres sont identiques, mais la mienne a fini et l’autre va commencer…
 
Après le déjeuner vague, je retourne au point précis qui m’attire, à la fissure de la cloison. Rien. Je redescends.
 
Il fait lourd. Un peu d’odeur de cuisine persiste, même ici. Je m’arrête dans cette grandeur sans limites de ma chambre vide.
 
J’entrouvre, j’ouvre ma porte. Dans les couloirs, les portes des chambres sont peintes en brun avec les numéros gravés sur des plaques de cuivre. Tout est clos. Je fais quelques pas que j’entends seuls, que j’entends trop, dans la maison grande comme l’immobilité.
 
Le palier est long et étroit, le mur est tendu d’une imitation de tapisserie à ramages vert sombre où brille le cuivre d’une applique à gaz. Je m’accoude sur la rampe. Un domestique (celui qui sert à table et qui, pour le moment, a un tablier bleu, et est peu reconnaissable avec ses cheveux en désordre), descend en sautillant, de l’étage supérieur, des journaux sous le bras. La fillette de Mme Lemercier monte, la main attentive sur la rampe, le cou en avant comme celui d’un oiseau, et je compare ses petits pas à des fragments de secondes qui s’en vont. Un monsieur et une dame passent devant moi, interrompant leur conversation pour que je ne les entende pas, comme s’ils me refusaient l’aumône de ce qu’ils pensent.
 
Ces légers événements s’évanouissent comme des scènes de comédie sur lesquelles le rideau tombe.
 
Je marche à travers l’après-midi écœurant. J’ai l’impression d’être seul contre tous, tandis que je rôde, à l’intérieur de cette maison et cependant en dehors d’elle.
 
Sur mon passage, dans le couloir, une porte s’est refermée vite, étranglant un rire de femme surprise. Les gens s’enfuient, se défendent. Un bruit qui n’a pas de sens suinte des murs confus, pire que du silence. Sous les portes rampe, écrasé, tué, un rai de lumière, pire que de l’ombre.
 
Je descends l’escalier. J’entre dans le salon où m’appelle un bruit de conversation.
 
Quelques hommes, en groupe, disent des phrases, que je ne me rappelle pas. Ils sortent ; resté seul, je les entends discuter dans le couloir. Enfin leurs voix s’anéantissent.
 
Puis voici qu’une dame élégante entre, avec un bruit de soie et un parfum de fleurs et d’encens. Elle tient beaucoup de place à cause de son parfum et de son élégance.
 
Cette dame tend légèrement en avant une belle figure longue ornée d’un regard d’une grande douceur. Mais je ne la vois pas bien, car elle ne me regarde pas.
 
Elle s’assied, prend un livre, le feuillette, et les pages donnent à sa figure un reflet de blancheur et de pensée.
 
J’examine à la dérobée son sein qui se soulève et qui s’abaisse, et sa figure immobile, et le livre vivant qui est uni à elle. Son teint est si lumineux que sa bouche paraît presque noire. Sa beauté m’attriste. Je contemple cette inconnue, des pieds à la tête, avec un sublime regret. Elle me caresse de sa présence. Une femme caresse toujours un homme quand elle s’approche de lui et qu’elle est seule ; malgré tant d’espèces de séparations, il y a toujours entre eux un affreux commencement de bonheur.
 
Mais elle s’en va. C’est fini d’elle. Il n’y a rien eu, et pourtant, c’est fini. Tout cela est trop simple, trop fort, trop vrai.
 
Ce doux désespoir, que je n’aurais pas eu avant, m’inquiète. Depuis hier, je suis changé ; la vie humaine, la vérité vivante, je la connaissais, comme nous la connaissons tous ; je la pratiquais depuis ma naissance. J’y crois avec une sorte de crainte maintenant qu’elle m’est apparue d’une façon divine.
 
* * *
 
Dans ma chambre, où je suis remonté, l’après-midi s’éternise, et pourtant le soir vient.
 
De ma fenêtre, je regarde le soir qui monte au ciel, ascension si douce qu’on la voit et qu’on ne la voit pas ; et la foule qui s’émiette sur le pavé des rues.
 
Les passants rentrent dans les maisons auxquelles ils pensent. J’entends, à travers les murs, celle où je suis s’emplir, au loin, d’hôtes légers, de faibles rumeurs.
 
Un bruit s’est fait entendre de l’autre côté de la cloison… Je me dresse contre le mur et regarde dans la chambre voisine, déjà toute grise. Une femme est là, obscurément.
 
* * *
 
Elle s’est approchée de la fenêtre, comme moi tout à l’heure, je m’étais approché de la mienne. C’est sans doute le geste éternel de ceux qui sont seuls dans une chambre.
 
Je la vois de plus en plus ; à mesure que mes yeux s’habituent, elle se précise ; il me semble que, charitable, elle vient.
 
Elle porte, en ce commencement d’automne, une de ces toilettes claires par lesquelles les femmes s’illuminent tant qu’il y a encore du soleil. Le rayonnement fané de la fenêtre la couvre d’un reflet presque éteint. Sa robe est de la couleur de l’immense crépuscule, de la couleur du temps comme dans les contes de fées.
 
Un souffle de parfum qu’elle porte, une odeur d’encens et de fleurs, vient à moi, et à ce parfum qui la désigne comme un vrai nom, je la reconnais : c’est la jeune femme qui, tout à l’heure, s’est posée près de moi, puis s’est envolée. Maintenant, elle est là, derrière sa porte fermée, en proie à mes regards.
 
Ses lèvres ont remué ; je ne sais pas si elle se parle tout bas, ou si elle chantonne… Elle est là, près de la blancheur triste de la fenêtre, près de l’image de la fenêtre dans la glace, parmi cette chambre indécise qui est en train de se décolorer ; elle est là, avec ses yeux sombres et sa chair sombre, avec la clarté de sa figure, que tant de regards ont caressée depuis qu’elle existe.
 
Son cou blanc, effrayamment précieux, se plie en avant ; le profil, tout près de la fenêtre, y appuyant du front, se noie de pénombre bleuâtre comme si la pensée était bleue ; et flottant sur la masse ténébreuse des cheveux, une faible auréole montre qu’ils sont blonds.
 
Sa bouche est obscure comme si elle était entr’ouverte. Sa main est posée sur le carreau céleste, comme un oiseau. Son corsage est d’une teinte pâle et cependant intense, verte ou bleue.
 
J’ignore tout d’elle, et elle est aussi loin de moi que si des mondes ou des siècles nous séparaient, que si elle était morte.
 
Pourtant, il n’y a rien entre nous : je suis près d’elle, je suis avec elle ; je m’épanouis sur elle en tremblant.
 
… Mes mains se tendent pour l’embrasser. Je suis un homme comme les autres, toujours tristement prêt à s’éblouir de la première femme venue. Elle est l’image la plus pure de la femme qu’on aime : celle qu’on ne connaît pas encore toute, celle qui se révélera, celle qui contient le seul miracle vivant qui soit sur terre.
 
* * *
 
Elle se retourne et glisse dans la chambre déjà nocturne, comme un nuage, avec ses formes rondes et bercées. J’entends le murmure profond de sa robe. Je cherche sa figure comme une étoile ; mais je ne vois pas plus sa figure que sa pensée.
 
Je cherche le sens de ses gestes ; mais ils m’échappent. Je suis si près d’elle, et je ne sais pas ce qu’elle fait ! Les êtres qu’on voit sans qu’ils s’en doutent ont l’air de ne pas savoir ce qu’ils font.
 
Elle ferme sa porte à clef, ce qui la divinise un peu plus. Elle veut être seule. Sans doute, elle est entrée dans cette chambre pour se dévêtir.
 
Je ne tente pas de m’expliquer les circonstances de sa présence, pas plus que je ne pense à me demander compte du crime que je commets à posséder cette femme des yeux. Je sais que nous sommes réunis, et de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma vie, je la supplie de se montrer à moi.
 
Elle semble se recueillir, hésiter. Je me figure, à je ne sais quelle grâce candide de sa personne entière, qu’elle attend d’être seule depuis plus longtemps pour se dévoiler. Oui, elle se sent encore toute battue par l’air du dehors, toute effleurée par les passants, toute touchée par les faces tendues des hommes ; et réfugiée entre ces murs, elle attend que ce contact soit plus éloigné, pour ôter sa robe.
 
Je me complais à lire en elle la virginale et charnelle pensée ; j’ai la sensation que, malgré le mur, mon corps se penche vers le sien.
 
* * *
 
Elle alla vers la fenêtre, leva les bras, et, lumineusement, elle ferma les rideaux. L’obscurité complète tomba entre nous.
 
Je la perdais !… Ce fut une douleur aiguë dans mon être, comme si la lumière s’était arrachée à moi… Et je restai là, béant, retenant un gémissement, guettant l’ombre qui se confondait avec son souffle…
 
Elle tâtonna, prit des objets. Je devinai, j’aperçus une allumette qui s’enflammait au bout de ses doigts. Avec lenteur son image éclata. On vit poindre les faibles blancheurs de ses mains, de son front et de son cou, et sa figure fut devant moi comme une fée.
 
Je ne distinguai pas le dessin des traits dans ce visage de femme pendant les quelques secondes où la lueur mince qu’elle tenait me prêta son apparition. Elle s’agenouilla devant la cheminée, la flamme aux doigts. J’entendis et je vis un crépitement clair de bois sec dans l’humidité noire et froide. Elle jeta l’allumette sans allumer la lampe, et il n’y eut d’éclairement dans la pièce que par cette lueur qui venait d’en bas.
 
Le foyer rougeoya, tandis qu’elle passait et repassait devant, avec un bruit de brise, comme devant un soleil couchant. On voyait remuer en silhouette sa grande personne élancée, ses bras obscurs et ses mains d’or et de rose. Son ombre rampait à ses pieds, s’élançait au mur, et volait au-dessus d’elle sur le plafond incendié.
 
Elle était assaillie par l’éclat de la flamme, qui, comme de la flamme, se roulait vers elle. Mais elle se gardait dans son ombre ; elle était cachée encore, encore recouverte et grise ; sa robe tombait tristement autour d’elle.
 
Elle s’assit sur le divan en face de moi. Son regard voleta doucement parmi la chambre.
 
À un moment, il se posa sur le mien ; sans le savoir, nous nous regardâmes.
 
Puis, sorte de regard plus aigu, d’offrande plus chaude, sa bouche qui pensait à quelque chose ou à quelqu’un se détendit ; elle sourit.
 
La bouche est sur le visage nu quelque chose de nu. La bouche qui est rouge de sang, qui saigne éternellement, est comparable au cœur : c’est une blessure, et c’est presque une blessure de voir la bouche d’une femme.
 
Et je commençai à frissonner devant cette femme qui s’entr’ouvrait et saignait d’un sourire. Le divan s’enfonçait tièdement sous l’étreinte de ses larges hanches ; ses genoux fins étaient rapprochés, et tout le milieu de son corps avait la forme d’un cœur.
 
… À demi étendue sur le divan, elle présenta ses pieds au feu en soulevant légèrement sa jupe des deux mains, et dans ce mouvement elle découvrit ses jambes qui gonflaient ses bas noirs.
 
Et ma chair cria, marquée comme au fer chaud par la ligne voluptueuse qui disparaissait, grossissante, dans l’ombre, se perdait dans les profondeurs extraordinaires.
 
Je crispai mes doigts, le regard déchiré, tellement elle était là presque toute offerte, béante, évasée – le front plongé dans la nuit, tandis que l’éclairement sanglant qui traînait à terre montait désespérément sur elle, en elle, comme un effort humain !
 
Le voile de la jupe est retombé. La femme est redevenue ce qu’elle était. Non, elle est autre. Parce que j’ai entrevu un peu de sa chair défendue, je suis à l’affût de cette chair, dans les ombres mêlées de nos deux chambres. Elle avait relevé sa robe, elle avait accompli le grand geste simple que les hommes adorent comme toute une religion, qu’ils implorent, même contre tout espoir, même contre toute raison, le geste éblouissant et parfois ébloui !
 
De nouveau, elle marche, et maintenant, le bruit de ses jupes est un bruit d’ailes dans mes entrailles.
 
Mon regard, repoussant sa figure puérile, où stagne, distrait, son sourire ; repoussant et oubliant de force son âme et sa pensée, arrache sa forme et veut son sang, comme le feu qui l’assiège et ne le lâche pas : mais mes regards ne peuvent que tomber à ses pieds et qu’effleurer faiblement sa robe, comme les flammes du foyer, les flammes magnifiques et suppliantes, les flammes écorchées, les flammes en lambeaux, qui ruissellent vers le ciel !
 
Elle s’est enfin montrée profondément.
 
Pour se déchausser, elle a croisé ses jambes très haut, me tendant le gouffre de son corps.
 
Elle me faisait voir son pied délicat, emprisonné par la bottine luisante, et dans le bas de soie plus mat, son genou mince, son mollet largement épanoui, comme une fine amphore, sur la gracilité des chevilles. Au-dessus du jarret, à l’endroit où finissait le bas dans un calice blanc et nuageux, peut-être un peu de chair pure : je ne distinguai pas le linge de la peau dans les ténèbres éperdues et l’éclat pantelant du bûcher qui l’assaillait. Est-ce le délicat tissu des dessous, est-ce la chair ? Est-ce rien, est-ce tout ? Mes regards disputaient cette nudité à l’ombre et à la flamme. Le front au mur, la poitrine au mur, les paumes appuyées au mur, impétueusement, pour l’abattre et le traverser, je me torturais les yeux à cette incertitude, essayant, par ruse ou par force, de voir mieux, de voir plus.
 
Et je me plongeais dans la grande nuit de son être, sous l’aile douce, chaude et terrible de sa robe soulevée. Le pantalon de broderie s’entr’ouvrait en une large fente sombre, pleine d’ombre, et mes regards se jetaient là, et devenaient fous. Et ils avaient presque ce qu’ils voulaient, dans cette ombre ouverte, dans cette ombre nue, au centre d’elle, au centre du mince vêtement qui, vaporeusement léger et tout odorant d’elle, n’est presque qu’un nuage d’encens autour du milieu de son corps, – dans cette ombre qui, au fond, est un fruit.
 
Pendant un instant, cela fut ainsi. Je fus étendu sur le mur devant cette femme qui tout à l’heure – je me rappelais un geste – avait eu peur de son reflet, et qui maintenant avait pris, dans la chasteté parfaite de sa solitude, une pose de fille qui se frotte aux regards de l’homme attiré devant elle… Pure, elle s’offrait et se creusait…
 
La flambée de la cheminée s’éteignait, et je ne la voyais presque plus, lorsqu’elle commença à se déshabiller : c’était dans la nuit qu’allait se passer cette fête immense d’elle et de moi.
 
Je vis la forme haute, diffuse, impitoyable, dans sa beauté presque éteinte, s’agiter avec douceur, environnée de bruits fins, caressants et tièdes. J’aperçus ses bras évoluer gravement, et à la lueur exquise d’un geste qui les arrondit, flexibles, je sus qu’ils étaient nus.
 
Ce qui venait de tomber sur le lit, en un mince lambeau soyeux, léger et lent, c’était le corsage qui la serrait doucement au cou, et fort à la taille… La jupe nuageuse s’entr’ouvrit, et, coulant à ses pieds, l’éclaira toute, très blême, au milieu des profondeurs. Il me sembla que je la vis se dégager de cette robe flétrie et qui hors d’elle n’était rien, et je distinguai la forme de ses deux jambes.
 
Je le crus peut-être, car mes yeux ne me servaient presque plus, non seulement à cause du manque de lumière, mais parce que j’étais aveuglé par l’effort sombre de mon cœur, par les battements de ma vie, par toutes les ténèbres de mon sang… Ce n’étaient pas mes yeux qui pourchassaient la forme sublime, c’était plutôt mon ombre qui s’accouplait à la sienne.
 
Un cri m’occupait tout entier : son ventre !
 
Son ventre ! Que m’importaient son sein, ses jambes ! – Je m’en souciais aussi peu que de sa pensée et de sa figure, déjà abandonnées. C’est son ventre que je voulais et que j’essayais d’atteindre comme le salut.
 
Mes regards, que mes mains convulsives chargeaient de leur force, mes regards lourds comme de la chair, avaient besoin de son ventre. Toujours, malgré les lois et les robes, le regard mâle se pousse et rampe vers le sexe des femmes comme un reptile vers son trou.
 
Elle n’était plus, pour moi, que son sexe. Elle n’était plus que la blessure mystérieuse qui s’ouvre comme une bouche, saigne comme un cœur, et vibre comme une lyre. Et d’elle s’exhalait un parfum qui m’emplissait, non plus le parfum artificiel dont sa toilette est imprégnée, le parfum dont elle s’habille, mais l’odeur profonde d’elle, sauvage, vaste, comparable à celle de la mer – l’odeur de sa solitude, de sa chaleur, de son amour, et le secret de ses entrailles.
 
Les yeux injectés et rouges comme deux bouches pâles, je me pressais vers cette apparition terrible d’attirance. Je devenais farouche dans mon triomphe. Et sa bouche était un long baiser qui passe, et je crispai ma bouche en un long baiser stérile.
 
Alors elle demeura immobile, – inexplicable, effacée…
 
Dans un sursaut violent, je voulus en réalité la toucher… Détruire ce mur, ou sortir de ma chambre, crever la porte, me jeter sur elle…
 
Non, non, non ! Une intuition me replaça net et droit dans mon bon sens… J’aurais à peine le temps de l’effleurer. Je serais maîtrisé – la réputation salie, la prison, l’infamie, la misère noire, tout. J’eus une peur épouvantable, tellement tout cela était proche ; un frisson me cloua où j’étais.
 
Mais vite, une autre idée surgit, un rêve me laboura la chair : le premier effroi passé, elle se laisserait faire, peut-être ; elle serait prise à la contagion, elle s’enflammerait comme une chose à mon contact, dans un égarement de reconnaissance…
 
Non, encore non ! Car alors, ce serait une fille, et des filles, on en trouve tant qu’on désire. Il est facile d’avoir une femme entre les mains et d’en faire ce qu’on veut : c’est un sacrilège dont le prix est tarifé. Il existe même des maisons où, en payant, on peut, à travers des portes, en voir faire l’amour. Si c’était une fille, ce ne serait plus elle, – qui est angéliquement seule.
 
Il faut bien que je me mette ceci dans la tête et dans le corps : si je la recueille d’une façon si parfaite, c’est qu’elle est séparée de moi et qu’il y a entre nous un déchirement. La solitude la fait rayonner, mais la défend triomphalement. Sa révélation est faite de sa vérité vierge, de l’isolement universel dont elle est reine, et de la certitude où elle vit de cet isolement. Elle se montre, de loin, à travers sa vertu, et ne se donne pas : elle est semblable à un chef-d’œuvre ; elle reste aussi distante, aussi immuable, dans l’écart de l’abîme et du silence, que la statue et la musique.
 
Et tout ce qui m’attire m’empêche de m’approcher. Il faut que je sois malheureux, il faut que je sois à la fois un voleur et une victime… Je n’ai pas d’autre recours que de désirer, de me dépasser moi-même à force de désir, de rêve et d’espoir, de désirer et de posséder mon désir.
 
Pendant un instant, j’ai détourné la tête, tant est puissante et cruelle l’alternative où je me débats, et dans le trou qui se creuse sans limites sous mes yeux, j’ai laissé perdre les doux bruits qu’elle faisait… Est-ce que je deviens fou ? Non, c’est la vérité qui est folle.
 
De mon corps tout entier, de ma pensée tout entière, je surmonte ma défaillance charnelle, ma chair se tait et ne rêve plus, et par-dessus mes lourdes ruines, je commence à regarder.
 
Comme si elle avait pitié de moi, elle se rhabille, se recouvre toute.
 
Maintenant, elle a allumé la lampe. Elle a remis une robe ; elle me cache tous les beaux secrets qu’elle cache à tous ; elle est rentrée dans le deuil de sa pudeur.
 
Elle me donne encore quelques mouvements éparpillés. La voici qui se mesure la taille ; elle se met un peu de rouge au bord de l’oreille, puis l’enlève ; elle se sourit à la glace, de deux façons différentes, et même elle prend une pose désappointée, un instant. Elle invente mille petits mouvements inutiles et utiles… Elle découvre des gestes de coquetterie qui, comme les gestes de pudeur, revêtent une sorte de beauté austère d’être accomplis dans la solitude.…
 
Puis, à l’instant où, prête et merveilleusement enclose, elle vient de se considérer d’un sublime coup d’œil suprême – de nouveau, nos regards se croisent.
 
Elle est appuyée d’une main sur la table où brille la lampe sans abat-jour… Sa figure et ses mains resplendissent et le rayonnement libre de la lampe baigne d’un éclat plus vif son menton, le tour de son visage, le dessous de ses yeux.
 
Je ne la reconnais plus, tandis qu’elle surgit de l’ombre avec ce masque de soleil ; mais je n’ai jamais vu un mystère de si près… Je reste là, tout enveloppé de sa lumière, tout palpitant d’elle, tout bouleversé par sa présence nue, comme si j’avais ignoré jusque-là ce que c’est qu’une femme.
 
Ainsi que tout à l’heure, elle sourit avant que ses yeux se soient détachés de moi, et je sens la valeur extraordinaire de ce sourire et la richesse de cette figure…
 
Elle s’en va… Je l’admire, je la respecte, je l’adore ; j’ai pour elle une sorte d’amour que rien de réel n’abîmera, et qui n’a aucune raison ni d’espérer, ni de finir. Non, en vérité, je ne savais pas ce que c’était qu’une femme.
 
Elle n’assista pas au dîner. Elle partit de la maison le lendemain.
 
Je la revis au moment où elle partit. Je me trouvais tout en bas de l’escalier, dans le demi-jour du vestibule, tandis qu’on s’empressait au-devant d’elle. Elle descendait ; sa main si fine, gantée de blanc, sautelait sur la luisante rampe noire, comme un papillon. Son pied pointait en avant, petit et brillant. Elle me parut moins grande que la veille, mais elle était en tout semblable à ce qu’elle était la première fois que je l’aperçus. Sa bouche était si petite qu’il semblait qu’elle la rapetissait. Elle était vêtue en gris-perle, la robe gazouillante… Elle passait, elle s’en allait, elle s’évaporait, parfumée…
 
Elle m’avait effleuré ; elle aurait pu me voir, à cet instant, mais naturellement, elle ne me vit pas – et pourtant, dans l’ombre de nos chambres, nous avions fait tous deux un seul sourire ! Elle était redevenue la lumière close, sans pitié, que sont les personnes qu’on rencontre au milieu des autres. Il n’y avait pas de mur entre nous ; il y avait l’espace infini et le temps éternel : il y avait toutes les forces du monde.
 
C’est ainsi que je l’aperçus dans mon dernier coup d’œil – sans bien comprendre, car on ne comprend jamais tout un départ. Je ne la reverrais plus. Tant de grâces allaient se flétrir et se dissiper ; tant de beauté, de douce faiblesse, tant de bonheur, étaient perdus. Elle s’enfuyait lentement, vers l’incertaine vie, puis vers la mort certaine. Quels que fussent ses jours, elle allait vers son dernier jour.
 
C’est tout ce que je pouvais dire d’elle.
 
… Ce matin, tandis que le jour est venu autour de moi, donnant à chaque détail une précision déserte, mon cœur se débat et se plaint. Partout, l’étendue est vide. Lorsque quelque chose est vraiment fini, ne semble-t-il pas que tout soit fini ?
 
Je ne sais pas son nom… Elle ira dans son destin comme moi dans le mien. Si nos deux existences s’étaient liées, elles ne se connaîtraient guère ; maintenant, quelle nuit ! Mais je n’oublierai jamais l’incomparable soir où nous fûmes ensemble.
 
 
Ce matin, je pense à la vision si grande d’avant-hier. Mais déjà je la revois avec moins d’émotion ; déjà, elle s’est un peu éloignée de mon cœur puisque un jour s’est passé. Va-t-elle mourir sans que je fasse rien pour elle ?
 
Un désir me prend ; l’écrire, fixer d’une façon définitive tous les détails de ce que j’ai ressenti, pour que les jours ne les dispersent pas en passant, comme de la poussière.
 
Mais, tout de suite, la blancheur du papier m’apporte l’oubli de ce que j’ai à dire, un éblouissement doux où se fond toute la précision de mes souvenirs.
 
Grâce à une attention tendue et ramenée sans cesse, malgré une fatigue grandissante derrière les yeux, j’écris, j’écris tout. Je m’enfièvre. Je crois que je traduis exactement la réalité des choses. Puis je me relis, et ce n’est rien, – que des mots qui gisent devant moi.
 
L’oppression extraordinaire, la simplicité tragique, l’harmonie intense et déchirée, où est tout cela ? Cette écriture ne vit pas. C’est un grillage de mots sur la réalité ; les phrases sont là, noires et régulières, à travers le papier, comme des chaînes.
 
Comment faut-il faire pour que de ces signes morts s’élève la vérité ?
 
J’ai essayé de tourner la difficulté. J’ai cherché le détail typique, évocateur… Me rappelant une impression qui m’était venue, lorsque je l’avais tout d’abord aperçue dans la lueur de la fenêtre, je voulus y insister : « Il y avait sur elle du bleu, du vert, du jaune. » Cela n’a jamais été ainsi ; ce barbouillage d’enfant n’est pas la vérité ; je le détruis… L’important, c’est de décrire son corps. Je m’y consacre minutieusement, je fais des comparaisons avec une statue antique. En me relisant, dans une colère, j’anéantis d’un trait ce replâtrage.
 
J’essaie des mots crus, plus énergiques, me semble-t-il, et, peu à peu, je me laisse aller à inventer des détails pour atteindre à l’acuité du souvenir : « Elle prenait des poses lubriques… »
 
Non ! non ! Ce n’est pas vrai !
 
Tout cela sont des mots inertes qui laissent subsister, sans pouvoir y toucher, la grandeur de ce qui fut ; ce sont des bruits inutiles et vains ; c’est comme l’aboi d’un chien, le bruit des branches au souffle du vent.
 
J’ai ouvert ma main, laissé rouler ma plume, accablé d’impuissance, de défaite, de morne folie.
 
Comment se fait-il qu’on ne puisse pas dire ce qu’on a vu ? Comment se fait-il que la vérité fuie devant nous comme si ce n’était pas de la vérité, et qu’on ne puisse pas, malgré sa sincérité, être sincère ? On n’a pas évoqué une chose quand on l’a appelée par son nom. Les mots, les mots, on a beau les connaître depuis son enfance, on ne sait pas ce que c’est.
 
Mon frisson, ma mélancolie, ma détresse sont perdus. Je suis condamné à être oublié. On passera devant moi sans me regarder ou sans me voir. On ne se souciera pas de ce que je puis renfermer. Je ne peux être sur la terre qu’un croyant.
 
* * *
 
Je restai plusieurs jours sans rien voir. Ces jours furent torrides. Au commencement, le ciel avait été gris et pluvieux ; maintenant, septembre flamboyait en finissant. Vendredi… Eh quoi, il y avait déjà une semaine que j’étais dans cette maison !…
 
Un après-déjeuner lourd, assis sur une chaise, je me plongeai, mi-rêvant, dans une impression de conte de fées.
 
… L’orée d’une forêt ; dans le sous-bois, sur le tapis d’émeraude sombre, des ronds de soleil ; là-bas, au bout de la plaine, une colline, et par-dessus les feuillages moutonnants, jaunes et vert noir, un pan de mur et une tourelle, quadrillés, comme en tapisserie… Un page s’avançait, vêtu comme un oiseau. Un bourdonnement de mouches. C’était le bruit lointain de la chasse du Roi. Il allait arriver des choses extraordinairement douces.
 
* * *
 
Le lendemain, l’après-midi fut encore une fois ensoleillé et brûlant. Je me rappelai des après-midi pareils, il y avait bien des années, et il me sembla vivre à cette époque disparue, – comme si l’éclatante chaleur effaçait le temps, étouffait tout le reste sous sa couvée.
 
La chambre d’à côté était presque noire… On avait fermé les volets. À travers les doubles rideaux confectionnés d’une étoffe mince, je voyais la fenêtre rayée de barres étincelantes, comme la grille d’un brasier.
 
Dans le silence torride de la maison, dans le vaste sommeil enfermé, des rires montaient égrenés vainement ; des voix se perdaient, comme hier, comme toujours.
 
De ce lointain tumulte sortit précieusement un bruit de pas. Ils venaient vers moi, Je me tendis vers ce bruit grandissant… La porte s’ouvrit, éblouissante, poussée, semblait-il, par la lumière elle-même, et deux ombres chétives, rongées par la clarté, apparurent.
 
Elles semblaient être poursuivies. Elles hésitèrent au seuil, toutes petites, encadrées en même temps, puis entrèrent.
 
J’entendis refermer la porte ; la chambre était vivante. Je scrutai les arrivants ; je les distinguai doucement à travers les halos rouge et vert sombre dont le coup de lumière de leur entrée avait peuplé mes yeux : une fillette et un jeune garçon de douze ou treize ans.
 
Ils s’étaient assis sur le canapé, et se regardaient sans rien dire, avec leurs figures presque pareilles.
 
* * *
 
La voix de l’un d’eux s’éleva et murmura :
 
– Tu vois qu’il n’y a personne.
 
Et une main montra le lit sans draps, les portemanteaux nus de vêtements, la table déserte : la soigneuse dévastation des chambres inoccupées.
 
Puis, à mes yeux, cette main se mit à trembler comme une feuille. J’entendais les battements de mon cœur. Les voix bruissèrent.
 
– Nous sommes seuls… On ne nous a pas vus.
 
– On dirait que nous sommes seuls pour la première fois.
 
– Pourtant, nous nous connaissons depuis toujours…
 
Un petit rire balbutia.
 
Il semblait qu’ils avaient eu besoin de leur solitude, première étape d’un mystère où ils allaient ensemble. Ils s’étaient échappés des autres ; ils avaient défait les autres d’autour d’eux. Ils avaient créé la solitude défendue. Mais on voyait bien qu’une fois la solitude trouvée, ils ne savaient plus quoi chercher.
 
* * *
 
Alors j’entendis bégayer avec un large frisson, presque de la désolation, presque un sanglot :
 
– Nous nous aimons bien…
 
Puis une phrase tendre monta en haletant, essayant les mots, mal assurée comme un oiseau trop petit :
 
– Je voudrais t’aimer plus.
 
… À les regarder ainsi ployés l’un vers l’autre, dans l’ombre chaude qui les entoure et qui voile leurs âges sur leurs figures, on aurait cru voir deux amants qui se rapprochent.
 
Deux amants ! C’était cela qu’ils rêvaient d’être, sans savoir ce que c’était.
 
L’un d’eux avait prononcé ces mots : la première fois. C’était la première fois qu’il leur paraissait être seuls, bien qu’ils eussent vécu côte à côte.
 
C’était peut-être, c’était sans doute la première fois que les deux amis d’enfance voulaient sortir de l’amitié et de l’enfance. C’était la première fois qu’un désir de désir venait étonner et troubler deux cœurs qui jusqu’ici avaient dormi ensemble…
 
* * *
 
À un moment, ils se redressèrent, et le mince rayon de soleil qui passait au-dessus d’eux et tombait à leurs pieds montra leur forme, alluma leurs visages et leurs cheveux, de sorte que leur présence éclaira la chambre.
 
Allaient-ils s’en aller, m’abandonner ? Non, ils se rassirent ; tout retomba dans l’ombre, dans le mystère, dans la vérité.
 
… À les contempler, j’éprouvais un mélange confus de mon passé et du passé du monde. Où étaient-ils ? Partout, puisqu’ils étaient… Ils sont au bord du Nil, du Gange ou du Cydnus, au bord du cours éternel des âges. C’est Daphnis et Chloé, près d’un buisson de myrte, dans la lumière grecque, tout illuminés d’un vert reflet de feuillages, et leurs figures se reflétant l’une l’autre. Leur vague petit dialogue bourdonne comme les deux ailes d’une abeille près de la fraîcheur des fontaines, près de la chaleur qui dévore les champs, tandis qu’au loin un char passe chargé de gerbes et d’azur.
 
Le monde nouveau s’ouvre ; la vérité pantelante est là. Ils sont en désarroi, ils craignent la brusque apparition de quelque divinité, ils sont malheureux et heureux ; ils sont aussi près que possible, s’étant apportés l’un à l’autre autant qu’ils ont pu. Mais ils ne se doutent pas de ce qu’ils apportent. Ils sont trop petits, ils sont trop jeunes, ils n’existent pas assez ; ils sont chacun pour soi-même un secret étouffant.
 
Comme tous les êtres, comme moi, comme nous, ils veulent ce qu’ils n’ont pas, ils mendient. Mais ils demandent la charité à eux-mêmes, ils demandent secours à leurs présences et à leurs personnes.
 
Lui, déjà homme, déjà appauvri par ce compagnon féminin, tourné, traîné vers elle, lui tend ses bras indistincts et maladroits, sans bien oser la regarder.
 
Elle, déjà femme, elle a posé en arrière, sur le dossier, sa figure aux yeux luisants un peu grasse et toute rose, teintée et attiédie par son cœur ; la peau de son cou, satinée et tendue, palpite ; c’est, entre son visage et son sein, le point précieux et délicat de sa pulsation. Demi-close, attentive, un peu voluptueuse de ce qui, d’elle, émane déjà de volupté, elle semble une rose qui se respire. On voit jusqu’aux genoux ses jambes fines, aux bas de fil jaune, sous la robe qui enveloppe son corps en le présentant, comme un bouquet.
 
Et moi, je ne pouvais détacher les yeux de leurs gestes, et je buvais ce spectacle, la figure collée à leur groupe comme un vampire.
 
* * *
 
Après le long silence, il murmura :
 
– Veux-tu que nous nous disions « vous » ?
 
– Pourquoi ?…
 
Il sembla s’absorber dans un effort d’attention.
 
– Pour recommencer, dit-il enfin.
 
Il répéta :
 
– Voulez-vous ?
 
Elle tressaillit visiblement au contact de cette forme nouvelle de sa parole, sous le mot : « vous », comme sous une espèce de premier baiser.
 
Elle hasarda :
 
– On dirait que c’est quelque chose qui nous couvrait et qu’on ôte…
 
Maintenant, il osait plus :
 
– Voulez-vous que nous nous embrassions sur la bouche ?
 
Oppressée, elle ne put pas complètement sourire.
 
– Je veux, dit-elle.
 
Ils se prirent les bras, les épaules, et se tendirent les lèvres en s’appelant tout doucement, comme si leurs bouches étaient des oiseaux.
 
– Jean…
 
– Hélène…
 
C’est la première chose qu’ils inventaient. Embrasser ce qui embrasse, n’est-ce pas la caresse la plus tendrement petite qu’on puisse trouver et le lien le plus étroit ? Et puis, cela est tellement défendu !…
 
Il me sembla une seconde fois que leur groupe n’avait plus d’âge. Ils ressemblaient à tous les amants, tandis qu’ils se tenaient les mains, leurs figures toutes jointes, tremblants et aveugles, dans l’ombre du baiser.
 
Cependant, ils s’arrêtèrent, se détachèrent de la caresse dont ils ne savaient pas encore se servir.
 
Ils parlèrent, avec leurs bouches toujours aussi innocentes. De quoi ? D’autrefois, de cet autrefois si proche, si court.
 
Ils sortaient du paradis de l’enfance et de l’ignorance. Ils parlèrent d’une maison et d’un jardin où ils avaient vécu tous deux.
 
Cette maison les préoccupait. Elle était entourée par le mur d’un jardin ; de sorte que, de la route, on ne voyait que le haut de son toit, on ne voyait pas ce qu’elle faisait.
 
Ils balbutièrent :
 
– Les chambres, quand nous étions petits et qu’elles étaient grandes…
 
– Les pas y étaient moins fatigants à faire que partout autre part.
 
À les en croire, il y avait entre ces murs quelque chose de secourable et d’invisible, répandu partout ; quelque chose comme le bon Dieu du passé… Elle murmura un air de musique entendu là-bas, et elle dit que la musique se souvient mieux que les personnes.
 
Ils étaient retombés dans le passé par la douceur naturelle de leur poids ; ils se pelotonnaient dans le souvenir, frileusement.
 
– L’autre jour, la veille du départ, une lumière à la main, tout seul, j’ai parcouru l’appartement qui se réveillait à peine pour me regarder passer…
 
Dans le jardin si soigné et si sage, on ne pensait qu’aux fleurs, et pas beaucoup plus qu’elles. On regardait et on voyait la mare, l’allée couverte, et le cerisier qui, l’hiver, quand la pelouse est blanche, a trop de fleurs.
 
Hier encore, ils étaient dans ce jardin, comme un frère et une sœur. Maintenant, il semblait que la vie était devenue soudain sérieuse, et qu’ils ne savaient plus jouer. On les voyait qui voulaient tuer le passé. Quand on est vieux, on le laisse mourir ; quand on est jeune et fort, on le tue…
 
Elle se redressa :
 
– Je ne veux plus me souvenir, dit-elle.
 
Et lui :
 
– Je ne veux plus que nous nous ressemblions. Je ne veux plus que nous soyons frères.
 
Peu à peu, leurs yeux s’ouvrent :
 
– Ne se toucher que les mains ! murmura-t-il en tremblant.
 
– Être frères, ce n’est rien.
 
Elle était venue, l’heure des belles décisions troubles et des fruits défendus. Avant, aucun d’eux ne s’appartenait ; elle était venue, l’heure où ils s’occupaient à se reprendre tout entiers pour faire d’eux ce qu’ils voulaient.
 
Déjà, ils avaient un peu honte et conscience d’eux-mêmes.
 
Il y avait quelques jours, vers le soir, ils avaient éprouvé un grave plaisir à désobéir en sortant du jardin contre la défense de leurs parents.
 
– Grand’mère était venue, du haut du perron tout gris, nous appeler pour rentrer…
 
« Mais nous sommes partis tous les deux ; nous avons traversé la haie à l’endroit où un oiseau crie d’ordinaire, et où il y a une brèche. L’oiseau s’était envolé et son cri aussi. Pas de vent, et presque plus de lumière. Les branches des arbres se taisaient, malgré leur sensibilité. La poussière, par terre, était morte. L’ombre nous a enveloppés avec elle-même, si doucement, que nous lui aurions presque parlé. Nous étions intimidés en voyant venir la nuit. Il n’y avait plus de couleur aux choses, seulement un peu de clarté dans le noir ; les fleurs, la route, les blés même étaient d’argent… Et c’est la fois où j’ai le plus approché ma bouche de la vôtre.
 
– La nuit, dit-elle, l’âme surélevée dans une effusion de beauté, la nuit caresse les caresses…
 
– Je vous ai pris la main, et j’ai compris que vous viviez toute.
 
« Avant, je disais « ma cousine Hélène », mais je ne savais pas ce que je disais en parlant ainsi. Maintenant, quand je dirai : elle, ce sera tout… »
 
De nouveau, ils joignirent les lèvres. Leurs bouches et leurs yeux étaient ceux d’Adam et d’Ève. J’évoquai l’infini exemple ancestral d’où l’histoire sainte et l’histoire humaine coulent comme d’une fontaine. Ils erraient dans la lumière pénétrante du paradis, sans rien savoir ; ils étaient comme s’ils n’étaient pas. Quand, – par suite du triomphe de la curiosité, interdite pourtant par Dieu en personne, – ils ont appris le secret, découvert la séparation caressante et entrevu la grande volonté de la chair, le ciel s’est obscurci. La certitude d’un avenir de douleur est tombée sur eux ; des anges, comme des vautours, les ont chassés ; ils ont roulé sur la terre, de jour en jour, mais ils avaient créé l’amour, remplacé la richesse divine par la pauvreté d’être l’un à l’autre.
 
Les deux petits enfants ont pris position dans le drame éternel. Ils se parlent, et restituent au tutoiement toute son importance reconquise :
 
– Je voudrais t’aimer plus… je voudrais surtout t’aimer plus fort, mais je ne sais pas comment… Je voudrais te faire mal, mais je ne sais pas comment.
 
* * *
 
Ils ne disent plus rien, comme s’il n’y avait plus de paroles pour eux. Ils sont au bord d’eux-mêmes, et l’on voit leurs mains trembler entre eux.
 
Ils obéissent à cette inspiration de leurs mains ; ils vont à tâtons vers le bonheur étrange et tragique, vers la faute heureuse qu’on commet en même temps, vers l’enlacement qui fait que deux êtres recommencent la vie, intimement mêlés, comme un seul être informe.
 
Je ne les voyais pas distinctement… Il me sembla qu’il porta les mains sur elle, pendant que, les yeux resplendissants, elle attendait. Il me sembla que, dans l’ombre brûlante qui les tenait, il était à demi-dévêtu, et que, des vêtements bouleversés, écartés, sa nudité s’était érigée… Fleur étrange, profonde, qui est la même chose que ses entrailles, que toute sa chair, et que son cœur, et qui est entre eux comme un mystère vivant, comme un miracle, comme un enfant.
 
… Sans doute, il avait soulevé sa robe, car je perçus cette parole exhalée tout bas, confuse, étouffée, sacrifiée, dans le silence terrible :
 
– C’est ta vraie bouche.
 
* * *
 
Et moi je palpitais sur eux, tandis qu’un amour affreux, un amour énorme de la vérité écartelait mon corps sur le mur… Comme si cette haleine les brûlait, les affolait, ils eurent peur, et se levèrent. C’était fini. La poignante aventure qui, par hasard, avait préludé sous mes yeux, continuerait ailleurs et s’achèverait ailleurs.
 
À peine se sont-ils levés que la porte s’est ouverte. La vieille grand’mère est là, qui se penche. Elle vient du gris, et des fantômes, elle vient du passé. Elle les cherche comme s’ils étaient égarés. Elle les appelle à mi-voix… Par une coïncidence extraordinaire qui, s’harmonise à leur présence, elle a mis dans son accent une douceur infinie, presque – ô prodige ! – de la tristesse.
 
– Vous êtes là, mes enfants ?
 
Elle dit avec un petit rire pur, sans arrière-pensée :
 
– Qu’est-ce que vous faites donc là ?… Venez, on vous cherche…
 
Elle est vieille, flétrie ; mais elle est angélique, avec sa robe jusqu’au cou. À côté d’eux, qui se préparent à la vie immense, elle est devenue désormais comme un enfant : inactive, inutile…
 
Ils se jettent dans ses bras, exhaussent leurs fronts vers sa sainte bouche abandonnée. Il semble qu’ils lui disent adieu pour toujours.
 
* * *
 
Elle s’en va. Et un instant après, eux, sont partis, hâtés comme ils sont venus : unis par l’invisible et sublime lien du mal ; tellement unis qu’ils ne se tiennent plus la main comme en entrant. Mais, sur le seuil, ils se regardent.
 
Et tandis que la chambre est vide comme un sanctuaire, je pense à leur regard, à leur premier regard d’amour que j’ai vu.
 
Personne, avant moi, n’a pu voir un premier regard. J’étais à côté d’eux, mais loin d’eux. Je comprenais et lisais, sans être impliqué dans l’étourdissement de l’action, ni perdu dans la sensation. C’est pour cela que j’ai vu ce regard. Eux, ne savent pas quand il a commencé, ne savent pas que c’est le premier ; après, ils l’oublieront ; les progrès urgents de leurs cœurs viendront détruire ces préludes. On ne peut pas plus savoir son premier regard qu’on ne peut savoir son dernier regard.
 
Je me souviendrai, quand eux ne se souviendront plus.
 
Je ne me rappelle pas, moi, mon premier regard, mon premier don d’amour. Cela fut, pourtant. Ces divines simplicités se sont effacées de moi. Mon Dieu, qu’est-ce que je garde, pourtant, qui les vaille ! Le petit être que j’étais est mort tout entier sous mes yeux. Je lui survis, mais l’oubli m’a tourmenté, puis vaincu, la tristesse de vivre m’a ruiné, et je ne sais guère ce qu’il savait. Je me rappelle n’importe quoi, au hasard, mais le plus beau et le plus doux est dans le néant.
 
Eh bien, ce cantique trop tendre que je viens d’écouter, tout plein d’infini et débordant de sourires neufs, ce chant précieux, je le prends, je l’ai, je le garde. Il palpite sur mon cœur. J’ai volé, mais j’ai sauvé de la vérité.
 
 
Pendant un jour, la chambre demeura vide. À deux reprises, j’eus un grand espoir, puis une désillusion.
 
L’attente était devenue mon habitude, mon métier. Je remis des rendez-vous, j’ajournai des démarches, je gagnai du temps, au risque de compromettre ma situation ; j’organisai ma vie comme pour un nouvel amour. Je ne quittais plus ma chambre que pour descendre à la table d’hôte, où rien ne me distrayait plus.
 
Le second jour, je vis que la chambre était préparée pour recevoir un nouvel occupant ; elle attendait. Je fis mille rêves sur ce que serait cet hôte, tandis qu’elle gardait son secret comme quelqu’un qui pense.
 
Le crépuscule vint, puis le soir, qui l’agrandit sans la changer, et déjà, je me désespérais, lorsque la porte tourna dans l’ombre et j’aperçus, sur le seuil, le spectre d’un homme.
 
* * *
 
Il se distinguait mal du soir.
 
Des vêtements noirs ou tirant sur le noir ; des manchettes d’une pâleur laiteuse d’où pendaient des mains grises qui s’effilaient ; un col d’un blanc un peu plus vif que le reste. Sur sa figure ronde et grisâtre, se creusaient les trous sombres des orbites et de la bouche ; sous le menton, une cavité d’ombre ; l’or du front luisait confusément ; la pommette se soulignait d’une barre obscure. On eût dit un squelette. Quel était cet être dont la physionomie présentait cette monstrueuse simplicité ?…
 
Il s’approcha, s’anima. Je vis qu’il était beau.
 
Il avait une figure charmante et sérieuse, environnée d’une fine barbe noire, les yeux brillants et le front haut. Une grâce hautaine guidait et raréfiait ses gestes.
 
Il s’était avancé de deux pas ; puis s’était retourné vers la porte demeurée entr’ouverte. L’ombre de cette porte trembla, une silhouette se dessina, prit corps ; une petite main gantée de noir se crispa sur le battant, et une femme se pencha dans la chambre, la figure interrogative.
 
Elle devait être à quelques pas derrière lui dans la rue. Ils n’avaient pas voulu entrer ensemble dans la chambre où tous deux se réfugiaient pour échapper à quelque recherche.
 
Elle poussa la porte ; elle s’appuya toute sur le battant refermé, pour le clore encore plus, avec sa vie. Et ce fut lentement qu’elle tourna la tête vers lui, paralysée un instant, m’a-t-il semblé, par l’effroi que ce ne fût pas lui… Ils se dévisagèrent ; il y eut entre eux un cri passionné et contenu, presque muet, répercuté de l’un à l’autre, et par quoi semblait se rouvrir leur blessure commune.
 
– Toi !
 
– Toi !
 
Elle était presque défaillante. Elle s’abattit sur sa poitrine, jetée sur lui par un orage.
 
Elle avait eu juste assez de force pour venir tomber dans ses bras. Je vis les deux grandes mains pâles de l’homme, ouvertes, à peine crispées, appuyées sur le dos de la femme. Une sorte de palpitation désespérée s’empara d’eux, on eût dit dans la chambre un vaste ange qui se débattait et cherchait en vain à s’enfuir infiniment ; et il me semblait que la chambre était trop petite pour ce couple, bien qu’elle fût pleine du soir.
 
– On ne nous a pas vus !
 
C’était la même phrase qui, l’autre jour, s’était exhalée des deux enfants.
 
Il lui dit : « Viens ». Il la conduisit sur le divan, près de la fenêtre. Ils s’assirent sur le velours rouge. On voyait leurs bras qui les réunissaient comme des liens. Ils restèrent là, enfoncés, ramenant autour d’eux toute l’ombre du monde, s’y ranimant, recommençant à y exister, se retrouvant dans leur élément de nuit et de solitude.
 
Quelle entrée, quelle entrée ! Quelle poussée de malédiction !
 
J’avais cru, lorsque l’idée de l’adultère s’était imposée à mes yeux, lorsque la femme avait paru sur le seuil, chassée visiblement vers lui, assister à une joie béate non sans beauté dans sa plénitude, une joie sauvage et animale, importante comme la nature. Au contraire, cette entrevue ressemblait à un adieu déchirant.
 
– Nous aurons donc toujours peur ?…
 
C’est à peine si elle était un peu calmée, et elle avait dit cela en le regardant, anxieuse, comme si, vraiment, il allait répondre.
 
Elle frissonna, pelotonnée dans les ténèbres, serrant et pétrissant fébrilement de sa main la main de l’homme, – le buste érigé, les deux bras raidis. On voyait sa gorge qui montait et descendait comme la mer. Ils se tenaient, se touchaient ; mais un reste d’épouvante repoussait entre eux les caresses.
 
– Toujours peur… toujours peur… toujours… Loin de la rue, loin du soleil, loin de tout… Moi qui aurais tant voulu une destinée de lumière et de grand jour ! dit-elle, en regardant le ciel ; et son profil s’azurait à demi, tandis que ces paroles s’envolaient.
 
Ils ont peur. La peur les façonne, les fouille. Leurs yeux, leurs entrailles, leurs cœurs ont peur. Leur amour, surtout, a peur.
 
… Un sourire morne glissa sur le visage de l’homme ; il considéra son amie et balbutia :
 
– Tu penses à lui…
 
Les poings à ses joues, maintenant, accoudée sur ses genoux, la figure tendue en avant, elle ne répondit pas.
 
Oui, ardente, ployée, petite comme une enfant, elle regardait au loin, vers celui qui n’était pas là.
 
Elle courbait les épaules devant cette image, comme si elle la suppliait en détournant les yeux, et recueillait d’elle un reflet divin. Celui qui n’est pas là, celui qu’on trompe et qui existe. L’offensé, le blessé, le dominateur. Celui qui est partout sauf où ils sont, qui occupe l’immensité du dehors et dont le nom leur fait plier le cou ; celui auquel ils sont en proie.
 
La nuit tombait, comme si la honte et l’épouvante étaient de l’ombre, sur cet homme et cette femme qui venaient cacher étroitement leur enlacement dans cette chambre comme dans une tombe où vit l’au-delà.
 
* * *
 
Il lui dit : – Je t’aime !
 
J’entendis distinctement cette grande parole. Je t’aime ! J’ai frissonné dans toute ma vie en recueillant le mot profond qui sortait de ces deux êtres presque mêlés déjà. Je t’aime ! Le mot qui offre le cœur et la chair, le cri grand ouvert de la créature et de la création : Je t’aime ! Je voyais l’amour face à face.
 
Puis, il me sembla que la sincérité s’évanouissait dans les paroles pressées, incohérentes, qu’il prononça ensuite, en s’approchant, en se glissant contre elle. On eût dit qu’il voulait se débarrasser des phrases nécessaires et qu’instinctivement, il se hâtait, comme il pouvait, d’arriver aux caresses :
 
– Nous sommes nés l’un pour l’autre, vois-tu… Il y a entre nos âmes une fraternité qui, fatalement, devait triompher. On ne pouvait pas plus nous empêcher de nous reconnaître et de nous appartenir qu’on ne pourrait empêcher nos lèvres de s’unir au moment où elles s’approchent. Que nous importent les conventions morales, les séparations sociales… Notre amour est fait d’infini et d’éternité.
 
Elle dit : oui, bercée par sa voix.
 
Mais moi qui les écoutais profondément, j’entendis bien qu’il mentait ou qu’il s’égarait dans des mots… L’amour devenait une idole, une chose. Il blasphémait, il invoquait en vain l’infini et l’éternité, qu’il honorait du bout des lèvres avec la prière quotidienne, tout usée.
 
Ils laissèrent tomber la banalité proférée… Après être restée pensive, la femme hocha la tête, et elle, elle prononça la parole d’excuse, de glorification ; plus que cela : la parole de vérité :
 
– J’étais trop malheureuse…
 
* * *
 
« Comme il y a longtemps !… », commença-t-elle.
 
C’était son œuvre d’art, c’était son poème et sa prière de se répéter cette histoire, bas et précipitamment comme dans un confessionnal… On sentait qu’elle y arrivait tout naturellement, sans transition, tellement cela la remplissait toute aux moments où ils étaient seuls.
 
… Elle était vêtue simplement. Elle avait ôté ses gants noirs, sa jaquette et son chapeau. Elle portait une jupe sombre, un corsage rouge sur lequel brillait une chaînette dorée.
 
C’était une femme d’une trentaine d’années, à la figure régulière, à la chevelure soignée et soyeuse ; il me semblait que je la connaissais déjà ou que je ne la reconnaîtrais pas.
 
Elle se mit à parler d’elle tout haut, à évoquer un passé infiniment lourd.
 
– Quelle vie je menais ! quelle monotonie, quel vide ! La petite ville, la maison, le salon, avec les meubles rangés çà et là, et qui jamais ne changeaient de place, comme des pierres tombales… Un jour, j’ai essayé de disposer autrement la table du milieu. Je n’ai pas pu.
 
Sa figure pâlit, devint plus lumineuse.
 
Il l’écoutait. Un sourire de patience, de résignation, qui ressembla vite à de la lassitude un peu souffrante, errait sur son si fin visage. Ah ! il était vraiment beau, quoique un peu déconcertant, avec ses grands yeux qu’on sentait adorés, sa moustache tombante, son air tendre et lointain. Il semblait un de ces êtres doux, qui pensent trop, et qui font le mal. Il semblait au-dessus de toute chose et capable de tout… Un peu absent de ce qu’elle disait, mais remué pourtant de l’envie d’elle, il avait l’air d’attendre.
 
… Et brusquement, les voiles se déchirèrent à mes yeux, la réalité se dénuda devant moi : je vis qu’il y avait entre ces deux être une immense différence, et comme un désaccord infini, sublime à voir, à cause de ses profondeurs, mais tellement poignant que j’en avais le cœur meurtri.
 
Il n’était mû que par le désir d’elle ; elle, par le seul besoin de sortir de sa vie. Leurs vœux n’étaient pas les mêmes ; leur couple avait l’air uni, mais il ne l’était pas.
 
Ils ne parlaient pas la même langue ; quand ils disaient les mêmes choses ils ne s’entendaient guère, et, à mes yeux, dès ces premiers instants, leur union apparut plus brisée que s’ils ne s’étaient jamais connus.
 
Mais lui, ne disait pas ce qu’il pensait ; cela se sentait au son de sa voix, au charme même de son accent, au choix chantant de ses mots : il pensait à lui plaire, et il mentait. Il lui était évidemment supérieur, mais elle le dominait par une sorte de sincérité géniale. Alors qu’il était maître de ses paroles, elle s’offrait dans les siennes.
 
… Elle décrivait le décor de sa vie d’autrefois.
 
– De la fenêtre de la chambre et de celle de la salle à manger, je voyais la place. La fontaine au milieu, avec son ombre à ses pieds. Je regardais le jour tourner là, sur cette place petite, blanche et ronde, comme un cadran.
 
« … Le facteur la parcourait régulièrement, sans penser ; devant la porte de l’arsenal, un soldat ne faisait rien… Et plus personne quand midi sonnait, comme un glas. Je me souviens surtout du glas de midi : le milieu de la journée, la perfection de l’ennui.
 
« Rien ne m’arrivait, rien ne m’arriverait. Rien ne m’était. L’avenir n’existait plus pour moi. Si mes jours devaient continuer ainsi, rien ne me séparait de ma mort – rien ! Ah ! rien !… S’ennuyer, c’est mourir. Ma vie était morte, et pourtant, il fallait la vivre. C’était un suicide. D’autres se tuent avec une arme ou du poison ; moi, je me tuais avec les minutes et les heures. »
 
– Aimée ! fit l’homme.
 
– Alors, à force de voir les jours naître le matin et avorter le soir, j’ai eu peur de mourir, et cette peur a été ma première passion… Souvent, au milieu des visites que je rendais, ou de la nuit, ou pendant que je rentrais chez moi, après des courses, le long du mur des Religieuses, j’ai frissonné d’espoir à cause de cette passion !…
 
« Mais qui me tirerait de là ? Qui me sauverait de cet invisible naufrage, dont moi-même je ne m’apercevais que de temps en temps ? Autour de moi, c’était une sorte de conspiration, faite d’envie, de méchanceté et d’inconscience… Tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais essayait de me jeter dans le droit chemin, dans mon pauvre droit chemin.
 
« … Mme Martet, tu sais, ma seule amie un peu proche, plus âgée que moi de deux ans seulement, me disait qu’il faut se contenter de ce qu’on a. Je lui répondais : « Alors, c’est fini de tout, s’il faut se contenter de ce qu’on a. La mort n’a plus rien à faire. Vous ne voyez donc pas que cette parole termine la vie ?… Vous croyez vraiment à ce que vous dites ? » Elle répondait oui. Ah ! la sale femme !
 
« Mais ce n’était pas assez d’avoir la peur, il me fallait la haine de cet ennui. Comment se fait-il que j’aie eu cette haine ? Je ne sais pas.
 
« Je ne me reconnaissais plus, je n’étais plus moi, tellement j’avais besoin d’autre chose. Je ne savais même plus comment je m’appelais.
 
« Il y a un jour, je me rappelle, où (je ne suis pas méchante, pourtant) j’ai rêvé délicieusement que mon mari était mort, mon pauvre mari qui ne m’avait rien fait, et que j’étais libre, libre, aussi grande que tout !
 
« Ça ne pouvait pas durer. Je ne pouvais pas longtemps détester à ce point la monotonie, la dévastation, l’habitude. Oh ! l’habitude, c’est de toutes les ombres la plus vraie, et la nuit n’est pas de la nuit, en comparaison…
 
« La religion ? Ce n’est pas avec la religion qu’on comble le vide de ses jours, c’est avec sa propre vie. Ce n’était pas avec des croyances, avec des idées qu’il me fallait lutter, c’était avec moi-même.
 
« Alors, le remède, je l’ai trouvé ! »
 
Elle criait presque, rauque, admirable :
 
– Le mal, le mal ! Le crime contre l’ennui, la trahison pour briser l’habitude. Le mal pour être nouvelle, pour être autre, pour haïr la vie plus fort qu’elle me haïssait, le mal pour ne pas mourir !
 
« Je t’ai rencontré ; tu faisais des vers et des livres ; tu étais différent des autres, tu avais une voix tremblante et donnant l’impression de la beauté, et surtout, tu étais là, dans mon existence, en face de moi ; je n’avais qu’à tendre les bras. Alors, je t’ai aimé de toutes mes forces, si on peut appeler cela aimer, mon pauvre petit ! »
 
Elle parlait maintenant à voix basse et hâtée, avec de l’oppression et de l’enthousiasme, et elle jouait avec la main de son compagnon comme avec une petite chose.
 
– Et toi aussi, tu m’as aimée, naturellement… Et quand nous nous sommes glissés un soir dans l’hôtel – la première fois, – il me sembla que la porte s’en est ouverte toute seule, et je me suis remerciée de m’être révoltée et d’avoir déchiré ma destinée comme ma robe.
 
« Et depuis ! Le mensonge – dont on souffre parfois, mais qu’on ne déteste plus lorsqu’on réfléchit, – les risques, les dangers qui communiquent du goût aux heures, les complications qui multiplient la vie ; ces chambres, ces cachettes, ces prisons noires, qui ont donné l’envolée au soleil que j’avais !
 
« Ah ! fit-elle. »
 
Il me sembla qu’elle soupira comme si, son aspiration réalisée, il n’y avait plus rien d’aussi beau devant elle.
 
* * *
 
Elle se recueillit et dit :
 
– Voilà ce que nous sommes… Oh ! j’ai cru peut-être aussi, sur le moment, à une espèce de coup de foudre, à une attirance surnaturelle et fatale, à cause de ta poésie. Mais, en vérité, je suis venue à toi – je me vois maintenant – les poings serrés et les yeux fermés.
 
Elle ajouta :
 
– On ment beaucoup à propos de l’amour. Ce n’est presque jamais ce qu’on dit.
 
« Il y a peut-être des attractions magnifiques entre des hommes et des femmes. Je ne dis pas qu’un tel amour ne puisse pas exister entre deux êtres. Mais ces deux êtres-là, ce n’est pas nous. Nous n’avons jamais pensé qu’à nous-mêmes. Je sais bien que je me suis aimée avec toi. De ton côté, c’est pareil. Il y a pour toi un attrait qui n’existe pas pour moi, puisque je ne ressens pas de plaisir. Tu vois, nous faisons un marché, nous nous donnons l’un du rêve, l’autre de la jouissance. Tout cela n’est pas de l’amour. »
 
Il eut un geste, – doute, protestation ; il ne voulait pas parler. Toutefois, il articula faiblement :
 
– Il en est toujours ainsi ; même dans le plus pur des amours, on ne peut sortir de soi-même.
 
– Oh ! fit-elle dans un haussement de protestation pieuse dont la vivacité me surprit, ce n’est tout de même pas la même chose ; ne dis pas cela, ne dis pas, cela !
 
Il me sembla qu’il régnait dans son accent un regret, dans son regard, le rêve d’un nouveau rêve.
 
Elle dissipa cela en secouant la tête.
 
– Comme j’ai été heureuse ! Je me trouvais rajeunie, neuve. J’éprouvais des recommencements de candeur. Je me rappelle que je n’osais plus montrer, hors de ma robe, le bout de mon pied : j’avais jusqu’à la pudeur de ma figure, de mes mains, de mon nom…
 
* * *
 
Alors l’homme reprit l’aveu au point où elle le laissait et parla des premiers temps de leur union. Il voulait la caresser avec des paroles, la prendre peu à peu dans des phrases, l’enlacer à force de souvenirs.
 
– La première fois que nous avons été seuls…
 
Elle le regarda.
 
– C’était dans la rue, un soir, dit-il. Je t’ai pris le bras. Tu t’es appuyée de plus en plus sur moi. J’ai senti peu à peu tout le poids de ton corps, j’ai senti ta chair grandissante. Le monde pullulait, mais notre solitude semblait s’étendre. Tout, autour de nous, se changeait en un désert simple, simple… Il me semblait que tous les deux nous nous étions mis à marcher sur la mer.
 
– Ah dit-elle. Comme tu étais bon ! Tu n’avais pas, ce premier soir de nous, le même visage que tu as eu après, même dans les meilleurs moments…
 
– Nous causions de choses et d’autres, et tandis que je te tenais contre moi, toute serrée, comme des fleurs, tu me disais des phrases sur les gens que nous connaissions, tu me parlais du soleil de la journée et de la fraîcheur du soir. Mais, en vérité, tu me disais que tu venais à moi… Les paroles d’aveu, je les sentais à travers tes paroles, et si tu ne me les disais pas, tu me les donnais.
 
« Ah ! comme les choses du commencement sont grandes ! Il n’y a jamais de petitesses dans les commencements… »
 
« Une fois que nous nous étions retrouvés dans le jardin, et que je te reconduisais à la fin de l’après-midi, par les faubourgs… La route était si tranquille et silencieuse qu’il semblait que nos pas dérangeaient toute la nature. L’immobile tendresse ralentissait notre marche. Je me suis penché et je t’ai embrassée. »
 
– Là, dit-elle.
 
Elle posa son doigt sur son cou. Ce geste éclaira son cou comme un rayon.
 
– Peu à peu, le baiser devint plus profond. Il tourna autour de tes lèvres, s’y arrêta ; la première fois en se trompant, la seconde en faisant semblant de se tromper… Je sentis peu à peu sous ma bouche.
 
Il parla tout bas :
 
– Ta bouche éclore, et s’épanouir…
 
Elle baissa la tête, et l’on voyait sa bouche, bouton de rose et de rosée.
 
– Tout cela, soupira-t-elle, revenant toujours à sa pathétique et douce préoccupation, était si beau, au milieu de la surveillance qui m’emprisonnait !…
 
Comme elle avait, inconsciemment ou non, besoin de l’excitation du souvenir ! L’évocation des drames et des périls anciens déployait ses gestes, refaisait son amour. C’était pour cela qu’elle s’était toute racontée.
 
Et lui la poussait vers la tendre folie. L’enthousiasme premier renaissait, et maintenant leurs paroles cherchaient les plus vibrants souvenirs avant de se changer en choses.
 
– Ce fut triste quand, le lendemain du jour où tu fus à moi, je te revis chez toi, à une réception, – inaccessible, au milieu des gens. Maîtresse de maison accomplie aussi aimable pour l’un que pour l’autre, un peu timide, tu distribuais à chacun des paroles banales, tu prêtais vainement à tous – à moi comme aux autres – la beauté de ta figure.
 
« Tu avais cette robe verte, d’une couleur si fraîche, au sujet de laquelle on te plaisantait… Je me rappelais, tandis que tu passais et que je n’osais pas te suivre des yeux, combien nous avions été fous dans nos premiers transports ; je me disais : « J’ai eu autour de mon cou l’énorme collier de ses jambes nues ; j’ai tenu dans mes bras son corps souple et raidi ; je l’ai caressée jusqu’au sang. » C’était un grand triomphe, mais ce n’était pas un triomphe calme, puisqu’à ce moment je te désirais et que je ne pouvais t’avoir. L’étreinte avait été, serait, sans doute, mais elle n’était pas, et bien que tout ton trésor fût à moi, j’étais pauvre en ce moment. Et puis, quand on n’a pas, qui sait si on aura encore ! »
 
– Ah ! non, – soupira-t-elle, dans une grandissante beauté de ses souvenirs, de ses pensées, de toute son âme, – l’amour n’est pas du tout ce qu’on dit ! Moi aussi, j’étais secouée par des angoisses. Comme il a fallu que je me cache, dissimulant tout signe de bonheur, l’enfermant à la hâte dans mon cœur ! Les premiers temps, je n’osais plus m’endormir de peur de prononcer ton nom en rêve, et souvent, secouant l’envahissement de la folie du sommeil, je m’accoudais, et j’étais là, à ouvrir les yeux, à veiller héroïquement sur mon cœur.
 
« J’avais peur d’être reconnue. J’avais peur qu’on vît la pureté dont j’étais baignée. Oui, la pureté. Quand, au milieu de la vie, on se réveille de la vie, qu’on voit un autre éclat dans le jour, qu’on recrée tout, j’appelle cela de la pureté. »
 
* * *
 
– Te rappelles-tu la course éperdue en fiacre, à Paris – le jour où il avait cru de loin nous reconnaître et qu’il était entré précipitamment dans une autre voiture qui s’était lancée à la poursuite de la nôtre ?
 
Elle eut un sursaut d’émotion, d’extase.
 
– Oh oui, murmura-t-elle, c’était la grande fois !
 
Il parlait d’une voix tout à fait tremblante, d’une voix mêlée aux coups de son cœur, et son cœur disait :
 
– À genoux sur la banquette, tu regardais par la lucarne de derrière, tandis que je caressais ton corps, les mains en toi, et tu me criais : « Il approche ! Il s’éloigne !… Il est perdu… Ah ! »
 
Et d’un même, d’un seul mouvement, leurs lèvres se joignirent.
 
Elle dit, comme un souffle :
 
– C’est la seule fois que j’ai joui.
 
– Nous aurons toujours peur ! dit-il.
 
Leurs paroles se rapprochaient les unes des autres, s’étreignaient, les mots changés en baisers, chuchotés par toute la chair. Il avait soif d’elle, il l’attirait, sa bouche l’appelait de toutes ses forces. Leurs mains étaient inertes, toute leur vie remontant à leurs lèvres. Et tout s’effaçait devant ce désir reconstruit par l’esprit du mal.
 
Oui, il leur avait fallu ressusciter leur passé pour s’aimer ; il leur fallait, continûment, le rassembler par fragments pour empêcher leur amour de s’annihiler dans l’habitude, – comme s’ils subissaient, en ombre et en poussière, en ralentissement glacé, l’écrasement de la vieillesse et l’empreinte de la mort.
 
Ils se serraient. Les taches pâles de leurs figures se rejoignaient. Je ne les distinguais pas l’un de l’autre, mais il semblait que je les voyais de mieux en mieux, car j’apercevais le grand mobile profond de leur accouplement.
 
Ils s’enfermaient dans la nuit ; ils tombaient, tombaient dans l’ombre, ce gouffre qu’ils avaient voulu ; ils s’enlisaient dans ces ténèbres que, sur terre, ils avaient cherchées et suppliées.
 
Il balbutia :
 
– Je t’aimerai toujours.
 
Mais elle et moi nous sentons bien qu’il ment comme tout à l’heure ; nous ne nous y trompons pas. Mais qu’importe, qu’importe !
 
Les lèvres sur les siennes, elle murmura comme une caresse aiguë dans la caresse :
 
– Tout à l’heure, il sera là.
 
Comme ils sont peu mêlés ! Comme il n’y a vraiment que leur épouvante qui leur soit commune, et comme je comprends qu’ils l’attisent désespérément… Mais leur immense effort pour communier en quelque chose allait aboutir.
 
La femme, aux approches de la fête obscure, commençait à prendre une sublime importance, et son visage qui souriait et pleurait d’ombre s’emplissait de résignation et de souveraineté.
 
Il n’y a plus de paroles ; celles-ci ont fait leur œuvre de renouveau… Ce sont les étreintes et la chair, la grande cérémonie de silence et d’ardeur qui s’ébauche ; soupirs, gestes gauches, bruits humains d’étoffes.
 
Elle est debout, à présent ; elle est à demi-dévêtue ; elle est devenue blanche… Est-ce elle qui se dévêt, est-ce lui qui la dépouille des choses ?… On voit ses cuisses larges, son ventre argenté dans la chambre comme la lune dans la nuit… Une grande ligne noire barre ce ventre ; le bras de l’homme. Il la tient, la serre, cramponné sur le divan. Et sa bouche, à lui, est près de la bouche de son sexe, et ils se rapprochent pour un baiser monstrueusement tendre. Je vois le corps sombre agenouillé devant le corps pâle – et elle laisse tomber de grands regards sur lui…
 
Puis elle murmure, la voix radieuse :
 
– Prends-moi… Prends-moi encore une fois après tant d’autres fois. Mon corps est à moi et je te le donne. Non ? Il n’est pas à moi. C’est pour cela que je te l’apporte avec tant de joie !
 
Maintenant, il l’a étendue sur ses genoux… Je crois qu’elle est nue ; je ne distingue pas bien les lignes et les formes. Mais sa tête s’est renversée en arrière dans le reflet de la fenêtre, et je vois cette figure de soir où les yeux brillent, où la bouche brille aussi comme les yeux, cette figure étoilée d’amour !
 
Il la pressa sur lui, homme dénudé dans l’ombre. Même au milieu de leur consentement mutuel, il y eut une sorte de lutte ; une émotion extraordinaire, sainte et sauvage, régna, et bien que je ne le vis pas, je sus le moment où sa chair était entrée dans celle de la femme.
 
… Mon immobilité prolongée me broyait les muscles des reins et des épaules, mais je m’aplatissais contre le mur, collant mes yeux au trou ; je me crucifiais pour jouir du cruel et solennel spectacle. Je l’embrassais, cette vision, de toute ma figure, je l’étreignais de tout mon corps. Et le mur semblait me rendre les battements de mon cœur.
 
… Les deux êtres enserrés l’un par l’autre tremblaient comme deux arbres mêlés. La volupté, éperdument, au delà des lois, au delà de tout, même de la sincérité des amants, préparait son chef-d’œuvre de douceur. Et c’était un mouvement si emporté, si furieux et si fatal, que je reconnus que Dieu ne pourrait pas, à moins de tuer les êtres, arrêter ce qui s’accomplit. Rien ne le pourrait, et cela fait douter de la puissance et même de l’existence d’un Dieu.
 
Au-dessus de l’enchevêtrement de leurs personnes, il levait la tête, la rejetait en arrière, et il restait juste assez de clarté pour que je visse cette face, la bouche ouverte en un gémissement entrecoupé et chantant, attendant la volupté.
 
Elle vint, débordante, inouïe. Je la sentis venir comme un événement.
 
Je comptai jusqu’à quatre. Durant ce fragment de temps, je ne quittai pas des yeux la figure de l’homme qui était là, battant l’air d’une de ses mains, et les entrailles bavantes. Il est grimaçant, souriant, sombre de sang, semblable à un martyr divin, à un archange à la fois vautré et envolé. Il pousse de courts cris surpris, comme ébloui par quelque chose de magnifique et d’inattendu, comme s’il ne s’était pas douté que ce serait si beau, étonné du prodige de joie que son corps contient.
 
Ils communient en ce moment. Peut-être ne ressent-elle pas de plaisir, elle, mais on peut dire, on voit, on éprouve qu’elle jouit de sa jouissance ; et il y a là un indicible miracle féminin.
 
– Tu es heureux ?…
 
J’eus l’impression extraordinaire que c’était à moi qu’elle s’adressait… J’avais presque raison. Puisque j’étais près de sa bouche nue, c’était à moi qu’elle parlait.
 
Les yeux au ciel, encore enchaîné à elle par la chair, il murmura :
 
– Je jure que c’est tout au monde !
 
Puis, tout de suite après, comme elle sentait que le coup de bonheur était fini et ne vivait déjà plus que par le souvenir, que l’extase qui s’était posée un instant entre eux s’échapperait, et que son illusion, à elle, s’effacerait et l’abandonnerait, elle dit presque plaintivement :
 
– Que Dieu bénisse le peu de plaisir qu’on a !
 
Pauvre cri, premier signal d’une haute chute, prière blasphématoire, mais, divinement, prière !
 
L’homme répétait machinalement :
 
– Tout au monde !…
 
… Le groupe charnel s’affaissa. L’homme était rassasié. Je vis de mes yeux peu à peu qu’un regret, qu’un remords le harassait, l’écartait du fardeau de la femme qui ne comprenait pas dans sa chair cet éloignement : elle n’était pas comme lui tout d’un coup débarrassée et vidée de plaisir.
 
Mais elle sentait qu’il n’avait pas cherché, qu’il n’avait pas regardé plus avant que cela et qu’il était au bout de son rêve… Déjà elle pensait, sans doute, qu’un jour ce serait fini pour elle aussi, et que la destinée recommencée ne vaudrait pas mieux que l’autre.
 
Et à ce moment où il me semblait, avec mon acharnement de visionnaire presque créateur, suivre ce reflux de détresse sur leurs faces, dans l’air encore plein des mots : « C’est tout au monde », il gémit :
 
– Ah ! ce n’est rien, ce n’est rien !
 
Étrangers l’un à l’autre, ils étaient parcourus par la même pensée.
 
… Tandis qu’elle reposait encore toute sur lui, je vis ses regards à lui, dans une torsion de son cou, se tourner vers la pendule, vers la porte, vers le départ. Puis, comme la bouche de sa maîtresse était près de la sienne, sa figure s’en écarta doucement (je fus seul à le voir) avec une légère crispation de malaise, presque de dégoût : il avait été effleuré d’une haleine altérée par tous les baisers enfermés tout à l’heure dans cette bouche comme dans un cercueil.
 
Elle profère maintenant seulement, avec sa pauvre bouche, la réponse à ce qu’il avait dit avant la possession :
 
– Non, tu ne m’aimeras pas toujours. Tu me quitteras. Mais malgré cela, je ne regrette rien et ne regretterai rien, moi. Lorsque, après « nous », je retournerai à la grande tristesse qui ne me lâchera plus, cette fois je me dirai : « J’ai eu un amant ! » et je sortirai de mon néant pour être heureuse un instant.
 
Il ne veut plus, ne peut plus guère répondre. Il balbutie :
 
– Pourquoi doutes-tu de moi…
 
Mais ils tournent leurs yeux vers la fenêtre. Ils ont peur, ils ont froid. Ils regardent, là-bas, au creux de deux maisons, un vague reste de crépuscule s’enfuir comme un vaisseau de gloire.
 
Il me semble que la fenêtre, à côté d’eux, entre en scène. Ils la contemplent, blafarde, immense, dissipant tout autour d’elle. Et après l’écœurante tension charnelle et l’immonde brièveté du plaisir, ils demeurent écrasés comme sous une apparition, devant l’azur sans tache et la lumière qui ne saigne pas. Puis leurs regards retombent l’un vers l’autre.
 
– Vois, nous restons là, dit-elle, à nous regarder comme deux pauvres chiens que nous sommes.
 
Les mains se désenlacent, les caresses se détachent et s’écroulent, la chair s’affale. Ils s’éloignent l’un de l’autre. Le mouvement l’a rejetée sur le côté du divan.
 
Lui, sur une chaise, la figure triste, les jambes ouvertes, le pantalon débraillé, halette lentement, souillé de toute la jouissance morte et refroidie.
 
Sa bouche est entr’ouverte, sa figure se contracte, les orbites et la mâchoire s’accusent. On dirait qu’en quelques instants il se soit amaigri et qu’on voie dans lui l’éternel squelette. Tout un effort douloureux et pesant s’exhale de lui. Il semble crier et être muet, au fond de la poussière du soir.
 
Et tous deux se ressemblent enfin au milieu des choses, autant par leur misère que par leur figure humaine !
 
… Je ne les vois plus dans la nuit. Ils y sont enfin noyés. Je m’étonne même de les avoir vus jusque-là. Il a fallu que l’ardeur tumultueuse de leurs corps et de leurs âmes mît sur leur groupe une sorte de lumière.
 
* * *
 
Où est donc Dieu, où est donc Dieu ? Pourquoi n’intervient-il pas dans la crise affreuse et régulière ? Pourquoi n’empêche-t-il pas par un miracle l’effroyable miracle par lequel ce qui est adoré devient brusquement ou lentement détesté ? Pourquoi ne préserve-t-il pas l’homme de l’endeuillement tranquille de tous ses rêves, et aussi de la détresse de cette volupté qui s’épanouit de sa chair et retombe sur lui comme un crachat ?
 
Peut-être parce que je suis un homme comme celui-là, comme les autres, peut-être parce que ce qui est bestial et violent accapare plus fort mon attention à ce moment, je suis surtout épouvanté par le recul invincible de la chair.
 
« C’est tout ! Ce n’est rien ! » L’écho de ces deux cris retentit à mes oreilles. Ces deux cris qui n’ont pas été hurlés, mais proférés à voix toute basse, à peine distincte, qui dira leur grandeur et la distance qui les sépare ?
 
Qui le dira ; surtout, qui le saura ? Il faut être posé comme moi au-dessus de l’humanité, il faut être à la fois parmi les êtres et disjoint d’eux, pour voir le sourire se changer en agonie, la joie devenir la satiété, et l’enlacement se décomposer. Car lorsqu’on est en plein dans la vie, on ne voit pas cela, et on n’en sait rien ; on passe aveuglément d’un extrême à un autre. Celui qui a crié ces deux cris que j’entends : « tout ! rien ! » avait oublié le premier lorsqu’il a été emporté par le second.
 
Qui le dira ! Je voudrais qu’on le dise. Qu’importent les mots, les convenances, l’habitude séculaire du talent et du génie de s’arrêter au seuil de ces descriptions, comme si cela leur était défendu. Il faut le dire dans un poème, dans un chef-d’œuvre, le dire jusqu’au fond, jusqu’en bas, quand ce ne serait que pour montrer la force créatrice de nos espoirs, de nos vœux, qui, au moment où ils rayonnent, transforment le monde, bouleversent la réalité.
 
Quelle aumône plus riche donner à ces deux amants, quand, de nouveau, leur joie sera morte au milieu d’eux ! Car cette scène n’est pas la dernière de leur double histoire. Ils recommenceront, comme tous ceux qui vivent. De nouveau, ils essaieront l’un par l’autre, comme ils pourront, de se défendre contre les défaites de la vie, de s’exalter, de ne pas mourir ; de nouveau, ils chercheront, dans leurs corps mélangés, un soulagement et une délivrance… Ils seront de nouveau repris par la grande vibration mortelle, par la force du péché qui tient à la chair comme un lambeau de chair. Et de nouveau, l’envolée de leur rêve et du génie de leur désir affolera la séparation et en fera doute, exhaussera la bassesse, parfumera l’ordure, sanctifiera les parties les plus maudites et les plus sombres de leurs corps, qui servent aussi aux fonctions sombres et maudites, et mettra là un instant toute la consolation du monde.
 
Puis encore, encore, lorsqu’ils verront qu’ils ont placé en vain l’infini dans le désir, ils seront punis de leur grandeur.
 
Ah ! je ne regrette pas d’avoir violé le simple et terrible secret ; ce sera peut-être ma seule gloire d’avoir embrassé et contenu ce spectacle dans toute son envergure, et d’y avoir compris que la vérité vivante était plus triste et plus grandiose que je n’étais, jusque-là, capable de le croire.
 
 
Tout s’est tu. Ils sont partis ; ils se sont cachés ailleurs. Le mari devant venir, m’a-t-il semblé. Je n’ai pas exactement compris. Est-ce que je sais bien ce qu’ils ont dit !
 
La chambre est seule… Je rôde dans la mienne. Puis je dîne comme dans un rêve, je sors, attiré par l’humanité.
 
Dehors, les maisons à pic, et closes. Les passants s’en vont de moi ; je vois, partout, des murs, des figures.
 
Un café, devant moi. Le violent éclairement qui y règne m’invite à y pénétrer. Cet éclat artificiel me plaît, me rassure, et cependant me dépayse ; assis, je ferme à demi les yeux.
 
Des gens calmes, simples, sans souci, et qui n’ont pas, comme moi, une sorte de tâche à accomplir, sont groupés çà et là.
 
Toute seule devant un verre plein, regardant de côté et d’autre, est une fille au visage peint. Elle tient sur ses genoux une petite chienne dont la tête dépasse du bord de la table de marbre, et qui, amusante, mendie pour sa maîtresse les regards des passants et déjà leurs sourires.
 
Cette femme me considère avec intérêt. Elle voit que je n’attends personne, que je n’attends rien.
 
Un signe, un mot, et elle, qui attend tout le monde, viendrait, souriant de tout son corps… Mais non, ce n’est pas cela que je désire. Je suis plus simple que cela. Je n’ai pas besoin d’une femme. Si je suis troublé au contact des amours, c’est à cause d’une grande pensée et non pas d’un instinct.
 
Elle s’approche de moi. Elle ne sait pas qui je suis ! Je me détourne. Que m’importe la rapide et grossière extase, la comédie sexuelle ! J’ai vue sur l’humanité, sur les hommes et les femmes, et je sais ce qu’ils font.
 
Le relent du café et du tabac, mêlé à la tiédeur, forme une atmosphère alanguissante. Les bruits – le choc d’une soucoupe, la poussée et la retombée de la porte d’entrée, l’exclamation d’un joueur – se fondent. Sur les figures est posé un reflet verdâtre. La mienne doit être plus impressionnante que celle des autres : elle doit apparaître ravagée par l’orgueil d’avoir vu, et par le besoin de voir encore.
 
… Tout à l’heure il l’a appelée « Aimée ». Je ne sais pas si c’est son nom ou un aveu. Je ne sais pas les noms, je ne sais pas les détails, je ne sais rien de ce genre. L’humanité me montre ses entrailles ; j’épelle le profond de la vie, mais je me sens perdu à la surface du monde. J’ai dû faire un effort, à l’instant, pour me faufiler entre les passants, m’asseoir en ce lieu public, et demander ce que je voulais.
 
… J’ai cru reconnaître la silhouette d’un locataire de mon hôtel, passant dans la rue, le long de la glace du café. Je me suis rejeté en arrière. Je ne suis pas en état de causer de choses et d’autres ; plus tard, je reprendrai cette morne habitude. Je baisse la tête vers la table, accoudé et les poings aux cheveux, pour n’être pas reconnu des gens qui me connaissent, si d’aventure il en passait.
 
* * *
 
Me voici marchant par les rues. Une femme passe. Machinalement, je la suis… Elle a une robe gros bleu ; un grand chapeau noir ; elle est si distinguée qu’elle est un peu gauche dans la rue. Elle se retrousse assez maladroitement et l’on voit sa fine bottine appliquée autour de sa jambe mince au bas noir transparent… Une autre me croise ; je la dévisage ardemment… Là-bas, une grisaille féminine traverse la rue ; mon cœur bat comme s’il s’éveillait.
 
Curiosité ? Non, désir. Tout à l’heure, je n’avais pas de désir ; maintenant, cela m’étourdit… Je m’arrête… Je suis un homme comme les autres ; j’ai mes appétits, mes sourdes envies ; et dans la rue grise le long de laquelle je vais je ne sais où, je voudrais m’approcher d’un corps de femme.
 
… Cette petite forme qui frôle les murs, non loin de moi, je m’imagine sa pure nudité… Elle a des petits pieds qu’on n’aperçoit guère. Elle ramène sur les épaules un fichu. Elle tient un paquet. Elle est penchée en avant, tellement elle est pressée, comme si elle voulait, puérilement, se dépasser elle-même. Sous cette pauvre ombre est un corps de lumière, qui s’éclaire à mes yeux dans le vague flou où elle se dérobe… Je pense à la beauté d’étoile qu’elle aurait, au rayonnement de sa chevelure dissimulée et rapetissée sous son maigre chapeau, au grand sourire qu’elle cache sur sa figure toute sérieuse.
 
Je reste planté une seconde, immobile au milieu de la chaussée. Le fantôme de femme est déjà loin. Si j’avais rencontré ses yeux, cela aurait été vraiment une douleur. Je sens sur mes traits une crispation qui me défigure, me transfigure.
 
Là-haut, sur l’impériale d’un tramway, une jeune fille est assise ; sa robe, un peu soulevée, s’arrondit… De dessous, on doit plonger dans elle toute. Mais un embarras de voitures nous sépare. Le tramway file, se dissipe comme un cauchemar.
 
Dans un sens, dans l’autre, la rue est pleine de robes, qui se balancent, qui s’offrent, si légères, aux bords demi envolés : les robes qui se relèvent et qui pourtant ne se relèvent pas !
 
Au fond d’une glace haute et mince de devanture, je me vois m’avançant, un peu pâle et les yeux battus. Ce n’est pas une femme que je voudrais, ce sont elles toutes, et je les cherche, tout autour, une à une. Elles passent, s’en vont, après avoir eu l’air de s’approcher de moi.
 
Vaincu, je me suis obéi, au hasard. J’ai suivi une femme, qui me guettait de son coin. Puis, nous avons marché côte à côte. Nous avons échangé quelques paroles ; elle m’a mené chez elle. Sur le palier, lorsqu’elle a ouvert la porte, j’ai été secoué d’un tressaillement d’idéal. Puis j’ai subi la scène banale. Cela a passé vite comme une chute.
 
Je suis de nouveau sur le trottoir. Je ne suis pas tranquillisé, comme je l’avais espéré. Un trouble immense me désoriente. On dirait que je ne vois plus les choses comme elles sont ; je vois trop loin et je vois trop de choses.
 
Qu’y a-t-il donc ? Je m’assois sur un banc, lassé, excédé par mon propre poids. De la pluie commence à tomber. Les passants se hâtent, se raréfient ; puis, ce sont les parapluies ruisselants, les gouttières qui se déversent, les chaussées et les trottoirs luisants et noirs, le demi-silence étendu, tout le deuil de la pluie… Mon mal, c’est d’avoir un rêve plus vaste et plus fort que je ne puis le supporter.
 
Malheur à ceux qui pensent à ce qu’ils n’ont pas ! Ils ont raison, mais ils ont trop raison, et ils sont par là hors nature. Les simples, les faibles, les humbles, passent insouciants à côté de ce qui n’est pas pour eux ; ils effleurent tout, tous, toutes, sans angoisses (et encore même ces petites âmes désirent de petites choses, minute par minute !). Mais les autres, mais moi !
 
Vouloir prendre ce qu’on n’a pas, voler ! Il m’a suffi de voir quelques êtres se débattre du fond de leur vérité, pour me pénétrer de la croyance que l’homme va et tourne dans ce sens aussi sûrement que la terre tourne dans le sien.
 
Hélas, hélas, je n’ai pas seulement appris cette simplicité épouvantable, j’ai été pris dans son rouage. J’en ai subi la contagion ; mon désir, à moi, s’aggrave et s’étend, je voudrais vivre toutes les vies, peser sur tous les cœurs, et il me semble que ce qui n’est pas pour moi se retire de moi, et que je suis seul, je suis abandonné.
 
Et blotti sur ce banc, parmi la grande rue déserte et mouvante de pluie, battu par la rafale, me faisant petit pour m’abriter plus, – je suis désespéré parce que j’aime tout comme si j’étais trop bon.
 
Ah ! J’entrevois comment je serai châtié d’être entré dans les secrets à vif des hommes. Je serai puni par où j’ai péché. Je subirai l’infini de la misère que je lis dans les autres. Je serai puni dans chaque mystère qui se tait, dans chaque femme qui passe.
 
L’infini n’est pas ce qu’on croit. On le place volontiers dans l’âme poétique de quelque héros de légende ou de chef-d’œuvre ; on en pare comme d’un costume de théâtre la tumultueuse exception de quelque Hamlet romantique… L’infini vit doucement dans cet homme dont la glace de devanture me renvoyait tout à l’heure le reflet incertain : en moi, tel qu’on me rencontre avec ma figure banale et mon nom ordinaire, et qui voudrais tout ce que je n’ai pas… Car il n’y a pas de raison pour que cela finisse ; je vais ainsi pas à pas sur la piste de l’infini, et cet errement sans horizon est comparable aux astres du firmament. Je lève des yeux perdus, vers eux. Je souffre. Si j’ai commis une faute, ce grand malheur, où pleure l’impossible, me rachète. Mais je ne crois pas au rachat, à ce fatras moral et religieux. Je souffre et, sans doute, j’ai l’air d’un martyr.
 
Il faut que je rentre pour accomplir ce martyre dans toute sa longueur, dans toute sa pauvre longueur ; il faut que je continue à contempler. Je perds mon temps dans l’espace de tout le monde. Je reviens vers la chambre qui s’ouvre comme un être.
 
* * *
 
Je passai deux jours vides, à regarder sans voir.
 
J’avais recommencé à la hâte des démarches et réussi non sans peine à gagner quelques nouveaux jours de répit, à me faire oublier encore.
 
Je demeurai entre ces murs, fiévreusement tranquille, et désœuvré comme un prisonnier. Je marchais dans ma chambre une grande partie de la journée, attiré par l’ouverture du mur, n’osant plus m’en éloigner.
 
Les longues heures s’écoulaient ; et, le soir, j’étais brisé par mon infatigable espérance.
 
Dans la nuit du deuxième jour, je me réveillai soudain. Je me découvris, avec un frisson, hors de l’asile étroit de mon lit ; ma chambre était froide comme les rues. Je me dressai le long du mur qui, à mes mains chancelantes, se révéla mort et glacé.
 
Je regardai. Le reflet de la lune entrait dans la chambre voisine, dont les volets n’étaient pas fermés comme ceux de la mienne. Je restai debout à la même place, encore imprégné de sommeil, hypnotisé par cette atmosphère bleuâtre, ne percevant nettement que le froid qui régnait… Rien… je me sentis seul comme quelqu’un qui a prié.
 
Puis un orage, qui menaçait à la fin du jour, éclata. Des gouttes tombaient, des coups de vent s’engouffraient, brusques, et longs dans l’espace. Des grondements de tonnerre secouaient le ciel.
 
De minute en minute, la pluie s’accentua ; le vent souffla plus doux et continu. La lune fut cachée par les nuages. Autour de moi, ce fut l’obscurité complète.
 
Le tablier de la cheminée trembla, puis se tut. Et, sans savoir pourquoi je m’étais réveillé et pourquoi j’étais venu, je demeurai en présence de cette ombre interminable, de toute la nuit, en présence du monde qui était devant moi comme un mur.
 
* * *
 
Alors, dans l’espace noir, glissa un bruit léger…
 
Sans doute, quelque fracas lointain de tempête. Non… un murmure tout proche ; un murmure, ou un bruit de pas.
 
Quelqu’un… quelqu’un était là… Enfin ! Il ne s’était pas trompé, l’instinct qui m’avait arraché à l’étreinte de mon lit.
 
Je fis des yeux un effort désespéré ; mais l’obscurité était impénétrable. À peine la fenêtre s’azurait dans la profondeur épaisse, et même j’ignorais si c’était elle, et si je ne la faisais pas.
 
* * *
 
Le bruit se fit à nouveau entendre, un peu plus prolongé…
 
Des pas – oui, des pas… Il marchait – un souffle, des dérangements d’objets, des sons furtifs, indéfinissables, coupés de silence, qui me semblaient sans raison.
 
L’instant d’après, je doutai… Je me demandai si cela n’avait pas été une bourdonnante hallucination, créée par les secousses de mon cœur.
 
Mais le son d’une voix humaine vint divinement à moi.
 
* * *
 
Comme elle était basse ; surtout, comme elle était étrangement monotone, cette voix ! Elle semblait réciter une litanie ou un poème. Je retins mon souffle pour ne pas faire évanouir cette approche de vie…
 
… Elle se dédoubla… C’étaient deux voix qui se répondaient. Elles débordaient d’une tristesse insondable comme toutes les voix maintenues très basses ; d’une tristesse de musique…
 
Sans doute, j’avais encore devant moi deux amoureux, réfugiés pour quelques instants dans la chambre inhabitée. Deux créatures étaient là, attirées l’une par l’autre, dans la solitude compacte, dans l’abîme sans couleur ; et impuissant à les distinguer, je les sentais s’émouvoir, comme mon cœur dans ma poitrine.
 
Je cherchai le couple perdu. Toute mon attention tâtonnait vers ces deux corps. En vain. La nuit entrait dans mes yeux et m’aveuglait ; plus je regardais, plus l’ombre me faisait mal. À un moment, pourtant, je crus apercevoir une forme se dessiner, très sombre, sur la fenêtre sombre… Elle s’arrêta… Non… la nuit ; les ténèbres immobiles comme une idole… Qu’étaient-ils, ces vivants, que faisaient-ils, où étaient-ils, où étaient-ils ?
 
* * *
 
Et tout d’un coup, j’entendis sortir de l’amas de ténèbres un mot distinct, qui avait forme humaine : le mot : « Encore ! »
 
« Encore ! » ce cri venait de leur chair. Il me les montrait enfin. Il me parut que leurs figures, hors de la brume, se dénudaient.
 
Puis, au milieu des balbutiements pressés, d’une sorte de combat, une autre parole jaillit, jetée à voix étouffée et heureuse :
 
– S’ils savaient ! Si on savait !
 
Et ces mots furent répétés avec une force contenue, de plus en plus bas, jusqu’au silence.
 
Puis ils sortirent, tout haut, dans un rire éclatant. Et le bruit d’un baiser s’étendit, couvrit tout. Au sein des ombres accumulées, ce baiser émergea comme une apparition.
 
* * *
 
Un éclair brilla, transformant pendant une fraction de seconde la chambre en un asile blême ; puis la nuit noire revint.
 
La lueur électrique avait soulevé mes paupières que je tenais instinctivement mi-closes, puisque mes yeux étaient inutiles. Mes regards avaient envahi la chambre, mais je n’avais rien vu de vivant… Les deux hôtes qu’elle contenait s’étaient-ils donc blottis dans quelque coin, et dissimulés, même au fond des ténèbres ?
 
Ils semblaient n’avoir pas aperçu le large éclair. Avec une régularité désespérante, les mêmes mots m’assaillaient, mais plus lourds, plus rares, plus perdus :
 
– Si on savait ! Si on savait !
 
Et j’écoutais ce cri, penché sur eux avec une attention sacrée, comme sur des mourants.
 
* * *
 
Pourquoi cette crainte éternelle qui les secouait et qui vibrait dans leurs bouches ? Quel besoin éperdu avaient-ils d’être seuls et cachés, – pour pousser ce pauvre cri de gloire qui ressemble à un cri de secours ; quelle abomination commettaient-ils, quel vice enfouissait leur étreinte ?
 
Je reçus un coup aigu au cœur. Les deux voix sont trop pareilles. Je comprends : ce sont deux femmes, deux amantes qui viennent dans la nuit se réunir étrangement !
 
* * *
 
Ah ! J’écoute… Jamais je ne me suis tant appuyé sur la nuit, et c’est vraiment de toute ma vie que, les mains jointes et les yeux crevés, j’interroge les noirs amants qui sont tombés là, dans le lit de l’ombre…
 
Je sens qu’une frémissante apothéose les a saisis :
 
– Dieu nous voit ! Dieu nous voit ! balbutie une des bouches.
 
Eux aussi ont besoin que Dieu les voie, pour s’en embellir ; comme les désolés, ils l’appellent à leur aide !
 
* * *
 
… Je doute maintenant que ce soient deux femmes. Il m’a semblé percevoir la gravité d’une voix mâle. J’écoute, je compare, je travaille ces lambeaux de voix, essayant encore, dans un effort suprême, de me débarrasser de l’ombre…
 
Puis c’est distinctement que je perçois la prière ardente qui se met à éclore, tout bas, les mots pressés les uns sur les autres, écrasés par deux bouches, mouillés, noyés, du sang des baisers :
 
– Veux-tu, veux-tu ?
 
Et la question prend une grande importance tremblante, la question de tout un être offert, entr’ouvert ou raidi.
 
Puis une grande voix monte d’un coup d’aile :
 
– Oui.
 
– Ah ! balbutie l’autre corps.
 
Quel moyen mystérieux et désordonné tentent-ils pour se connaître et se toucher ? quelle forme a ce couple ?
 
Quelle forme ? Qu’importe la forme de l’amour ! Je sors de cette anxiété, et il me semble que j’assiste d’un coup à toute la tragédie d’aimer.
 
Ils s’aiment ; le reste n’est rien. Qu’ils soient dépravés ou normaux, qu’ils soient maudits ou bénis, ils s’aiment et se possèdent autant qu’on le peut ici-bas.
 
Ils se cachent à tous après s’être appelés ; ils roulent dans les ténèbres comme dans des draps ou des linceuls ; ils s’emprisonnent ; ils détestent et fuient le jour ainsi qu’un châtiment d’honnêteté et de paix. « Si on savait ! » ont-ils crié, pleuré et ri ; ils se glorifient de leur solitude, ils s’en flagellent, ils s’en caressent. Ils sont jetés hors la loi, hors la nature, hors la vie normale faite de sacrifice et de néant. Ils tâchent de se joindre ; leurs fronts de marbre s’entrechoquent. Chacun est occupé de son corps, chacun se sent étreindre un corps sans pensée. Oh ! qu’importe le sexe de leurs mains cherchant à tâtons la volupté dormante, de leurs deux bouches qui se saisissent, de leurs deux cœurs si aveugles et si muets.
 
Tous les amants du monde sont pareils : ils s’éprennent par hasard ; ils se voient et sont attachés l’un à l’autre par les traits de leurs figures ; ils s’illuminent l’un l’autre par l’âpre préférence qui est comparable à la folie ; ils affirment la réalité des illusions ; ils changent pendant un moment le mensonge en vérité.
 
Et, à ce moment, j’ai entendu quelques mots déchirés de leurs confidences :
 
– Tu es à moi, tu es à moi. Je te possède, je te prends…
 
– Oui, je suis à toi !…
 
Voici l’amour tout entier, le voici près de moi qui m’envoie à la figure, comme un encens, avec son va-et-vient, l’odeur et la chaleur de la vie, et qui accomplit son labeur de démence et de stérilité.
 
* * *
 
Le dialogue recommence, plus doux, plus calme, et j’entends comme si on s’adressait à moi.
 
D’abord une phrase passe en tremblant, presque en songe :
 
– J’adore nos nuits, je n’aime pas nos jours.
 
Et on reprend, égrenant lentement des raisons, distraitement, dans un bercement assouvi – les mots parfois se mêlant et n’ayant plus de formes, les deux bouches proches comme deux lèvres :
 
– Le jour, on se disperse, on se perd. C’est la nuit qu’on s’apporte vraiment.
 
– Ah ! dit l’autre voix, je voudrais que nous nous aimions le jour.
 
– Cela sera, peut-être… Plus tard, ah ! plus tard.
 
Les mots résonnent en un long et lointain écho.
 
Puis la voix dit :
 
– Bientôt…
 
– Mon Dieu ! dit l’autre, avec un frisson d’espoir.
 
J’ai déjà entendu une plainte identique ; c’est la même, comme s’il y avait peu de sujets de plaintes sur terre : « Moi qui aurais tant voulu une destinée de lumière ! » a gémi la femme adultère.
 
Puis, en des phrases dont j’entends mal les débuts, et que je ne rejoins pas les unes aux autres, ils parlent de charmilles ensoleillées, de parcs aux pelouses noires, aux grandes allées d’or, et de larges bassins courbes si resplendissants et étincelants à midi qu’on ne peut pas plus les regarder que le soleil.
 
Noyés dans l’ombre, ombres eux-mêmes, ils font de la lumière ; ils pensent au jour, ils le prennent pour eux, et c’est une sorte de monument d’azur et d’été qui sort d’eux.
 
Et plus ils parlent de soleil, plus leur voix baisse et s’éteint.
 
Après un silence plus grave et plus tendre, j’entends :
 
– Si tu savais comme l’amour t’embellit, comme ton sourire t’éclaire !
 
Tout le reste s’efface, l’on ne voit plus que ce sourire.
 
Puis la mélodie de leur rêve change d’images sans changer de clarté. Ils évoquent des salons, des glaces, et des lampes enguirlandées… Ils évoquent des fêtes nocturnes sur l’eau souple pleine de barques et de ballons de couleur, – rouges, bleus, verts, – comparables aux ombrelles des femmes sous un coup de soleil dans un parc.
 
De nouveau, un silence, puis l’un d’eux reprend, d’un ton de supplication, montrant l’immense obsession, l’immense besoin de réaliser le rêve, presque jusqu’à la folie :
 
– J’ai la fièvre. Il me semble que j’ai du soleil sur les mains.
 
* * *
 
Et l’instant d’après, précipitamment :
 
– Tu pleures ! Ta joue est mouillée comme ta bouche.
 
– Nous n’aurons jamais tout cela, gémit un des implorants – nous n’aurons jamais cette lumière que dans les rêves que nous faisons la nuit, quand nous sommes ensemble.
 
– Nous l’aurons ! cria l’autre. Un jour, tout ce qui est triste finira.
 
On ajouta magnifiquement :
 
– Nous l’avons presque. Tu le vois bien !
 
– Ah ! si on savait ! reprirent-ils avec une sorte de remords qu’on ne sût pas. Tous seraient jaloux de nous ; les amoureux eux-mêmes, et même les heureux !
 
Puis ils dirent à nouveau que Dieu les voyait. Ce groupe de ténèbres, sculpté dans les ténèbres, rêva que Dieu les découvrait et les touchait comme une illumination. Leurs âmes enlacées vivaient plus profondes et plus grandes. Je recueillis ce mot : « toujours ! ».
 
Écrasés, réduits à rien, ces êtres que je devinais rampant sous les draps le long l’un de l’autre comme des larves, disaient : toujours ! Ils proféraient le mot surhumain, le mot surnaturel et extraordinaire.
 
Tous les cœurs sont pareils avec leur création. La pensée pleine d’inconnu, le sang nocturne, le désir comparable à la nuit, jettent leur cri de victoire. Les amants, quand ils s’enlacent, luttent chacun pour soi, et disent : « Je t’aime » ; ils attendent, pleurent et souffrent, et disent : « Nous sommes heureux » ; ils se lâchent déjà défaillants et disent « toujours ! ». On dirait que dans les bas-fonds où ils sont enfoncés, ils ont volé le feu du ciel comme Prométhée.
 
Et j’allais les cherchant, souffle à souffle… Comme j’aurais voulu les voir, à cet instant ! Je le voulais aussi fort que je voulais vivre : découvrir ces gestes, cette rébellion, ce paradis, ces figures, d’où tout s’exhalait. Mais je ne pouvais pas aller jusqu’à la vérité ; je voyais à peine la fenêtre, au loin, vague comme une voie lactée, dans l’immensité noire de la chambre. Je n’entendais plus de paroles, mais un murmure dont je ne comprenais pas si c’étaient leurs consentements encore une fois joints qui montaient, ou des plaintes qui s’arrachaient de la plaie de leurs bouches.
 
Puis le murmure lui-même se suspendit.
 
Peut-être, toujours serrés, s’étaient-ils mis à dormir loin l’un de l’autre ; peut-être étaient-ils partis, s’éblouir ailleurs de leur unique trésor.
 
L’orage, qui m’avait paru se taire, recommença, continua.
 
* * *
 
Longtemps, je lutte contre l’ombre, mais elle est plus grande que moi, elle m’ensevelit. Je m’abats sur mon lit, et je reste dans le noir et le silence. Je m’accoude, j’épelle des prières ; j’ai bégayé : De profundis.
 
De profundis… Pourquoi ce cri d’espoir terrible, ce cri de misère, de supplice et de terreur monte-t-il cette nuit de mes entrailles à mes lèvres ?…
 
C’est l’aveu des créatures. Quelles que soient les paroles prononcées par celles dont j’ai entrevu le destin, elles criaient cela au fond – et après ces jours et ces soirs passés à écouter, c’est cela que j’entends.
 
Cet appel hors de l’abîme vers de la lumière, cet effort de la vérité cachée vers la vérité cachée, de toutes parts il s’élève, de toutes parts il retombe, et, hanté par l’humanité, j’en suis tout sonore.
 
Moi, je ne sais pas ce que je suis, où je vais, ce que je fais, mais, moi aussi, j’ai crié, du fond de mon abîme, vers un peu de lumière.
 
 
La chambre est dans le désordre moite du matin. Aimée s’y trouve avec son mari. Ils arrivent de voyage.
 
Je ne les ai pas entendus entrer. J’étais trop las, sans doute.
 
Il a son chapeau sur la tête ; il s’est assis sur une chaise, à côté du lit qui n’est pas défait, mais où je distingue, moi, l’empreinte allongée d’un corps ou d’un couple.
 
Elle s’habille. Je viens de la voir disparaître par la porte du cabinet de toilette. Je regarde le mari, dont les traits me paraissent présenter une grande régularité et même une certaine noblesse.
 
La ligne du front est bien dessinée ; la bouche et la moustache sont seules un peu vulgaires. Il a l’air plus sain, plus fort que l’amant. La main, qui joue avec une canne, est fine, et le personnage, dans son ensemble, est pourvu de quelque puissante élégance. C’est cet homme qu’elle trompe et qu’elle hait. C’est cette tête, cette physionomie, cette expression, qui se sont abîmées et défigurées à ses yeux, et se confondent avec son malheur.
 
Soudain, elle est là ; elle m’arrive en plein dans les regards. Mon cœur s’arrête, puis m’étreint, et me tire vers elle.
 
Elle est demi-nue : une chemise mauve, courte et légère, tendue et bombée par ses seins, s’applique doucement, au mouvement de sa marche, sur le galbe de son ventre.
 
Elle revient du cabinet de toilette, un peu traînante et lasse des mille riens qu’elle a entrepris déjà, une brosse à dents à la main, la bouche toute mouillée et vermeille, les cheveux épars. La jambe est mince et jolie, le petit pied très cambré sur le haut talon pointu du soulier.
 
La chambre, tout en chaos, est pleine d’un mélange d’odeurs : savon, poudre de riz, senteur aiguë de l’eau de Cologne, dans la lourdeur du matin enfermé.
 
Elle s’est éclipsée ; elle est revenue, tiède et savonneuse ; puis, toute fraîche, la figure rosissante, essuyant des gouttelettes d’eau.
 
Lui, discourt, explique une affaire. Il a allongé à demi les jambes. Tantôt il la regarde et tantôt il ne la regarde pas.
 
– Tu sais, les Bernard n’ont pas accepté, pour l’affaire de la gare…
 
Cette fois, il la suit des yeux tandis qu’il parle, puis il regarde ailleurs, laisse traîner ses yeux sur le tapis, fait un claquement de langue désappointé, tout à son idée, – pendant qu’elle va et vient, montrant la courbe de ses hanches, ses reins nerveux, son ventre pâle, et l’ombre épaisse du bas de son ventre.
 
Mes tempes battent ; toute ma chair va à cette femme presque nue et charmante dans le matin et dans le transparent vêtement qui enferme la douce odeur d’elle… Et on entend encore résonner la phrase banale du mari, la phrase étrangère à elle, la phrase blasphématoire dans cette chambre où elle apporte sa nudité.
 
Elle met son corset, ses jarretelles, son pantalon, son jupon. L’homme demeure dans son indifférence bestiale ; il retombe à ses réflexions.
 
… Elle s’est installée devant la glace de la cheminée, avec des boîtes et des objets. Le miroir du cabinet de toilette ne lui paraît pas sans doute suffisant pour ce qu’elle veut faire. Tout en procédant à sa toilette, elle parle toute seule, bavarde, gaie, animée, à cause qu’on est encore au printemps de la journée.
 
… Et elle s’applique et se multiplie ; elle met beaucoup de temps à s’arranger, mais ce sont des heures importantes et non perdues. D’ailleurs, elle se dépêche.
 
Elle va maintenant ouvrir une armoire, en tire une robe frêle et légère qu’elle tient dans ses bras, en avant, comme une nichée d’oiseaux.
 
Elle passe cette robe. Puis tout d’un coup une idée lui vient, et ses bras s’arrêtent.
 
– Non, non, non, décidément, fait-elle.
 
Elle ôte sa robe et va en chercher une autre : une jupe sombre et une chemisette.
 
Elle prend un chapeau, en ébouriffe un peu le ruban, puis tient la garniture de roses de ce chapeau près de sa figure, devant la glace, et, satisfaite sans doute, elle chantonne…
 
* * *
 
… Il ne la regarde pas, et lorsqu’il la regarde, il ne la voit pas !
 
Ah ! cela est solennel ; c’est un drame, un drame morne, mais d’autant plus angoissant. Cet homme n’est pas heureux, et cependant j’envie son bonheur. Dites-moi ce qu’il y a à répondre à cela, sinon que le bonheur est en nous, en chacun de nous, et que c’est le désir de ce qu’on n’a pas !
 
Ces gens sont ensemble, mais, en vérité, absents l’un de l’autre ; ils se sont quittés, sans se quitter. Il y a sur eux une espèce d’intrigue de néant. Ils ne se rapprocheront plus, puisque, entre eux, l’amour fini tient toute sa place. Ce silence, cette ignorance mutuelle sont ce qu’il y a de plus cruel sur la terre. Ne plus s’aimer, c’est pire que de se haïr, car, on a beau dire, la mort est pire que la souffrance.
 
J’ai pitié de ceux qui vont deux à deux, enchaînés par l’indifférence. J’ai pitié du pauvre cœur qui a si peu longtemps ce qu’il a ; j’ai pitié des hommes qui ont un cœur pour ne plus aimer.
 
Et, pendant un instant, devant la scène si simple et si déchirée, j’ai subi un peu le martyr énorme, innombrable, de ceux qui ne souffrent plus.
 
* * *
 
Elle a achevé de s’habiller. Elle a mis une jaquette de la couleur de sa jupe, laissant voir largement son corsage de lingerie dont le haut est transparent et rosé, tout au commencement et comme à l’aurore de son corps – et elle nous quitte.
 
Il se prépare à s’en aller, de son côté. La porte s’ouvre à nouveau. C’est elle qui revient ?… Non, c’est la bonne. Elle fait mine de se retirer.
 
– Je venais faire le ménage, mais je gêne Monsieur.
 
– Vous pouvez rester.
 
Elle manie des objets, ferme des tiroirs… Il a relevé la tête, il la suit du coin de l’œil.
 
Il s’est levé, il s’approche, maladroit, comme fasciné… Un piétinement, un cri qui s’étouffe dans un gros rire ; elle lâche sa brosse et la robe qu’elle tenait… Il la saisit par derrière, ses deux mains empoignent à travers le corsage les seins de la fille.
 
– Ah ! ben non, là, vrai, qu’est-ce qui vous prend !
 
Lui ne répond pas, la figure masquée de sang, l’œil fixe, aveugle ; à peine a-t-il laissé échapper un cri inarticulé : la parole muette où il n’y a que le ventre qui pense ; entre ses lèvres attisées, légèrement retroussées sur ses dents, un souffle de machine… Il s’est accroché à cette chair, le ventre sur cette croupe, comme une espèce de singe, comme une espèce de lion.
 
Elle rit, de sa large face rougeaude ; ses cheveux à moitié défaits retombent sur son front, ses seins plantureux s’enfoncent sous les doigts crispés qui l’enserrent.
 
Il essaye de tirer sa jupe, de la relever. Elle serre les jambes et applique ses mains sur ses cuisses, pour maintenir la robe. Elle n’y réussit qu’à demi. On voit ses bas qui se plissent sur sa jambe ronde et vaste, un bout de chemise, ses savates. Ils piétinent sur la robe d’Aimée que la fille a laissée aller de ses mains et qui est délicatement tombée.
 
Puis elle trouve que cela a assez duré :
 
– Ah ! non, en voilà assez, mon petit, zut alors !
 
Comme il ne dit toujours rien, approchant de la nuque sa mâchoire, comme la gueule du désir, elle se fâche :
 
– Ah non ! assez ! Zut, que j’vous dis !
 
… Il a fini par la lâcher, et il s’en va en riant d’un rire damné, de honte et de cynisme, la démarche presque titubante, sous l’action d’une énorme poussée intérieure.
 
Il s’en va parmi les femmes qui passent, les yeux obsédés par un cauchemar qui relève les robes sur les têtes.
 
La sève bouillonne en lui et veut sortir. Si ce qui l’obsède ne jaillit pas de lui, cela lui montera à la tête comme le lait d’une mère. Il est là, ce vague père d’hommes, qui tâtonne, les bras en avant pour l’étreinte, rongé d’une blessure qui aboutit, chancelant vers un lit, fort de tout son poids.
 
Mais ce n’est pas seulement l’énorme instinct, puisque tout à l’heure évoluait devant lui la femme exquise (et la lumière qui se jouait dans ses voiles aériens présentait et nimbait radieusement tout son corps) ; et il ne l’a pas désirée.
 
Peut-être se fût-elle refusée, peut-être quelque pacte était-il intervenu entre eux… Mais j’ai bien vu que ses yeux mêmes n’en voulaient pas : ces yeux qui se sont allumés dès qu’a paru cette fille, cette Vénus ignoble aux cheveux sales et aux ongles boueux, et qui se sont affamés d’elle.
 
Parce qu’il ne la connaît pas, parce qu’elle est autre que celle qu’il connaît. Avoir ce qu’on n’a pas… Ainsi, quoique cela puisse paraître étrange, c’est une idée, une haute idée éternelle qui conduit l’instinct. C’est une idée qui, devant la femme inconnue, tend ainsi l’homme, fauve, la guettant, l’attention aiguë, avec des regards comme des griffes, mû par un acharnement aussi tragique que s’il avait besoin de l’assassiner pour vivre.
 
Je comprends, moi à qui il est donné de dominer ces crises humaines, – si déchaînées que Dieu, à côté, paraît inutile, – je comprends que beaucoup de choses que nous situons en dehors de nous, sont en nous, et que c’est là le secret. Comme les voiles tombent, comme les simplicités apparaissent, comme la simplicité apparaît !
 
* * *
 
Le déjeuner à la table d’hôte eut d’abord pour moi un magique attrait : je scrutai toutes les physionomies pour tâcher de surprendre les deux êtres qui s’étaient aimés la nuit.
 
Mais j’eus beau interroger les visages deux à deux, chercher à voir un point de ressemblance, rien ne me guida. Je ne les connus pas plus que lorsqu’ils étaient plongés dans la nuit noire.
 
… Il y a cinq jeunes filles ou jeunes femmes. C’est une de celles-là, au moins, qui garde emprisonné dans son corps le vivant et brûlant souvenir. Mais une volonté plus forte que moi ferme son visage. Je ne sais pas, et je suis accablé par le néant qu’on voit.
 
Elles sont parties une à une. Je ne sais pas… Ah ! mes deux mains se crispent dans l’infini de l’incertitude, et serrent le vide entre leurs phalanges ; ma figure est là, précise, en face de tout le possible, de tout l’imprécis, en face de tout.
 
* * *
 
Cette dame ! Je reconnais Aimée. Elle parle avec la patronne – du côté de la fenêtre. Je ne l’ai pas aperçue tout d’abord, à cause des convives qui s’interposaient entre nous.
 
Elle mange du raisin, assez délicatement, les gestes un peu étudiés.
 
Je me tourne vers elle. Elle s’appelle Mme Montgeron ou Montgerot. Ce nom me paraît drôle. Pourquoi s’appelle-t-elle ainsi ? Il me semble que ce nom ne lui va pas ou qu’il est inutile. Le caractère artificiel des mots, des signes, me frappe.
 
C’est la fin du repas. Presque tout le monde est parti. Les tasses de café, les petits verres poissés de liqueur sont épars sur la table où brille un rayon de soleil qui moire la nappe et fait scintiller la verrerie. Une tache de café répandu, sèche, odorante.
 
Je me mêle à la conversation de Mme Lemercier et d’elle. Elle me regarde. C’est à peine si je reconnais son regard, que j’ai vu tout entier.
 
Le valet de chambre vient dire quelques mots, bas, à Mme Lemercier. Celle-ci se lève, s’excuse et quitte la pièce. Je suis à côté d’Aimée, m’étant tout à l’heure rapproché. Il n’y a dans la salle à manger que deux ou trois personnes, qui discutent l’emploi de l’après-midi.
 
Je ne sais pas quoi lui dire, à cette dame. La conversation entre elle et moi languit, est tombée. Elle doit supposer qu’elle ne m’intéresse pas, – cette femme dont je vois le cœur, et dont je connais le destin aussi bien que Dieu pourrait le connaître.
 
Elle tend la main vers un journal qui traîne sur la table, s’absorbe un instant dans la lecture, puis plie la feuille, se lève à son tour, et part.
 
Écœuré par la banalité de la vie, et d’ailleurs appesanti par l’heure, je m’accoude, ensommeillé, sur la table infinie, sur la table allumée par le soleil, sur la table évanouissante – faisant un effort pour ne pas alanguir mes bras, baisser le menton, clore mes paupières.
 
Et dans cette salle en débandade, déjà discrètement assiégée par les domestiques pressés de desservir et de ranger pour le repas du soir, je demeure presque seul, à ne pas savoir si je suis très heureux ou très malheureux, à ne pas savoir ce qui est le réel et ce qui est le surnaturel.
 
Puis, je le comprends, doucement, lourdement… Je jette les regards autour de moi, je contemple toute chose simple et tranquille, puis je ferme les yeux, et je me dis, comme un élu qui se rend compte peu à peu de sa révélation :
 
« Mais l’infini, le voici ; c’est vrai, je n’en peux plus douter. » Cette affirmation s’impose : il n’y a pas de choses étranges : le surnaturel n’existe pas, ou plutôt, il est partout. Il est dans la réalité, dans la simplicité, dans la paix. Il est ici, entre ces murs qui attendent de tout leur poids. Le réel et le surnaturel, c’est la même chose.
 
Il ne peut pas plus y avoir de mystère dans la vie que d’autre espace dans le ciel.
 
Moi, qui suis pareil aux autres, je suis pétri d’infini. Mais comme tout cela se présente effacé et confus devant moi ! Et je rêve à moi, à moi qui ne peux ni me bien savoir, ni me débarrasser de moi ; à moi qui suis comme une ombre pesante entre mon cœur et le soleil.
 
 
Le même décor les entourait, la même pénombre les salissait que la première fois que je les vis ensemble. Aimée et son amant étaient assis, non loin de moi, côte à côte.
 
Ils causaient depuis quelque temps sans doute quand je me penchai jusqu’à eux.
 
Elle était en arrière de lui, sur le canapé, cachée par l’ombre de soir et par l’ombre de l’homme. Lui, pâle et imprécis, les mains sur les genoux, il était incliné en avant, dans le vide.
 
La nuit était encore revêtue d’une douceur grise et soyeuse du soir ; bientôt elle serait nue. Elle allait venir sur eux comme une maladie dont on ne sait si on guérira. Il semblait qu’ils le pressentaient, qu’ils cherchaient à se défendre, qu’ils auraient voulu prendre contre les ténèbres fatales des précautions de paroles et de pensées.
 
Ils se hâtaient de s’entretenir de choses et d’autres ; sans force, sans intérêt. J’entendis des noms de localités et de personnes ; ils parlèrent d’une gare, d’une promenade publique, d’un marchand de fleurs.
 
Tout à coup, elle s’arrêta, elle me parut s’assombrir, et elle cacha sa figure dans ses mains.
 
Il lui prit les poignets, avec une lenteur triste qui indiquait combien il était habitué à ces défaillances – et il lui parla sans savoir quoi dire, en balbutiant, s’approchant d’elle comme il pouvait :
 
– Pourquoi pleures-tu ? dis-moi pourquoi tu pleures.
 
Elle ne répondit pas ; puis elle écarta ses mains de devant ses yeux, et le regarda :
 
– Pourquoi ? Est-ce que je sais ! fit-elle. Les pleurs ne sont pas des paroles.
 
* * *
 
Je la regardai pleurer, se noyer de larmes. Ah ! cela est important d’être en présence de quelqu’un de raisonnable qui pleure ! Une créature trop faible et trop brisée qui pleure fait la même impression qu’un dieu tout-puissant qu’on supplie ; car, dans sa faiblesse et sa défaite, elle est au-dessus des forces humaines.
 
Une sorte d’admiration superstitieuse me saisit devant ce visage de femme baigné de l’inépuisable source, ce visage en même temps sincère et véridique.
 
* * *
 
Elle s’était arrêtée de pleurer. Elle releva la tête. Sans qu’il l’interrogeât cette fois, elle dit :
 
– Je pleure parce qu’on est seul.
 
« On ne peut pas sortir de soi ; on ne peut même rien avouer ; on est seul. Et puis, tout passe, tout change, tout fuit, et du moment que tout fuit, on est seul. Il y a des heures où je vois cela mieux qu’à d’autres. Et alors, qu’est-ce qui pourrait m’empêcher de pleurer ? »
 
Dans la tristesse où elle sombrait d’instant en instant, elle eut un petit secouement d’orgueil ; sur le masque de mélancolie, je vis un sourire grimacer doucement.
 
– Je suis plus sensible que les autres, moi. Des choses qui passeraient inaperçues aux yeux des gens, ont en moi beaucoup de retentissement. Et dans ces instants de lucidité, quand je me regarde, je vois que je suis seule, toute seule, toute seule.
 
Inquiet de voir sa grandissante détresse, il essaya de lui faire reprendre vie :
 
– Nous ne pouvons pas dire cela, nous, nous qui avons refait notre destinée… Toi, qui as accompli un grand acte de volonté…
 
Mais ces paroles sont emportées comme des fétus de paille.
 
– À quoi bon ! Tout est inutile. Malgré ce que j’ai essayé de faire, je suis seule. Ce n’est pas un adultère qui changera la face des choses, – quoique ce mot soit doux !
 
« Ce n’est pas avec le mal qu’on arrive au bonheur. Ce n’est pas non plus avec la vertu. Ce n’est pas non plus avec ce feu sacré des grandes décisions instinctives, qui n’est ni le bien, ni le mal. Ce n’est avec rien de tout cela qu’on arrive au bonheur ; on n’arrive jamais jusque-là. »
 
Elle s’arrêta, et dit, comme si elle sentait sa destinée retomber sur elle :
 
– Oui, je sais que j’ai fait le mal ; que ceux qui m’aiment le plus me détesteraient de bien des façons s’ils savaient… Ma mère, si elle savait – elle qui est si indulgente, – elle serait si malheureuse ! Je sais que notre amour est fait avec la réprobation de tout ce qui est sage et juste, et avec les larmes de ma mère. Mais cette honte ne sert plus à rien ! Ma mère, si elle savait, elle aurait pitié de mon bonheur !
 
Il murmura faiblement :… « Tu es méchante… »
 
Cela tomba comme une petite parole sans signification.
 
Elle caressa le front de l’homme d’un léger envolement de sa main et, d’une voix surnaturellement assurée :
 
– Tu sais bien que je ne mérite pas ce mot. Tu sais bien que je parle au-dessus de nous.
 
« Tu le sais bien, tu le sais mieux que moi, qu’on est seul. Un jour que je parlais de la joie de vivre et que tu étais illuminé de tristesse comme je le suis aujourd’hui, tu m’as dit, après m’avoir regardée, que tu ne savais pas ce que je pensais, malgré mes paroles ; que tu ne savais pas si le sang qui me montait au visage n’était pas un fard vivant.
 
« Nos pensées, toutes les plus grandes, toutes les moindres, ne sont qu’à nous. Tout nous rejette en nous et nous condamne à nous seuls. Tu as dit, ce jour-là : « Il y a des choses que tu me caches, et que je ne saurai jamais – même si tu me les dis » ; tu m’as montré que l’amour n’est qu’une sorte de fête de notre solitude, et tu as fini par me crier, en me noyant dans tes bras : « Notre amour, c’est moi ! » Et je t’ai répondu la réponse, hélas, inévitable : « Notre amour, c’est moi ! »
 
Il voulut parler. Elle lui mit d’un geste amical et désespéré sa main sur la bouche, et plus haut, d’une harmonie plus tremblante et pénétrante :
 
– Tiens… Prends-moi, serre mes doigts, soulève mes paupières, appuie toute ta poitrine sur la mienne ; fouille-moi de tes mains ou de ta chair ; embrasse-moi longtemps, longtemps, jusqu’à respirer avec ma bouche, jusqu’à ce que nous ne sachions plus nos bouches ; fais de moi ce que tu voudras pour t’approcher, t’approcher… Et réponds-moi : Je suis là à souffrir. Ma douleur, est-ce que tu la sens ?
 
Il ne dit rien, et dans le linceul crépusculaire qui les enveloppait, les noyait en vain l’un sur l’autre, je vis sa tête accomplir l’inutile geste de négation… Je vis toute la misère qui s’exhalait de ce groupe qui, une fois par hasard, dans l’ombre, ne savait plus mentir.
 
C’est vrai qu’ils sont là, et qu’ils n’ont rien qui les unit. Il y a du vide entre eux. On a beau parler, agir, se révolter, se lever furieusement, se débattre et menacer, l’isolement vous dompte. Je vois qu’ils n’ont rien qui les unit, rien.
 
* * *
 
– Ah ! dit-elle, ne parlons plus, ne parlons plus jamais de la douleur et de la joie ; leur partage est vraiment une action trop impossible. Mais même la pénétration de l’esprit par l’esprit est défendue. Il n’y a pas au monde deux êtres qui parlent le même langage. À certains moments, sans raison, on se rapproche ; puis, sans raison suffisante, on se retire loin l’un de l’autre. On se heurte, on se caresse, on se meurtrit, on se mutile ; on rit quand on devrait pleurer, sans y pouvoir rien jamais. Un couple est toujours fou. Cela, c’est toi-même qui l’as dit, je n’ai pas inventé cette phrase. Toi qui as tant d’intelligence et de savoir, tu m’as dit que deux interlocuteurs étaient deux aveugles en face l’un de l’autre, et presque deux muets, et que deux amants qui roulent ensemble restent aussi étrangers que le vent et la mer. Un intérêt personnel, ou une orientation différente des sentiments et des idées, une lassitude, ou, au contraire, une pointe acérée de désir, brouillent l’attention, l’empêchent d’être vraiment pure. Quand on écoute, on n’entend guère ; quand on entend, on ne comprend guère. Un couple est toujours fou.
 
Il semblait habitué à ces monologues tristes, débités sur le même ton, litanies immenses à l’impossible. Il ne répondait plus. Il la tenait, la berçait un peu, la câlinait avec précaution et tendresse. Il semblait agir avec elle comme avec un enfant malade qu’on soigne, sans lui expliquer… Et ainsi, il était aussi loin d’elle qu’il était possible de l’être.
 
Mais il se troublait de son contact. Même abattue, tombée et désolée, elle palpitait chaudement contre lui ; même blessée, il convoitait cette proie. Je vis luire les yeux posés sur elle tandis qu’elle s’abandonnait à la tristesse, avec un don parfait de soi. Il se pressa sur elle. Ce qu’il voulait, c’était elle. Les paroles qu’elle disait, il les rejetait de côté ; elles lui étaient indifférentes, elles ne le caressaient pas. Il la voulait, elle, elle !
 
Séparation ! Ils étaient très pareils d’idées et d’âmes, et, en ce moment, ils s’aidaient étroitement l’un l’autre. Mais je m’apercevais bien, moi spectateur délivré des hommes, et dont le regard plane, qu’ils étaient étrangers et que, malgré l’apparence, ils ne se voyaient pas et ne s’entendaient pas… Elle, triste, et vaguement animée peut-être par l’orgueil de persuader, lui, excité et désirant, tendre et animal. Ils se répondaient le mieux qu’ils pouvaient mais ils ne pouvaient pas se céder et essayaient de se vaincre ; et cette espèce de bataille terrible me déchirait.
 
* * *
 
Elle comprit son désir. Elle dit, plaintive, comme une enfant en faute :
 
– Je suis malade…
 
Puis elle fut prise d’une morne frénésie. Elle rejeta, souleva, écarta ses vêtements, s’en débarrassa comme d’une prison vivante, et s’offrit à lui, toute dénudée, toute sacrifiée, avec sa blessure de femme et son cœur.
 
… La grande envergure sombre des vêtements s’ouvrit et se ferma.
 
Encore une fois, le mélange des corps et la lente caresse rythmée et sans borne eut lieu. Et encore une fois, je regardai la figure de l’homme pendant que la volupté l’occupait. Ah ! je le vis bien, il était seul !
 
Il pensait à lui ; il s’aimait ; sa figure, gonflée de veines, gorgée de sang, s’aimait. Il s’extasiait au moyen de la femme, instrument charnel égal à lui. Il pensait à lui, émerveillé. Il fut heureux de tout son corps et de toute sa pensée. Son âme, son âme jaillit, rayonna, fut toute sur son visage… Il flotta tout entier dans la joie… Il murmurait des mots d’adoration ; divinisé par elle, il la bénissait.
 
Ils ne sont pas unis parce qu’ils frémissent et se balancent en même temps, et qu’un peu de leur chair leur est commune. Au contraire, ils sont seuls jusqu’à l’éblouissement ; ils tombent chacun, ils ne savent où, la bouche et les bras entr’ouverts. Jouir ensemble, quelle désunion !
 
* * *
 
Maintenant, ils se relèvent, se dégagent du rêve brusquement affaibli qui les a jetés par terre.
 
Il est aussi morne qu’elle. Je me penche pour saisir sa parole, basse comme un soupir. Il a dit :
 
– Si j’avais su !
 
Tous deux, prostrés mais plus méfiants l’un de l’autre, avec un crime entre eux, dans la lourde obscurité, dans la boue du soir, semblent se traîner lentement vers la fenêtre grise qu’un peu de jour nettoie.
 
Comme ils sont pareils à ce qu’ils furent l’autre soir ! C’est l’autre soir. Jamais je n’ai eu à ce point l’impression que les actions sont vaines et passent comme des fantômes.
 
L’homme est pris d’un tremblement, et vaincu et dépouillé de tout son orgueil, de toute sa pudeur mâle, il n’a plus la force de retenir l’aveu d’un honteux regret :
 
– On ne peut pas s’en empêcher, balbutie-t-il, baissant plus bas la tête. C’est une fatalité.
 
Ils se prennent la main, tressaillent faiblement, soufflant, frappés, martelés par leurs cœurs.
 
* * *
 
Une fatalité !
 
Ils voient plus loin que la chair et que l’acte consommé, en parlant ainsi. La seule désillusion sexuelle ne les écraserait pas à ce point, dans cette servilité de remords et de dégoût. Ils voient plus loin. Ils sont envahis par une impression de vérité déserte, de sécheresse, de néant grandissant, à songer qu’ils ont tant de fois pris, rejeté, et repris en vain leur fragile idéal charnel.
 
Ils sentent que tout passe, que tout s’use, que tout finit, que tout ce qui n’est pas mort va mourir, et que même les liens illusoires qui sont entre eux ne sont pas durables. L’écho des paroles de l’inspirée retentit comme un souvenir de musique splendide qui demeure : « Du moment que tout fuit, on est seul. »
 
Ce même rêve ne les rapproche pas. Au contraire. Ils sont tous deux, en même temps, pliés dans le même sens… Le même frisson, venu du même mystère, les pousse vers le même infini. Ils sont séparés de toute la force de leurs douleurs. Souffrir ensemble, hélas, quelle désunion !
 
Et la condamnation de l’amour lui-même sort d’elle, coule et tombe d’elle, en un cri d’agonie :
 
– Oh ! notre grand, notre immense amour, je sens bien que, peu à peu, je m’en console !
 
* * *
 
Elle avait rejeté le cou en arrière, levé les yeux.
 
– Oh ! la première fois ! dit-elle.
 
Elle reprit, tandis que tous deux voyaient cette première fois, où leurs deux mains s’étaient, parmi les êtres et les choses, trouvées :
 
– Je savais bien que toute cette émotion mourrait un jour, et malgré les promesses palpitantes, je n’aurais pas voulu que le temps passât.
 
« Mais le temps est passé. Nous ne nous aimons presque plus… »
 
Il fit un mouvement qui retomba.
 
– Ce n’est pas seulement toi, mon chéri, qui t’en vas : moi aussi. J’ai cru d’abord que c’était toi seul, puis j’ai compris mon pauvre cœur qui, malgré toi, ne pouvait rien contre le temps.
 
Elle récita lentement, le regardant, puis détachant les yeux de lui pour regarder plus tard :
 
– Hélas ! un jour je te dirai peut-être : « Je ne t’aime plus. » Hélas, hélas, peut-être un jour je te dirai : « Je ne t’ai jamais aimé ! »
 
* * *
 
– Voilà la plaie : c’est le temps qui passe et qui nous change. La séparation des êtres qui s’affrontent, ce n’est rien en comparaison. On vivrait quand même avec cela. Mais le temps qui passe ! Vieillir, penser autrement, mourir. Je vieillis et je meurs, moi. J’ai mis longtemps à le comprendre, figure-toi. Je vieillis ; je ne suis pas vieille, mais je vieillis. J’ai déjà quelques cheveux blancs. Le premier cheveu blanc, quel coup ! Un jour, penchée à mon miroir, prête à sortir, j’ai vu sur ma tempe deux fils blancs. Ah ! c’est sérieux, cela ; c’est l’avertissement, net, en plein. Cette fois-là, je me suis assise dans un coin de ma chambre, j’ai vu d’ensemble toute mon existence, depuis le commencement jusqu’à la fin, et j’ai jugé que je m’étais trompée toutes les fois que j’avais ri. Des cheveux blancs, moi aussi ! moi, pourtant ! Mais oui, moi. J’avais bien vu la mort autour de moi, mais ma mort, à moi, je ne la connaissais pas. Et maintenant, je la voyais, j’apprenais qu’il était question d’elle et de moi !
 
« Ah ! échapper à cette décoloration qui se pose sur vous, vous prend, comme des pantins, par le haut ; à cette extinction de la couleur des cheveux, qui vous couvre de la pâleur du linceul, des ossements et des dalles… »
 
Elle se souleva et cria dans le vide :
 
– Fuir le filet des rides !
 
* * *
 
Elle continuait :
 
– Je me dis : « Tout doucement, tu y vas, tu y arrives. Ta peau se desséchera. Tes yeux qui, même au repos, sourient, pleureront tout seuls… Tes seins et ton ventre se flétriront, comme les haillons de ton squelette. La lassitude de vivre entr’ouvrira ta mâchoire, qui bâillera continûment, et tu grelotteras continûment, à cause du grand froid. Ta face sera terreuse. Tes paroles qu’on trouvait charmantes paraîtront odieuses quand elles seront cassées. La robe qui te cachait trop, aux yeux des foules mâles, ne cachera pas encore assez ta nudité monstrueuse, et l’on détournera les yeux, et l’on n’osera même pas penser à toi ! »
 
Oppressée, portant les mains vers sa bouche, elle étouffait, elle étouffait de vérité, comme si, vraiment, elle avait trop à dire. Et c’était magnifique et terrifiant.
 
Il la saisit dans ses bras, éperdu. Mais elle était comme délirante, transportée par une universelle douleur. On eût dit qu’elle venait d’apprendre la vérité funèbre comme une brusque mauvaise nouvelle, comme un deuil neuf.
 
– Je t’aime, mais j’aime le passé encore plus que toi. Je le voudrais, je le voudrais, je me consume pour lui. Le passé ! Oh ! vois-tu, je pleurerai, je souffrirai, tant que le passé ne sera plus.
 
* * *
 
« Mais on a beau l’aimer, il ne bougera plus… La mort partout : dans la laideur de ce qui a été trop longtemps beau, dans la saleté de ce qui était clair et pur, dans la punition des figures qu’on chérissait, dans l’oubli de ce qui est lointain, dans l’habitude, cet oubli de ce qui est proche. On entrevoit la vie : matin, printemps, espoir ; il n’y a que la mort qu’on ait vraiment le temps de voir… Depuis que le monde est monde, la mort est la seule chose qui soit palpable. C’est là-dessus qu’on marche et c’est vers cela qu’on va. À quoi sert d’être belle et d’avoir de la pudeur ; on marchera sur nous. Il y a dans la terre beaucoup plus de morts qu’il n’y a de vivants à sa surface ; et nous, nous avons beaucoup plus de mort que de vie. Ce ne sont pas seulement les autres êtres – nos êtres – voix toutes au complet jadis autour de nous et maintenant détruites ; c’est aussi, année par année, la plus grande partie de nous-mêmes. Et ce qui n’est pas encore mourra aussi. Presque tout est mort.
 
« Il y aura un jour où je ne serai plus. Je pleure parce que je mourrai sûrement.
 
« Ma mort ! Je me demande comment on peut vivre, rêver, dormir, puisqu’on va mourir : on est fatigué, on est ivre.
 
« Malgré l’immense, le patient, l’éternel effort, et les grands assauts délibérés de l’énergie, on entend les mensonges du destin dans les serments qu’on fait. J’entends cela, moi. Chaque fois qu’on dit : oui, un non intervient, infiniment plus fort et plus vrai, monte et prend tout pour lui.
 
« Ah ! il y a des moments, le soir surtout, où il semble que le temps hésite, usé et adouci par nos cœurs ; on a le mirage délicieux d’une immobilité des heures. Mais cela n’est pas vrai. Il existe en tout un invincible néant, et c’est empoisonnés par lui que nous passons.
 
« Vois-tu, mon chéri, quand on pense à cela, on pardonne, on sourit, on n’en veut plus à personne, mais cette espèce de bonté vaincue est plus lourde que tout. »
 
* * *
 
Il lui embrassait les mains, courbé vers elle. Il la couvrait d’un tiède et pieux silence ; mais comme toujours, je sentais qu’il était maître de lui…
 
Elle parlait d’une voix chantante et changée :
 
– J’ai toujours pensé à la mort. Une fois, j’ai avoué à mon mari cette hantise. Il est parti en guerre avec fureur. Il m’a dit que j’étais neurasthénique et qu’il fallait me soigner. Il m’a engagée à être comme lui qui ne pensait jamais à ces choses, à cause qu’il était sain et équilibré d’esprit.
 
« Ce n’est pas vrai. C’est lui qui était malade de tranquillité et d’indifférence : une paralysie, une maladie grise, et son aveuglement était une infirmité, et sa paix était celle d’un chien qui vit pour vivre, d’une bête à face humaine.
 
« Que faire ? Prier ? Non ; l’éternel dialogue où l’on est toujours seul est écrasant. Se jeter dans une occupation, travailler ! C’est vain : le travail, n’est-ce pas ce qui est toujours à refaire ? Avoir et élever des enfants ? Cela donne à la fois l’impression qu’on finit, et celle qu’on se recommence inutilement. Pourtant, qui sait ! »
 
C’était la première fois qu’elle mollissait.
 
– L’assiduité, la soumission, l’humiliation d’être mère m’ont manqué. Peut-être cela m’aurait-il guidée dans la vie. Je suis orpheline d’un petit enfant.
 
Pendant un instant, baissant les yeux, laissant aller ses mains, laissant régner la maternité de son cœur, elle ne pensa qu’à aimer et à regretter l’enfant absent – sans s’apercevoir que, si elle le considérait comme le seul salut possible, c’était parce qu’elle ne l’avait pas…
 
– La charité ?… On dit qu’elle fait oublier tout.
 
Elle murmura, tandis que nous sentions le frisson de froid pluvieux du soir et de tous les hivers qui furent et qui seraient :
 
– Oh ! oui, être bonne ! Aller faire l’aumône avec toi sur les chemins neigeux, dans un grand manteau de fourrure.
 
Elle eut un geste las.
 
– Je ne sais pas.
 
« Il me semble que ce n’est pas cela. Tout cela, c’est s’étourdir, mentir ; cela ne change rien à la vérité parce que ce n’est pas de la vérité… Qu’est-ce qui nous sauvera ! Et puis quand même nous serions sauvés ! Nous mourrons, nous allons mourir ! »
 
Elle cria :
 
– Tu sais bien que la terre attend nos cercueils et qu’elle les aura. Et cela n’est pas si éloigné.
 
Elle sortit de ses larmes, essuya ses yeux, prit un ton positif si calme qu’il donnait une impression d’égarement :
 
– Je voudrais te poser une question. Réponds-moi sincèrement. As-tu osé, mon chéri, même dans le fond du secret de toi, te formuler une date, une date éloignée relativement, mais précise, absolue, avec quatre chiffres, et te dire : « Si vieux que je vivrai, à cette date-là, je serai mort – alors que tout continuera et que, peu à peu, mes places vides se seront anéanties ou remplies ? »
 
Il s’agita sous la netteté de cette question. Mais il me semblait qu’il cherchait surtout à éviter de lui donner une réponse qui eût avivé son obsession. Évidemment, il comprenait toutes ces choses (parmi lesquelles retentissait parfois, elle l’avait dit, l’écho de ses paroles), mais il avait l’air de comprendre théoriquement, à la lumière des grandes idées et dans une fièvre philosophique ou artistique distincte de sa sensibilité ; tandis qu’elle était toute secouée et écrasée par l’émotion personnelle, et que son raisonnement saignait.
 
* * *
 
Elle resta attentive, immobile ; puis elle reprit, après une hésitation, à voix basse, plus vite, dans un mouvement plus désespéré de cette grande exaltation de sa douleur :
 
– Hier, tu ne sais pas ce que j’ai fait ? Ne me gronde pas. J’ai été au cimetière, au Père-Lachaise. J’ai été, par les allées, puis entre les tombes, jusqu’au caveau de ma famille, celui où, la pierre écartée, on descendra mon cercueil avec des cordes. Je me suis dit : c’est là que viendra mon convoi, un jour, un jour proche ou lointain, mais un jour, sûrement – vers onze heures du matin. J’étais fatiguée, j’ai été obligée de m’appuyer à un tombeau ; et par suite d’une espèce de contagion du silence, du marbre et de la terre, j’ai eu l’apparition de mon enterrement. Le chemin montait avec peine. Il fallait tirer les chevaux du corbillard par la bride (j’ai vu plusieurs fois cela, à cet endroit). C’était pitoyable, ce chemin qu’on devait gravir ainsi en de pareilles circonstances. Tous ceux qui me connaissaient, qui m’aimaient, étaient là, en deuil ; et l’assistance s’est groupée, éparse, entre les dalles (c’est bête, ces pierres si lourdes, sur les morts !), et les monuments, qui sont fermés comme des maisons, à l’ombre de cette tombe qui a une forme de chapelle, frôlant cette autre qui est couverte d’un carré de marbre neuf – il sera encore assez neuf pour produire une même tache claire. J’étais là… dans le corbillard – ou plutôt, ce n’était pas moi : Elle était là… Et tous, à ce moment, m’aimaient avec terreur ; et tous pensaient à moi, pensaient à mon corps ; la mort d’une femme a quelque chose d’impudique, puisqu’il s’agit d’elle toute.
 
« Et toi, tu étais là aussi, ta pauvre petite figure crispée par une douleur et une énergie muette – et notre vaste amour n’était plus que toi et mon image, et tu n’avais guère le droit de parler de moi… À la fin, tu es parti, comme si tu ne m’avais jamais aimée.
 
« Et, en revenant, glacée, je me suis dit que ce cauchemar était la plus réelle des réalités, que c’était la chose simple, vraie par excellence, et que toutes les actions que je vivais en pleine vie étaient du mirage à côté. »
 
Elle eut un cri étouffé qui la fit tressaillir toute, longtemps.
 
– Quelle désolation j’ai traînée jusqu’à la maison ! Dehors, ma tristesse a tout assombri, bien que le soleil étincelât. Le ravage de toute la nature qu’on fait autour de soi, le monde de douleur qu’on apporte dans le monde ! Il n’y a pas de beau temps qui tienne quand notre tristesse s’avance.
 
« Tout m’apparaissait frappé, condamné, par le mauvais ange de la vérité qu’on ne voit jamais.
 
« La maison s’est présentée à moi comme elle est vraiment, au fond : nue, trouée, blanchissante… »
 
* * *
 
Et tout à coup, elle se rappelle une chose qu’il lui a dite ; elle se la rappelle avec une sorte d’ingéniosité extraordinaire, d’habileté admirable, pour, d’avance, lui fermer la bouche et se torturer plus.
 
– Ah ! tiens, écoute… Te rappelles-tu… Un soir, sous la lampe. Je feuilletais un livre ; tu me regardais. Tu es venu près de moi, tu t’es agenouillé. Tu m’as enlacé la taille, tu as posé ta tête sur mes genoux, et tu as pleuré. J’entends encore ta voix : « Je pense, disais-tu, que ce moment ne sera plus. Je pense que tu vas changer, mourir, que tu t’en vas, – et que maintenant, pourtant, tu es là !… Je pense, avec une immense ferveur de vérité, combien les moments sont précieux, combien tu es précieuse, toi qui ne seras plus jamais telle que tu es, et je supplie et j’adore ta présence indicible de ce moment-ci. » Tu as regardé ma main, tu l’as trouvée petite et blanche, et tu as dit que c’était un trésor extraordinaire, qui disparaîtrait. Puis tu as répété : « Je t’adore », d’une voix tellement tremblante, que je n’ai jamais rien entendu de plus vrai et de plus beau, car tu avais raison à la façon d’un Dieu.
 
« Et autre chose encore : un soir que nous étions restés longtemps ensemble, et que rien n’avait pu dissiper tes sombres préoccupations, tu as caché ta figure dans tes mains et tu m’as dit cette parole affreuse qui m’a pénétrée et qui est restée dans la plaie : « Tu changes ; tu as changé ; je n’ose pas te regarder, de peur de ne pas te voir !
 
« Tu sais, c’est ce soir-là que tu m’as parlé des fleurs coupées : des cadavres de fleurs, disais-tu, et tu les comparais à de petits oiseaux morts. Oui, c’était le soir de cette grande malédiction que je n’oublierai jamais, et que tu as criée d’un coup, comme si tu en avais beaucoup sur le cœur à propos de fleurs coupées.
 
« Comme tu avais raison de te sentir vaincu par le temps, de t’humilier, de dire que nous n’étions rien, puisque tout passe et qu’on arrive à tout. »
 
* * *
 
Le crépuscule envahissait la chambre et courbait comme un grand vent ce pauvre groupe occupé à regarder les causes de la souffrance, à fouiller la misère pour savoir de quoi elle était faite.
 
– L’espace, qui est toujours, toujours entre nous ; le temps, le temps qui est attaché en nous comme une maladie… Le temps est plus cruel que l’espace. L’espace a quelque chose de mort, le temps a quelque chose de tuant. Tous les silences, vois-tu, tous les tombeaux, ont dans le temps leur tombeau… Les deux choses si invisibles et si réelles qui se croisent sur nous au point précis où nous sommes ! Nous sommes crucifiés ; pas comme le bon Dieu qui l’a été charnellement sur une croix ; mais (elle serrait ses bras contre son corps, elle se recroquevillait, elle était toute petite), nous sommes crucifiés sur le temps et l’espace.
 
Et elle m’apparaissait en effet crucifiée dans les deux sens de sa prière et portant au cœur les stigmates saignants du grand supplice de vivre.
 
Elle était épanouie de toute sa force. Elle ressemblait à tous ceux que j’avais vus à la place où elle était, et qui, eux aussi, voulaient s’arracher du néant et vivre plus, mais son vœu à elle, c’était tout le salut. Son humble cœur génial allait, dans son effusion, de toute la mort à toute la vie. Ses yeux étaient tournés du côté de la fenêtre blanche, et c’était la plus vaste demande possible, le plus vaste des désirs humains qui palpitait dans cette sorte d’assomption de sa figure au ciel.
 
– Oh ! arrête, arrête le temps qui passe ! Tu n’es qu’un pauvre homme, qu’un peu d’existence et de pensée perdues au fond d’une chambre, et je te dis d’arrêter le temps, et je te dis d’empêcher la mort !
 
Sa voix s’éteignit, comme si elle ne pouvait plus rien dire, toute sa supplication dépensée, usée, à bout ; et elle s’abîma dans un pauvre silence.
 
– Hélas ! lui dit l’homme…
 
Il regarda les larmes de ses yeux, le silence de sa bouche… Puis il baissa le front. Peut-être se laissait-il aller au suprême découragement ; peut-être s’éveillait-il à la grande vie intérieure.
 
Quand il releva la tête, j’eus confusément l’intuition qu’il aurait su quoi répondre, mais qu’il ne savait pas encore comment le dire – comme si toute parole devait commencer par être trop petite.
 
– Voilà ce que nous sommes ! répéta-t-elle en soulevant la tête, en le considérant, espérant l’impossible contradiction, – comme un enfant demande une étoile.
 
Il murmura :
 
– Qui sait ce que nous sommes…
 
* * *
 
Elle l’interrompit, d’un geste d’infinie lassitude, qui imitait par inconsciente gloire le coup de faux de la mort, et avec une voix sans accent, et des yeux vides :
 
– Je sais ce que tu vas répondre. Tu vas me parler de la beauté de souffrir. Ah ! je connais tes belles idées. Je les aime, mon aimé, tes belles théories ; mais je n’y crois pas. Je les croirais si elles me consolaient et effaçaient la mort.
 
Dans un effort manifeste, peu sûr lui aussi, cherchant une voie :
 
– Elles l’effaceraient peut-être si tu y croyais… murmura-t-il.
 
– Non, elles ne l’effacent pas, ce n’est pas vrai. Tu as beau dire, l’un de nous mourra avant l’autre, et l’autre mourra. Qu’est-ce que tu réponds à cela, dis, qu’est-ce que tu réponds ? Oh ! réponds-moi ! Ne réponds pas indirectement, mais à cela même. Oh ! trouble-moi, change-moi par une réponse qui me regarde, personnellement, telle que je suis ici.
 
Elle s’était tournée vers lui, avait pris une de ses mains dans les deux siennes. Elle l’interrogeait toute, avec une impitoyable patience, puis elle glissa à genoux devant lui, comme un corps sans vie, s’écrasa à terre, naufragée au fond du désespoir et tout au bas du ciel, et elle l’implora :
 
– Oh ! réponds-moi. Je serais tellement heureuse qu’il me semble que tu le peux.
 
Elle étendait la main, montrait du doigt la vision obsédante : la vérité douloureuse dont elle avait trouvé la formule, le plus large nom du mal : l’espace qui nous cache, le temps qui nous déchire.
 
Dans la chambre que le crépuscule rend basse et étroite, où le pauvre ciel montre l’espace, où la pendule, monotone, affirme et affirme le temps, il répéta, penché sur elle comme au bord d’un abîme d’interrogation :
 
– Sait-on ce que nous sommes ! Tout ce que nous disons, tout ce que nous pensons, tout ce que nous croyons, est peu sûr. On ne sait rien ; il n’y a rien de solide.
 
– Si, cria-t-elle, tu te trompes : il y a, hélas, il y a, parfaits, absolus, notre douleur et notre besoin. Notre misère est là : on la voit et on la touche. Qu’on nie tout le reste, mais notre mendicité, qui pourrait la nier ?
 
– Tu as raison, dit-il, c’est la seule chose absolue qui soit.
 
C’était vrai qu’elle était là, c’était vrai qu’on la voyait, qu’on la touchait, sur leurs figures grandes ouvertes…
 
* * *
 
Il répéta :
 
– Nous sommes la seule chose absolue qui soit.
 
Il se raccrochait à cela. Il avait senti un point d’appui parmi l’envolée du temps. « Nous… » disait-il. Il avait trouvé le cri contre la mort, il le répétait. Il l’essayait : « Nous… Nous… »
 
Dans le crépuscule maintenant sans horizon de la chambre, je contemplai l’homme, avec la femme à ses pieds, informe comme une nuée et comme un piédestal… Son front, à lui, ses mains, ses yeux, toute sa lumière pensante, émergeaient comme une constellation.
 
Et c’était sublime de le voir commencer à résister.
 
– Nous sommes ce qui demeure.
 
– Ce qui demeure ! Nous sommes au contraire ce qui passe.
 
– Nous sommes ce qui voit passer. Nous sommes ce qui demeure.
 
Elle haussa les épaules, d’un air de protestation, de mésintelligence. Sa voix était presque haineuse.
 
– Oui… non… Peut-être, si tu veux… Après tout, que m’importe ? Cela ne console pas.
 
– Qui sait si nous n’avons pas besoin de la tristesse et de l’ombre, pour faire de la joie et de la lumière.
 
– La lumière existerait sans l’ombre.
 
– Non, dit-il doucement.
 
Elle répondit pour la deuxième fois :
 
– Cela ne console pas.
 
* * *
 
Puis il se rappelle qu’il a déjà pensé à toutes ces choses…
 
– Écoute, dit-il, d’une voix palpitante et un peu solennelle, comme un aveu. J’ai imaginé une fois deux êtres qui sont à la fin de leur vie, et se rappellent tout ce qu’ils ont souffert.
 
– Un poème ! fit-elle, découragée.
 
– Oui, dit-il, un de ceux qui pourraient être si beaux !
 
Chose singulière, il semblait s’animer progressivement ; il paraissait sincère pour la première fois, alors qu’il abandonnait l’exemple pantelant de leur destin pour s’attacher à la fiction de son imagination. En parlant de ce poème, il avait tremblé. On sentait qu’il allait devenir vraiment lui-même et qu’il avait la foi. Elle avait relevé la tête pour l’écouter, travaillée par son besoin tenace d’une parole, bien qu’elle n’eût pas confiance.
 
– Ils sont là, dit-il. L’homme et la femme. Ce sont des croyants. Ils sont à la fin de leur vie, et ils sont heureux de mourir pour des raisons qui font qu’on est triste de vivre. C’est une espèce d’Adam et une espèce d’Ève qui pensent au paradis où ils vont retourner.
 
– Et nous, retournerons-nous à notre paradis ? demanda Aimée : notre paradis perdu, l’innocence, le commencement, la blancheur ! Hélas, comme j’y crois, à ce paradis-là !
 
* * *
 
– De la blancheur, c’est cela, dit-il. Le paradis, c’est la lumière ; la vie terrestre, l’obscurité : voilà le motif de ce chant que j’ai ébauché : Lumière qu’ils veulent, ombre qu’ils sont.
 
– Comme nous, dit Aimée.
 
… Ils étaient eux aussi, là, tout près de l’obscurité un peu mouvante, un effort pâle vers la pâleur presque effacée des cieux, avec leur pensée et leur voix invisibles…
 
– Ces croyants demandent la mort comme on demande la subsistance. En ce jour suprême, un mot est enfin changé à la prière quotidienne : la mort au lieu de pain.
 
« Lorsqu’ils savent qu’ils vont enfin mourir, ils remercient. Je voudrais que cette action de grâces s’épanouît tout d’abord – comme l’aube. Ils montrent à Dieu leurs mains et leurs bouches obscures, leur cœur ténébreux, leurs regards qui ne font pas de lumière, et ils le supplient de guérir leur incurable obscurité.
 
« Un raisonnement élémentaire transparaît au milieu de leur imploration. Ils veulent s’ôter de l’ombre parce qu’elle intercepte la lumière divine ; à travers leur humanité, ils n’ont perçu, de celle-ci, que des reflets ou de fugitifs éclairs, et ils veulent la totalité de ce Dieu dont ils n’ont vu que les pâles étincelles au firmament : « Donne-nous, crient-ils, donne-nous l’aumône du rayon dont le reflet parfois nous couvre comme un voile, et qui, de l’infini, tombe jusqu’aux étoiles ! »
 
« Ils lèvent leurs bras blêmes comme deux pauvres rayons lourds et trop petits… »
 
Et moi, je me demandais si le groupe que j’avais sous les yeux n’était pas déjà dans la nuit de la mort ; si ce n’était pas leur âme commune qui, s’exhalant dans un dernier soupir, venait frapper mon oreille…
 
La poésie les traduit, les désigne ; elle retire leur vie, par fragments, du silence et de l’inconnu. Elle s’adapte exactement à leur profond secret. La femme a, de nouveau, penché le cou, déjà plus magnifiquement accablée. Elle l’écoute ; il est plus important qu’elle, il est plus beau qu’elle n’est belle.
 
– Ils font un retour sur eux-mêmes. Au seuil du bonheur éternel, ils revoient l’œuvre vitale qu’ils ont accomplie dans toute sa longueur. Que de deuils, que d’angoisses, que d’épouvantes ! Ils disent tout ce qui fut contre eux, n’oublient rien, ne perdent rien, ne gaspillent rien de l’affreux passé. Quel poème que celui de toute la misère qui revient en un seul coup !
 
« Les nécessités brutales d’abord. L’enfant naît ; son premier cri est une plainte : l’ignorance est semblable au savoir ; puis, la maladie, la douleur, toutes ces lamentations dont nous repaissons le silence indifférent de la nature ; le travail contre lequel il faut lutter du matin au soir, pour pouvoir, lorsqu’on n’a presque plus de force, tendre la main vers un tas d’or croulant comme un tas de ruines ; tout, jusqu’aux pauvres ordures, jusqu’au salissement, à l’encrassement de la poussière qui nous guette et contre laquelle il faut se purifier à tout instant, – comme si la terre essayait de nous avoir, sans répit, jusqu’à l’ensevelissement final ; et la fatigue qui nous avilit, chasse des figures le sourire, et qui rend, le soir, le foyer presque déserté, avec ses fantômes préoccupés de repos ! »
 
… Aimée écoute, accepte. À ce moment elle a mis la main sur son cœur, et a dit : « Pauvres gens ! » Puis elle s’agite faiblement ; elle trouve qu’on va trop loin ; elle ne veut pas tant de noir – soit qu’elle est lasse, soit que, réalisé par une autre voix, le tableau lui paraît exagéré.
 
Et par une admirable union du rêve et de la réalité, la femme du poème proteste aussi en ce moment.
 
– La femme lève les yeux, et dit, timidement, pour protester : L’enfant… « L’enfant, qui vint nous secourir… » « L’enfant que l’on fait vivre et qu’on laisse mourir ! » répond l’homme… Il ne veut pas qu’on dissimule la souffrance, et il trouve, dans le passé, plus de malheur encore qu’on ne croyait ; il y a une sorte de perfection dans sa recherche ; son jugement sur la vie est beau comme le jugement dernier : « L’enfant par qui la plaie humaine saigne encore. Créer, recommencer un cœur, faire renaître un malheur ; enfanter : sacrifier un être ! Engendrer, en hurlant, une plainte de plus ! La douleur d’enfanter. Elle ne finit plus ; elle s’immensifie en angoisses, en veille… » Et c’est toute la passion de maternité, le sacrifice, l’héroïsme au chevet de la petite âme vacillante, osant à peine vivre, l’air heureux lorsque l’on est angoissé jusqu’aux larmes et les sourires qui coulent… Et l’incertitude, toujours : « Rappelle-toi la fin du travail et le soir, au couchant, la douceur si triste de s’asseoir… Oh ! que de fois, le soir, les yeux sur la couvée qui tremble, incessamment, péniblement sauvée, mes mains frôlaient en trébuchant des fronts d’aimés, puis je laissais tomber mes deux bras désarmés, et j’étais là, pleurant, vaincu par la faiblesse des miens !… »
 
Aimée ne put s’empêcher de faire un geste ; elle allait, me sembla-t-il, lui dire qu’il était cruel…
 
– Ils grandissent, et puis… Il dit, l’œil ardent : « Caïn ! » elle dit, la voix sanglotante : « Abel ! » Elle souffre au souvenir des deux enfants qui se sont haïs et frappés. Ils l’avaient frappée, elle, puisqu’ils étaient dans son cœur ; c’était comme s’ils étaient encore dans sa chair. Puis un autre souvenir l’appelle tout bas ; elle pense au tout petit qui est mort : « Le petit, le meilleur… Il n’est plus, et moi, moi, qui sans cesse le regarde ! » Elle distend ses bras dans l’impossible, elle geint, déchirée par le baiser vide : « Il n’est plus, et moi qui le caresse ! » Et l’homme gronde : « La mort, méchanceté des adorés, bonté sinistre qui nous quitte », et elle a ce cri suprême : « Oh ! la stérilité d’être mère ! »
 
J’étais emporté par la voix du poète qui récitait en balançant légèrement les épaules, possédé par l’harmonie. J’étais emporté jusqu’au rêve réalisé…
 
– Puis ils se revoient abandonnés par leurs enfants, dès que ceux-ci ont grandi et ont aimé. « Vivant ou mort, l’enfant nous laisse, à cause qu’il est doux de haïr la vieillesse quand on est jeune et qu’on est fort et qu’on est clair ; que le printemps terrible ensevelit l’hiver, qu’un baiser n’est profond que sur des lèvres neuves. Notre immense caresse, ô mères, devient veuve. Tu quitteras ton père et ta mère et fuiras l’embrassement stérile et pesant de leurs bras… »
 
Je pensai à la scène que j’avais vue, moi, l’autre soir, là même où cet homme parlait, à ce drame dans ma vie. Oui, cela avait été ainsi. La vieille femme avait entouré le jeune couple obscurément libéré, d’un inutile embrassement, d’un embrassement perdu. Il avait raison, ce vague réciteur, ce vague chanteur, ce penseur.
 
– Aucun recours contre l’infatigable malheur de la vie ; pas même le sommeil : « Dormir… La nuit, on oubliait… – Non, on rêvait ; le repos se souvient, s’emplit de spectres vrais ; notre sommeil ne dort jamais : il agonise… – Parfois, il nous caresse avec ses formes grises, le rêve que l’on rêve. – Il nous fait mal toujours : triste, il blesse nos nuits ; doux, il blesse nos jours… »
 
« Pourtant nous étions tous les deux », murmure l’épouse… Et ils regardent l’amour. À la fin du labeur, ils allaient ensemble mêler le long de la nuit le repos et la tendresse… « Mais la nuit, nous étions un instant l’un à l’autre… Quand nous cherchions, parmi tous les chemins, le nôtre, et nous hâtions, obscurs, vers le logis mal clos, comme vers une épave au sein de tous les flots, quand l’ombre se mêlait, au fond de la vallée, à ta robe usée, humble et comme flagellée, mes yeux sous les rayons qui s’éteignaient en chœur, voyaient le battement presque nu de ion cœur. Tout seuls, que disions-nous… – Nous nous disions : je t’aime… »
 
« Mais ce mot, hélas, n’a pas de sens, puisque chacun est seul, et que deux voix, quelles qu’elles soient, se murmurent d’incompréhensibles secrets. Et c’est l’anathème contre la solitude à laquelle ils sont condamnés : « Ô séparation des cœurs, terre entassée sur chacun d’eux, silence affreux de la pensée ! Amants, amants, nous nous cherchions à l’infini ; nous étions là, nous n’avions rien qui nous unit, et proches et tremblants sous les astres qui trônent, les doigts mêlés, nous n’étions rien que deux aumônes. »
 
– Ah ! dit Aimée, tu avoues cela dans ton poème ! Tu ne devrais pas… C’est trop vrai.
 
–… Puis, venait le moment du baiser et de l’étreinte. Mais les corps ne se pénètrent pas plus que les mains, malgré les hardiesses de la pensée, et ce n’était pas de l’union, mais deux délires l’un sur l’autre.
 
– Je sais, dit Aimée en frissonnant d’une double honte dans toute sa personne.
 
– Et aux heures de désespoir, la douleur ne faisait qu’agrandir leurs deux isolements : « Enfouis dans nos corps comme dans nos linceuls, nos yeux mêlaient leurs pleurs, nos cœurs pleuraient tout seuls ; je te voyais, fragile, infinie et profonde ; tu pleurais… j’ai senti que chacun est un monde. »
 
* * *
 
– Ainsi, la misère et le mal apparaissent tout entiers dans une grande conscience qui ne pardonne rien. L’imprécation est finie. D’ailleurs, la vie est finie. C’est la dernière fois qu’ils reviennent à ces choses.
 
« La femme regarde en avant, avec la curiosité qu’elle eut en entrant dans la vie. Ève finit comme elle a commencé. Toute son âme subtile et vive de femme monte vers le secret comme une sorte de baiser aux lèvres de sa vie. Elle voudrait être heureuse, déjà… »
 
Aimée se mêle davantage aux paroles de son compagnon. L’imprécation sœur de la sienne lui a donné confiance. Mais il me semble qu’elle se soit amoindrie encore devant nous. Tout à l’heure, elle dominait tout ; maintenant, elle écoute, elle attend, elle est saisie.
 
– Nous aussi, n’est-ce pas ? a-t-elle dit à un moment.
 
C’est émouvant, cette sorte d’œuvre double de vie et d’art. Il est lyrique ; elle est dramatique. Ils sont à la fois créateurs, acteurs, victimes. On ne sait plus ce qu’ils sont. Il n’y a qu’une grande vérité, qui est la même pour les paroles et pour la destinée. Où commence le drame qu’ils jouent, et celui qui joue avec eux ?
 
* * *
 
– Une immense piété les dévore d’espérance : « Je crois en Dieu, je ne crois plus en moi ! » Mais la curiosité, inlassable, se glisse. Comment sera le paradis, comment ne souffrira-t-on plus ?…
 
« Le paradis, dit-il, nous l’avons entrevu pauvrement sur la terre. Les espoirs, les émotions, les belles effusions et les récompenses intérieures de l’orgueil, tout cela a été un peu de paradis. C’était comme de brefs moments de Dieu… Mais cela était vite caché par notre ignominie, notre noirceur humaine. Maintenant, notre triste voie va tomber et ce sera Dieu sans fin. La femme reprend : « Que serai-je, moi ? »
 
Aimée dit : Elle a raison. Car enfin, que faut-il lui répondre ?
 
– Il lui démontre que le bonheur parfait est une entité dont la nature nous échappe. On ne peut pas toucher l’éternité, encore moins l’expérimenter. Il faut laisser faire Dieu, et nous endormir comme des enfants dans le soir de nos soirs.
 
– Pourtant… fait Aimée.
 
– Mais, en proie à une divination qui peu à peu l’accapare, la femme a posé de nouveau l’insoluble question vivante : « Que serons-nous ? »
 
« Et alors, de nouveau, il lui répond par ce qu’ils ne seront pas. Malgré qu’il voudrait dire quelque chose de positif, la vérité s’empare de lui et le tourne vers la négation : « Nous ne serons plus nos haillons, nos chairs, nos sanglots… » Et il s’enfonce dans son ombre pour la nier. « Que serons-nous ? » crie-t-elle avec un tremblement. – Plus d’ombre ; plus de séparation, plus d’effroi, plus de doute. Plus de passé, plus d’avenir, plus de désir : le désir est pauvre puisqu’il n’a pas. Plus d’espoir.
 
– Plus d’espoir ?
 
– L’espoir est malheureux, puisqu’il espère. Plus de prière : la prière est dénuée, elle aussi, puisque c’est un cri qui monte et qui nous abandonne… Plus de sourire : le sourire n’est-il pas toujours à moitié triste ? On ne sourit qu’à sa mélancolie, à son inquiétude, à sa solitude d’avant, à sa douleur qui fuit ; le sourire ne dure pas, car s’il durait il ne serait pas ; il a pour caractère d’être mourant… – « Mais qu’est-ce que je serai, moi, moi ! » Ce cri : « Moi ! » prend peu à peu toute la place, et vibre, et réclame. Et encore une fois, il lui jette des paroles fantômes, puisqu’on lui demande ce qui sera et qu’il offre en réponse ce qui ne sera plus. Il étale à nouveau les maux subis, comme un épouvantail. Il les tire de l’enfouissement du mystère. Il avoue ce qu’il n’a jamais avoué. « Il y a ceci, cela que je t’ai toujours caché. Je te disais cela, mais je mentais. » Il inventerait presque, dans le besoin de trouver quoi répondre à l’interrogation trop simple. Il détaille les désirs, et chacun de ses lambeaux de phrases évoque une géhenne. Il a tout désiré : le bien d’autrui, le destin d’autrui, la gloire, foule immortelle. Il fait même entrevoir tout un drame tué en lui, convulsé, immobilisé, tout un grand poème possible : « Enfer plus effrayant et plus atroce encore : notre fille, qui ressemblait à ton aurore ! » Il n’a pas succombé à ses désirs, il ne les a que plus parfaitement soufferts. Il a porté en lui, avec des airs de calme, la tentation éternelle : « Clouée en moi, mais tout entière et toute grande… Oh ! tapi dans mon cœur, torturant et caché, l’inavouable mal de n’avoir pas péché ! »
 
« Il a par-dessus tout désiré le passé, et il revient sur cette souffrance si simple et si sûre – le passé qui est mort. Il aurait voulu pénétrer dans le passé, comme dans l’avenir, comme dans le cœur aimé. Mais le souvenir est implacable. Il est : rien ; il est : jamais plus, et celui qui revoit souffre et a le remords d’autrefois, comme un malfaiteur. Et il était aussi, et ils étaient tous deux, malgré leur piété, qui s’est enfoncée en eux avec leur vieillesse, obsédés par l’idée de la mort. L’idée de la mort était partout. Car ce qui est épouvantable, ce n’est pas la mort, c’est l’idée de la mort qui ruine toute l’activité en projetant une ombre souterraine. L’idée de la mort : la mort qui vit… « Oh ! comme j’ai souffert… Comme j’ai dû souffrir ! »
 
« Voilà ce qui fut et qui, enfin, ne sera plus. Voilà toutes les espèces de ténèbres qui nous ont défendus contre la durée du bonheur. Tout se réduit à de l’envahissement et à du noir dont la vie veut s’évader. « Nous sommes ceux, crie-t-il comme au commencement, nous sommes ceux qui n’ont jamais eu de lumière, que l’ombre universelle a repris chaque soir, ceux dont le sang vivant, le sang profond, est noir, ceux dont le rêve obscur salit tout ce qu’il touche, et nos yeux sont aussi ténébreux que nos bouches. Vides et noirs, nos yeux sont aveugles, nos yeux sont éteints : il leur faut le grand secours des cieux… Souviens-toi, quand groupés sous la calme tempête du soir, nous conservions un rayon sur nos têtes, et nous voulions longtemps que la nuit ne fût pas. Ton faible bras, posé fortement sur mon bras, palpitait… Écrasant notre morne envolée, la nuit nous reprenait la lumière volée… »
 
« La nuit s’épandait d’eux comme d’une blessure à leur flanc ; ils faisaient vraiment de l’ombre… Et borné, ébloui par son raisonnement d’enfant, il crie : « La nuit s’engloutira ; tu seras la lumière ! » Mais la piteuse promesse immense n’a aucune influence sur l’effroi de la femme, et elle continue à demander ce qu’elle sera, elle : car la lumière, ce n’est rien. Rien, rien… Elle cherche en vain à lutter contre ce mot.
 
« Il lui reproche d’être en contradiction avec elle-même en réclamant à la fois le bonheur terrestre et le bonheur céleste ; elle lui répond, du fond d’elle-même, que ce qui est contradictoire, ce n’est pas elle, ce sont les choses qu’elle veut.
 
« Alors, il saisit encore une autre branche de salut, et avec une avidité désespérée, il explique, il hurle : On ne peut pas savoir ! Comment le pourrait-on ! Quelle folie, quel sacrilège, de le tenter ! Il s’agit d’un ordre de choses tellement différent de celui que nous concevons ! Le bonheur divin n’a pas la même forme que le bonheur humain. « Le divin bonheur est hors de nous. »
 
« Elle s’est dressée frémissante :
 
« Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Non, mon bonheur n’est pas en dehors de moi-même, puisque c’est mon bonheur… » « L’univers est l’univers de Dieu, mais mon bonheur, c’est moi qui en suis Dieu. » « Ce que je veux, ajoute-t-elle avec une simplicité définitive, c’est d’être heureuse, moi, telle que je suis et telle que je souffre. »
 
Aimée avait tressailli : elle pensait sans doute à ce qu’elle avait dit tout à l’heure : « une réponse qui me regarde personnellement, telle que je suis ici », et elle ressemblait plus à cette femme qu’à elle-même…
 
– Moi telle que je souffre, répéta l’homme.
 
« Importante parole ! Elle nous mène distinctement devant cette grande loi : Le bonheur n’est pas un objet, ni une expression de calcul ; il naît de la misère et il y tient tout entier, et on ne peut pas plus dissocier la joie et la souffrance, que la lumière et l’ombre. En les séparant, on les tue toutes les deux. « Moi, telle que je souffre ! » Comment être heureux dans un calme parfait et une clarté pure, abstraits comme une formule ? Nous sommes faits de trop de besoins et d’un cœur trop déréglé. Si on nous enlevait tout ce qui nous fait mal, que resterait-il ? Et le bonheur qui viendrait alors ne serait pas pour nous, il serait pour un autre. Le cri confus qui dit, en croyant raisonner : Nous avons eu un reflet de bonheur effacé par de l’ombre ; l’ombre disparaissant, nous aurons tout le bonheur lui-même, – est un mensonge de fou. Et c’est aussi un mensonge de fou que de dire : nous aurons un bonheur pur que nous ne pouvons pas concevoir.
 
« Et la femme dit : « Mon Dieu, je ne veux pas du ciel ! »
 
– Eh quoi ! dit Aimée en tremblant, il faudrait qu’on puisse être misérables au paradis !
 
– Le paradis, c’est la vie, dit-il.
 
Aimée se tut et resta là, la tête levée, comprenant enfin, qu’avec toutes ces paroles il lui répondait simplement à elle, et qu’il lui avait refait dans l’âme une pensée plus haute et plus juste.
 
* * *
 
– L’homme est maintenant à l’unisson, reprend-il. D’ailleurs, il sentait depuis quelques instants à quelle erreur se butait sa colère. – Et le voilà qui souligne, perfectionne la dramatique vérité entr’aperçue dans l’éclair féminin. Et Dieu, Dieu ? dit-elle. – Dieu ne peut rien faire pour les hommes. Il n’y a rien à faire. Il n’est pas l’impossible ; il n’est que Dieu.
 
« Et alors que font-ils, ces deux croyants inconsolables malgré Dieu ?… Ils reconstruisent confusément, souvenir par souvenir, leur vie, et ils l’adorent dans sa misère où il y avait tout. À côté de chacun de ces éclairs de joie ou d’orgueil que tout à l’heure ils disaient être des parcelles de Dieu, ils voient l’ombre qui le permettait, la faiblesse qui le préparait, le risque et le doute qui l’entouraient comme des soins, le tremblement qui lui donnait la vie… L’aspect de leur destin ainsi réellement revenant à leurs yeux se fond dans celui de leur amour, d’autant plus ébloui qu’il fut plus tourmenté. Si lui n’avait pas été pauvre, il n’aurait pas éprouvé toute la charité dont elle le combla, lorsqu’il s’approcha de sa lumière qui lui était nécessaire, et de sa bouche de femme au silence appelant !
 
« Il semble qu’ils revivent, qu’ils imitent cela… On dirait qu’ils se connaissent mal et que peu à peu ils se reconnaissent, s’évaluent et s’enlacent. L’ombre, disent-ils, nous la cherchions. Ils se voient l’un l’autre cherchant, pendant le jour, le crépuscule au cœur des chambres, au sein des bois. Ils contemplaient, ils comprenaient la nature. Ils la comprenaient trop et lui donnaient ce qui n’était pas à elle, lorsque leur émotion mortelle accordait un sourire suprême au soir… « Et tout autour de nous, le jour mourait, hélas ! »
 
Je ne savais plus au nom de qui parlait devant moi cette créature humaine, et si, dans sa bouche, il était question d’elle-même ou des autres. Serré entre ces murs, jeté au fond de cette chambre comme une loque humide, l’homme paraissait réaliser une de ces grandes œuvres où la musique se mêle aux paroles :
 
– Nous avions peur, nous avions froid… Tu étais environnée d’ombres : notre soir, ta robe, ta pudeur… Mais quelle aurore quand j’allais vers toi ! « Ah ! lorsque j’attirais dans mes bras de conquête sous les voiles du soir ta précieuse tête, lorsque j’entrevoyais dans tes gestes brisés ta bouche et son silence infini de baisers, ta chair qui dans la nuit est blanche comme un ange… » Lorsque je m’approchais de ta figure comme du miroir de mon sourire ; lorsque, debout près de toi, te soutenant et soutenu par toi, je plongeais mes yeux fermés dans le soleil de tes cheveux, pour m’éblouir ; quand je fouillais ton ombre avec mes mains pensantes.
 
« Nous avions besoin l’un de l’autre, nous souffrions l’un par l’autre… Oh ! douter, ignorer, espérer, pleurer ! Et c’est ainsi que cela fut toujours. Malgré les défaillances, les oublis, les faiblesses et les pauvretés, la grande pauvreté de notre amour régna.
 
– Ah ! dit Aimée, il ne faut pas maudire, il ne faut pas regretter, il faut aimer son cœur.
 
Il continuait sans s’arrêter à elle : – Et les mourants disent : « Et quand la vie, à la longue, sans nous rapprocher plus qu’il n’est possible, hélas, sans faire de deux êtres un seul être, nous façonna cependant assez semblables pour que la tendresse nous rendît par miracle sensibles l’un à l’autre, nous avons gagné ensemble un recueillement et un culte – une religion qui tremble – pour notre misère même. Nous la trouvions partout avec la mort ; nous adorions la faiblesse humaine dans le vent qu’on sent frémir et qui s’approche – et qui va toujours ; dans le couchant qui se dépouille ; dans l’été qu’on voit souffrir et décliner ; dans l’automne dont la beauté contient des pressentiments, et dont les feuilles mortes font mourir tristement le bruit des pas ; dans le ciel étoile dont la grandeur paraît de la folie ; et même il était difficile de croire que la pierre eût un cœur de pierre et que l’avenir ne fût pas innocent et exposé à l’erreur ! Et nous résistions, et nous nous étendions d’espoir.
 
« Souviens-toi quand tombait sur les grandes descentes, le soir où nous sentions la vieillesse venir, nous joignions deux à deux nos mains insuffisantes et tournions malgré tout nos yeux vers l’avenir. L’avenir ! Sur ta joue infinie une ride souriait. Tout était magnifique et tremblant, la sage vérité tombait du ciel splendide et son dernier reflet posait sur ton front blanc. Avares, las, ouvrant à peine les paupières, pleins du pauvre passé qui ne peut pas guérir, nous espérions ; le soir amollissait les pierres, tes yeux étaient dorés, je te sentais mourir ! »
 
« La vie s’exalte avec une sorte de perfection dans la vie finissante. « C’est beau, chante-t-il plus profond encore, c’est beau d’arriver à la fin de ses jours… C’est ainsi que nous avons vécu le paradis. »
 
Et ils en viennent à se dire timidement, gauchement : « Je t’aime ». Au seuil de l’azur perpétuel ils cherchent à réaliser l’humble commencement de la vie expiatoire. Et ils vont jusqu’à assurer que Dieu souffre de les voir mourir, et ils le plaignent. Puis ceux qui vont ne plus souffrir se disent un adieu affreux sur lequel finit le drame.
 
– Ils ont raison, dit Aimée en un cri où elle était toute.
 
– Voilà la vérité, dit le poète. Elle n’efface pas la mort. Elle ne diminue pas l’espace, ne retarde pas le temps. Mais elle fait de tout cela et de l’idée que nous en avons les sombres éléments essentiels de nous-mêmes. Le bonheur a besoin du malheur ; la joie se fait en partie avec de la tristesse ; c’est grâce à notre crucifixion sur le temps et l’espace, que notre cœur, au milieu, palpite. Il ne faut pas rêver une sorte d’absurde abstraction ; il faut garder le lien qui nous retient au sang et à la terre. « Tels que nous sommes ! » souviens-toi. Nous sommes un grand mélange ; nous sommes plus que nous ne le croyons : qui sait ce que nous sommes !…
 
Sur la figure féminine que l’épouvante de la mort avait rigidement contractée, un sourire s’était remis à vivre. Elle demanda avec une grandeur enfantine :
 
– Que ne me disais-tu cela tout de suite dès que je t’ai interrogé ?
 
– Tu ne pouvais me comprendre alors. Tu avais engagé ton rêve de détresse dans une voie sans issue. Il fallait donner à la vérité un autre cours pour te la présenter à nouveau.
 
* * *
 
Quelque chose encore, que je vois en eux, les fait vibrer : la beauté, la bonté d’avoir parlé. Oui, cela les a nimbés pendant les quelques instants où ils ne sont pas encore tombés du rêve.
 
– C’est bon, soupira-t-elle, d’avoir là toutes ces paroles, qui disent exactement ce qui est contre nous.
 
– S’exprimer, éveiller ce qui est vivant, dit-il, c’est la seule chose qui donne vraiment l’impression de la justice.
 
Après cette grande parole, ils se turent. Ils étaient, pendant une fraction de temps, aussi rapprochés qu’on peut l’être ici-bas – à cause de l’auguste assentiment à la vérité haute, à la vérité ardue (car il est difficile de comprendre que le bonheur soit à la fois heureux et malheureux). Elle le croyait pourtant, elle, la rebelle, elle, l’incrédule, à qui il avait donné un vrai cœur à toucher.
 
 
La fenêtre était grande ouverte. Le soir entrait, vibrant, abondant, comme une saison. Je vis dans les rayons poudroyants du couchant trois personnes placées à contre-jour des longs reflets mordorés. Un vieillard, l’air chagrin et brisé, au visage labouré de rides, assis dans le fauteuil tiré près de la fenêtre ; une grande jeune femme aux cheveux très blonds qui présentait une figure de madone. Un peu à l’écart, une femme enceinte était assise et, de son œil fixe, semblait contempler l’avenir.
 
Celle-ci ne se mêlait point à la conversation, soit qu’elle fût de condition plus modeste, soit que sa pensée se consacrât toute à l’événement de sa chair. On voyait, dans le demi-jour où elle s’était retirée, sa forme grossie et doucement monstrueuse, et son tendre rictus absorbé.
 
Les autres causaient. L’homme employait une voix cassée, inégale. Un peu de trépidation fébrile le prenait parfois aux épaules, et il avait de temps à autre de brusques mouvements qui ne venaient pas de lui ; ses yeux étaient bridés, sa parole portait l’empreinte d’un accent étranger. Elle, elle se tenait tranquillement à côté de lui, avec sa clarté et sa douceur du Nord, si blanche et si dorée que la lueur du jour semblait mourir plus lentement qu’ailleurs, sur sa pâle figure argentée et l’auréole diffuse de ses cheveux.
 
Était-ce un père et sa fille, un frère et sa sœur ? On sentait qu’il l’adorait, mais que ce n’était pas sa femme.
 
Il la regarda de ses yeux éteints où le soleil qui était sur elle mit un reflet.
 
Il dit :
 
– Quelqu’un va naître ; et quelqu’un va mourir.
 
La femme enceinte fit un mouvement. L’autre cria à mi-voix, vivement penchée vers lui :
 
– Que dites-vous, Philippe !…
 
Il sembla indifférent à l’effet produit par ses paroles, comme si cette protestation n’eût pas été sincère, ou était vaine.
 
Il n’était peut-être pas vieux ; ses cheveux me paraissaient à peine grisonnants. Mais il était saisi par une souffrance mystérieuse, qu’il supportait mal, dans une crispation continue. Il n’avait pas longtemps à vivre. Cela se voyait à des signes éternels autour de lui : une pitié effrayée et trop discrète dans les regards, et déjà un deuil presque insupportable.
 
* * *
 
Il se met à parler après un effort de sa chair pour rompre le silence. Comme il est placé entre la fenêtre ouverte et moi, ses paroles se dissipent en partie dans l’espace.
 
Il parle de voyages. Je crois aussi qu’il a parlé de son mariage, mais je n’ai pas entendu ce qu’il en a dit.
 
Il se ranime, sa voix s’élève ; elle est, à présent, d’une profonde et angoissante sonorité. Il vibre ; une passion contenue anime ses gestes, ses regards, attiédit et agrandit ses paroles. On voit à travers lui l’homme actif et brillant qu’il devait être, avant d’avoir été souillé par la maladie.
 
Il a tourné un peu la tête et je l’entends mieux.
 
Il rappelle les villes et les pays parcourus, les énumère. C’est comme des noms sacrés qu’il invoque, des cieux lointains et différents qu’il supplie : l’Italie, l’Égypte, les Indes. Il est venu ici, entre deux étapes, pour se reposer ; et il se repose, inquiet, comme un fugitif se cache. Il va falloir repartir, et ses yeux ont resplendi. Il dit tout ce qu’il veut voir encore. Mais le crépuscule se fonce peu à peu ; la tiédeur de l’air se dissipe comme un bon rêve ; et il pense seulement à tout ce qu’il a vu :
 
– Tout ce que nous avons vu, tout ce que nous apportons d’espace avec nous !
 
Ils donnent l’idée d’un groupe de voyageurs jamais calmés, de fuyards éternels, arrêtés un instant de leur course insatiable, dans un coin du monde qu’on sent petit, à cause d’eux.
 
* * *
 
– Palerme… La Sicile…
 
Il tâche de s’enivrer du souvenir spacieux, puis qu’il n’ose pas aller dans l’avenir. Je vois l’effort qu’il fait pour se rapprocher de quelque point lumineux des jours écoulés.
 
– Carpeia, Carpeia ! fit-il. Vous souvenez-vous, Anna, de cette matinée enchantée de lumière ? Le passeur et sa famille étaient à table en pleine campagne. Quelle flamme sur la nature !… La table ronde et pâle comme un astre. Le fleuve luisait. Au bord, des tamaris avec des lauriers-roses. Non loin était le barrage au soleil : le long coup d’épaule étincelant du fleuve… Le soleil fleurissait toutes les feuilles. L’herbe brillait comme si elle eût été pleine de rosée. Les buissons semblaient avoir des bijoux. Le vent était si faible que c’était un sourire, pas un soupir.
 
Elle l’écoutait ; elle recueillait ses paroles, ses révélations, placide, profonde et limpide comme un miroir.
 
– La famille du passeur, reprit-il, n’était pas au complet. La jeune fille s’était éloignée, et, à l’écart des siens, assez loin pour ne pas les entendre, rêvait, assise sur un banc rustique. Je vois l’ombre doucement verte du grand arbre sur elle. Elle était au bord du mystère violet du bois, avec sa pauvre robe.
 
« Et j’entends les mouches qui bourdonnaient dans cet été lombard, autour de la rivière sinueuse qu’on longeait et qui, à mesure, se déployait avec des grâces.
 
« … Qui dira, murmura l’évocateur, qui traduira dans une œuvre le bourdonnement d’une mouche ! C’est impossible. Peut-être parce que ce bourdonnement ne fut jamais isolé, et que toutes les fois que nous l’entendîmes, il était mêlé à la musique universelle d’un moment.
 
* * *
 
« Là où j’ai eu le plus l’impression du soleil du Midi, continua-t-il, considérant un autre souvenir, c’est à Londres, dans un musée ; devant un tableau représentant un effet de soleil dans la campagne romaine, un petit Italien en costume, un modèle, tendait son cou. Parmi l’immobilité des gardiens mornes, et le courant des visiteurs pluvieux, dans le gris et l’humidité, il rayonnait ; il était muet, sourd à tout, plein de soleil secret, et il avait les mains unies, presque jointes ; il priait le divin tableau.
 
– Nous avons revu Carpeia, dit Anna. Le hasard de nos voyages nous y a fait passer en novembre. Il faisait grand froid ; nous avions toutes nos fourrures ; le fleuve était gelé.
 
– Oui, et on marchait sur l’eau ! C’était désolé et curieux. Tous les gens qui vivaient de l’eau : le passeur, les pêcheurs, les mariniers, les laveuses et les maris des laveuses, – tous ces gens-là marchaient sur l’eau.
 
Il fit une pause ; puis il demanda :
 
– Pourquoi certains souvenirs restent-ils impérissables ?
 
Il enfouit sa figure dans ses mains tristes et nerveuses, et souffla :
 
– Pourquoi, pourquoi !
 
* * *
 
– Notre oasis, – reprit-elle, pour l’assister dans son œuvre de souvenirs, ou bien parce qu’elle-même partageait le vertige de revivre – c’était, dans votre château de Kief, le coin des tilleuls et des acacias.
 
« Tout un côté de la pelouse est toujours jonché de fleurs en été et de feuilles en hiver.
 
– C’est là, dit-il, que je vois encore mon père. Il avait l’air bon. Il était revêtu d’un gros manteau de drap pelucheux, et portait une toque de feutre rabattue sur les oreilles. Il avait une grande barbe blanche, et ses yeux pleuraient un peu, à cause du froid.
 
Il revint à son idée :
 
– Pourquoi gardé-je de mon père ce souvenir plutôt que tel autre ? Quel signe extraordinaire me le désigne seul ? Je ne sais, mais c’est là l’image de lui. C’est ainsi qu’il dure en moi, c’est ainsi qu’il n’est pas mort.
 
Puis il trembla presque en disant :
 
– J’aime Bakou. Je ne reverrai plus ce pays. Près des puits de pétrole, ce grand paysage gris, démesuré. De la boue, des flaques d’huile très sombres et irisées. Un vaste ciel, dépouillé d’azur. Des chemins interminables où les ornières brillent comme des rails. Les bâtiments noirs et luisants comme les hommes. L’odeur du pétrole ; partout, jusque sur les fleurs, l’éternelle odeur de la mer souterraine.
 
« Je ne reverrai plus ce pays. D’ailleurs je n’y connais plus personne. L’année dernière le vieil avare Borine était encore là à amasser et à compter son argent.
 
– Quand il a senti venir la mort, dit la jeune femme, il a dit : « Je vais être ruiné. »
 
Le jour baissait. La femme paraissait de plus en plus visible parmi les autres, et de plus en plus belle.
 
– Il avait, lui aussi, une grande bonté sur les traits. Pourquoi les avares, qui aiment une chose d’amour, n’auraient-ils pas l’air bon ?
 
Un léger frisson secoua les épaules du malade.
 
– Fermez la fenêtre, je vous prie, dit-il. J’ai froid.
 
Quand on l’eut fermée, du silence tomba. Elle dit :
 
– J’ai reçu une lettre de Catherine de Berg.
 
– Toujours la même ?
 
– Oui : elle se meurt de regret. Elle a beau aller de pays en pays – elle était la semaine dernière aux îles Baléares – elle traîne partout, comme une sorte de paresse, son veuvage inconsolable. Quelle force il faut pour être ainsi inconsolable ! Elle combat sa jeunesse et sa beauté. Elle ne voyage pas pour atténuer son deuil, mais pour l’augmenter, le mettre partout dans le monde. En réalité, elle ne veut aucune distraction. Cela la désole quand, par une revanche de la vie, elle oublie un instant. Un jour, je l’ai vue pleurer parce qu’elle avait ri. Et pourtant, son chagrin est calme à voir, aussi calme que sa grâce sur sa figure.
 
Je voyais la silhouette de l’homme sur les rideaux blafards – dos courbé, tête hochante, cou maigre. Il leva les mains.
 
– La vraie douleur reste en nous, fit-il. Ce n’est presque rien à voir et à entendre. Mais elle arrête facilement tout, même la vie. La vraie douleur revêt les formes grandioses de l’ennui.
 
Avec des mouvements presque maladroits, il tira un étui de cigarettes de sa poche.
 
Il alluma une cigarette. Je perçus, tant que la vive petite lueur s’y plaqua comme un masque éclatant, ses traits ravagés. Puis il fuma dans le demi-jour, et l’on ne distinguait que la cigarette enflammée, remuée par un bras aussi vague, aussi léger que la fumée qu’elle exhalait. Quand il portait la cigarette à sa bouche, je voyais la lumière de son souffle dont tout à l’heure, dans la fraîcheur de l’espace, j’avais vu la brume.
 
… Ce n’était pas du tabac qu’il fumait : une odeur pharmaceutique m’écœura.
 
Il tendit la main, mollement, vers la fenêtre fermée, – modeste avec ses petits rideaux à moitié relevés.
 
– Regardez… C’est Bénarès et Hallihabad… Incendie d’or rouge dans le gris, scintillement d’êtres humains étranges. Ce ne sont pas des êtres, ce sont des statues de dieux, sous le ciel violet du soir. Ils bougent… Non… Si. C’est une cérémonie somptueuse où se noient des tiares, des insignes et des ornements de femmes… Au bord, le grand prêtre, avec sa complexe coiffure étagée, et ses mains contournées – vague pagode, architecture, époque, race. Comme nous sommes différents de ces créatures… Qui a raison ?
 
Maintenant, il élargit le cercle du passé. Il a l’air de le faire en un pesant et puissant effort, comme s’il élargissait un cercle d’enfer et de supplication.
 
– Les voyages : tous ces lieux qu’on quitte ! Tout cela est inutile. Les voyages n’agrandissent pas ; pourquoi s’agrandirait-on avec les pas qu’on fait ? Du reste, a-t-on le temps de déposer le fardeau de son âme pour voir vraiment ce à côté de quoi on passe ? Et alors même… Les voyageurs ne connaîtraient qu’un point de la surface du moment présent ; on ne voyage pas dans le passé. Tout a été. J’ai pensé cette nuit, alors que le souvenir des falaises, des landes et des forêts galloises me hantait, aux chevaliers de la Table ronde. Le roi Arthur ; ses compagnons… Il m’a semblé être non loin d’eux et m’avancer. Je n’en voyais qu’un, étrangement casqué ; son œil couleur d’émeraude m’a regardé et m’a glacé. Les autres étaient estompés, des fantômes. La table de pierre est ronde dans la clairière automnale (le gris de la brume se mêle au voile roussâtre de la forêt). La table est ronde, afin que, lorsqu’ils se tiennent autour, debout, il n’y ait pas préséance de l’un d’eux. C’est comme une meule gigantesque. Elle est très blanche. Les angles sont très nets. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a été taillée ; elle est neuve.
 
« … Mille ans !… Deux mille, trois mille ans, et le rivage de Troie…
 
« Vous rappelez-vous, Anna, cette ligne d’or au large de laquelle nous croisâmes ?
 
« Le héros grec marche sur le sable légèrement mordoré par l’aurore. Je vois l’empreinte large, bien régulière, et solidement posée, qu’il trace sur le sable. Sur le bord de chacune de ces empreintes, après son passage, un peu de sable d’or s’écroule. La mer se meurt auprès de lui. Je vois la trace – un fin bourrelet écumeux – que la dernière vague vient de laisser sur le sable mouillé, plus foncé que celui où il marche. Un caillou a grincé sous le bronze des chaussures et a roulé. J’entends le bruit de ses pas. Songez à cela, Anna : ses pas, le bruit de ses pas anéanti depuis tant de milliers d’années. Songez au coup d’aile qu’il faut pour s’approcher de cela ; ces pas dont il ne restait, le jour d’après, aucune trace, et qui sont pourtant. Où sont-ils, où sont-ils ? Ils sont en nous, puisque nous les voyons. Le temps n’est pas le temps ; l’espace n’est pas l’espace. »
 
Un silence s’étendit sur l’admirable phrase, sur ce mystère de lucidité. La femme ne se sentit pas capable d’interrompre le silence où planait une vérité que, sans doute, elle n’atteignait pas.
 
– Son glaive a choqué un rocher, et on entend le retentissement vibrant de la lame dans le fourreau. Sa forte main, pour gravir un escarpement, a saisi le jeune tronc d’un pin d’où quelques aiguilles sèches sont tombées sur son départ. Qu’est-ce qui court dans le bois de pins, à côté ? Une bête, un chien ; le chien de cet homme. Il rapporte dans sa gueule un objet : une ceinture de cuir durcie et racornie par le sel et le vent, une ceinture troyenne, reste déjà à demi anéanti du carnage que dans des centaines et des centaines d’années chantera Homère.
 
« Le guerrier est arrivé sur un promontoire. Il a tendu la tête et dirigé ses regards sur la mer. Le nez est droit et fin ; la ligne du front tombe, nette, du fer du casque ; l’arcade sourcilière est curieusement avançante ; les cils battent sur l’œil étincelant ; mais c’est surtout sa main que j’examine, à moitié fermée, les ongles courts, le dos et les doigts d’une couleur brûlée tirant sur le rouge, comme sculptés dans la brique, les ongles bombés, cailloux incrustés.
 
« Il voit le rivage. Les matelots s’occupent de mettre à l’eau les carènes innombrables. On les traîne et on va les pousser jusqu’au large pour éviter la hache des récifs de la côte. La flotte grecque partira ce soir, puisqu’on ne peut naviguer que sous les étoiles, et elle appareille, tandis que le matin brille sur l’azur de la mer. »
 
Après cette contemplation de soleil, l’homme baissa son front dégradé.
 
– J’ai la vision d’une étendue d’eau. Je vois de près cette eau, ces flots qui, dans un silence absolu, clapotent, gris et argentés, sous une lumière étrange. Pourquoi cet infini silence ? Ils sont sur une autre planète, éloignée de je ne sais combien de centaines de siècles.
 
* * *
 
Je regarde ce qu’il dit, et je le regarde, lui : le spectacle qui n’est pas, et l’homme qui dans l’ombre n’est presque plus. L’évocation, l’évocateur… Je pense à cette différence indicible de grandeur qu’il y a, entre celui qui pense et ce qu’il pense. Sa figure est une menue tache disputée, effacée, au commencement du déploiement des pays et des époques.
 
Et d’autres souvenirs, et d’autres encore, amoncelés, se pressent. On le sent assailli par un monde ; en butte à trop de souvenirs : ceux qu’il a bégayés, et ceux qu’il n’a point le loisir ou le pouvoir de dire. Il ne peut se débarrasser de cette grandeur lumineuse qui est en lui.
 
Il a rejeté sa figure en arrière ; il a clos sans doute ses paupières… Et ses souvenirs, je les compte et je les mesure, à l’expression de souffrance que donne un visage qui se laisse ainsi regarder.
 
Maintenant lui qui, tout à l’heure, s’extasiait, se plaint :
 
– Je me souviens… Je me souviens… Mon cœur n’a pas pitié de moi.
 
« Ah ! gémit-il tout de suite après, avec un geste de résignation, on ne peut pas dire adieu à tout. »
 
Elle est là, et elle n’y peut rien, bien qu’adorée. Elle ne peut rien à cet adieu infini qui remplit les derniers regards d’un homme. Elle est là seulement, de toute sa beauté, de tout son sourire… Et la surhumaine vision se double en vain de regret, de remords, de convoitise. Il ne veut pas que ce soit fini. Ce qu’il évoque, il l’appelle, il voudrait le reprendre. Il aime son passé.
 
Inexorable, immobile, le passé a la forme d’une divinité – car pour les croyants comme pour les négateurs, la grande forme de Dieu est de se laisser supplier.
 
* * *
 
La femme enceinte était partie. Je l’avais vue se faufiler, gagner la porte, tendrement, avec des précautions maternelles envers elle-même.
 
Ils restèrent tous les deux… Le soir avait une réalité saisissante : il semblait vivre, être enraciné et tenir sa place. Jamais la chambre n’en avait été aussi pleine.
 
Il dit : « Encore un jour qui se termine. »
 
Et comme continuant sa pensée :
 
– Il faut, ajouta-t-il, tout préparer pour le mariage.
 
– Michel ! fit la jeune femme instinctivement, comme si elle ne pouvait contenir ce nom.
 
– Michel ne nous en voudra pas, répondit l’homme. Il sait que vous l’aimez, Anna. Il ne s’alarmera pas de la formalité, pure et simple – le parleur insista, en souriant pour se consoler, sur ces mots – d’un mariage in extremis.
 
L’ombre les présentait doucement, uniquement l’un à l’autre, les tenait ensemble. Ils se considérèrent.
 
Lui était sec, brûlant ; ses paroles résonnaient du creux de sa vie ; elle, blanche et large, elle vibrait grassement, lumineusement.
 
Les yeux sur elle, il faisait un visible effort comme s’il n’osait pas l’atteindre avec une parole. Puis, il se laissa aller.
 
– Je vous aime tant, dit-il simplement.
 
– Ah ! dit-elle, vous ne mourrez pas !
 
– Comme vous fûtes bonne, répondit-il, d’avoir daigné être si longtemps ma sœur !
 
– Tout ce que vous avez fait pour moi, vous ! fit-elle en joignant les mains et en inclinant vers lui son buste magnifique, comme si elle se prosternait.
 
On entendait qu’ils se parlaient à cœur ouvert. Quelle chose admirable que se parler à cœur ouvert, sans réticence, sans l’ignorance honteuse et coupable de ce qu’on dit, et d’aller droitement l’un à l’autre ; c’est presque un miracle de rayonnement, de paix et d’existence.
 
Il se taisait. Il avait fermé les yeux, quoique continuant à la voir. Il les rouvrit sur elle.
 
– Vous êtes mon ange qui ne m’aimez pas.
 
En disant cela sa figure s’obscurcit. Ce simple spectacle m’accabla : l’infini du cœur qui participe à la nature : sa figure s’obscurcit.
 
Je voyais de quel amour il s’élevait vers elle. Elle le savait ; il y avait dans ses paroles, dans son maintien près de lui, une immense douceur qui, minutieusement, le savait. Elle ne l’encourageait pas, ne lui mentait pas, mais chaque fois qu’elle le pouvait, par un mot, par un geste tendu ou par quelque beau silence, elle essayait de le consoler un peu d’elle-même, du mal qu’elle lui faisait avec sa présence, avec son absence.
 
Il prononça, après l’avoir encore une fois contemplée, tandis que l’ombre le rapprochait encore d’elle malgré lui :
 
– Vous êtes la triste confidente de mon amour pour vous.
 
Il reparla du mariage. Puisque toutes les mesures étaient prises, que ne l’accomplissait-on tout de suite ?
 
– Ma fortune, mon nom, Anna, le contact pur qui, de moi, restera sur vous, quand… quand j’aurai été un passant.
 
Il voulait répandre de sa main le bienfait durable dans le vague avenir, la caresse trop légère, hélas, comme une bénédiction. Pour le présent, il n’aspirait même qu’à la faible et fictive union de ce mot : le mariage.
 
– Pourquoi parler de cela…
 
Elle ne répondait pas directement, prise d’une répugnance presque insurmontable, à cause sans doute de cet amour qu’elle avait au cœur et que son interlocuteur avait avoué pour elle. Bien qu’elle eût consenti en principe et laissé faire – puisque les formalités étaient remplies – elle n’avait jamais répondu nettement à cette supplication qui, chaque fois qu’ils étaient seuls, allait de lui à elle comme un regard.
 
Mais, ce soir, n’était-elle pas au bord du consentement, de la décision qu’elle prendrait malgré l’intérêt matériel qu’elle pourrait y trouver, qu’elle prendrait dans son âme si blanche et qu’on connaissait vite – pour se soumettre à lui, et lui permettre le pauvre rapprochement ?
 
– Dites ? murmura-t-il.
 
Nous regardâmes sa bouche… Elle souriait presque déjà, cette bouche suppliée comme un autel, comme la figure d’une divinité, précieuse des espérances qui s’épanchaient vers elle seule, en même temps que toutes les beautés du soir.
 
Le moribond, sentant venir l’acceptation, murmura :
 
– J’aime la vie…
 
Il secoua la tête :
 
– J’ai si peu de temps qui me reste, si peu de temps à moi, que je voudrais ne plus dormir la nuit.
 
Puis il se tut pour l’entendre.
 
Elle a dit : oui, et touché de sa main – à peine – la main du vieillard.
 
Et malgré moi, mon attention impitoyable s’est aperçue que ce geste était empreint d’une solennité théâtrale, d’une grandeur consciente d’elle-même. Même loyal et chaste, sans arrière-pensée, le sacrifice porte un orgueil glorificateur que je vois, moi qui vois tout.
 
* * *
 
Dans l’hôtel, on ne parle que des étrangers. Ils occupent trois chambres, ont un nombre considérable de bagages, et l’homme est, paraît-il, fort riche, quoique de goûts très simples. Ils resteront à Paris jusqu’à la délivrance de la jeune femme, qui sera mère dans un mois, et qui doit faire ses couches dans une maison de santé du quartier. Mais l’homme est, dit-on, très malade. Mme Lemercier en est extrêmement ennuyée. Elle appréhende qu’il ne meure dans sa maison… Elle en est honteuse d’avance. La location s’est faite par correspondance, sinon elle n’aurait pas reçu ces gens – malgré la réclame que lui fait leur fortune. Elle espère qu’il durera assez pour pouvoir repartir ; mais quand on la rencontre, elle a l’air préoccupé.
 
… Quand je le revois, je songe que, réellement, il va bientôt mourir. Il est affaissé, les coudes aux bras du fauteuil, les mains pendantes. Il semble pousser avec effort son regard. Comme son visage est baissé, la clarté de la fenêtre éclaire non ses prunelles, mais le bord de ses paupières inférieures, de sorte que sa face a l’air écorchée. Un ressouvenir de ce qu’a dit le poète me fait trembler devant cet homme qui a fini, qui domine presque toute son existence d’une souveraineté épouvantable, qui est revêtu d’une beauté devant laquelle Dieu lui-même est impuissant.
 
 
Il parlait de la musique.
 
– Pourquoi, dit-il, est-on saisi par le rythme ? Au milieu du désordre de la nature, la création humaine apporte, partout où elle se manifeste, son grand principe de régularité et de monotonie. Ce n’est qu’en obéissant à cette dure loi que l’œuvre, quelle qu’elle soit, monte et s’établit d’une façon sûre. Cette vertu austère différencie la rue de la vallée, et élève un escalier aux marches égales dans la montagne du bruit. Car le désordre n’a pas d’âme, et la régularité est pensante.
 
Puis il parla de la proportion, de l’harmonie, de l’unité. Je n’entendais que des fragments de ses phrases, comme si le vent m’apportait par bouffées l’odeur de la campagne et de la vaste mer.
 
On frappa à la porte.
 
C’était l’heure du médecin. Il se leva en trébuchant, – flétri et vaincu devant ce maître.
 
– Comment ça va depuis hier ?
 
– Mal, dit le malade.
 
– Allons, allons ! fait tranquillement le nouveau venu.
 
On les a laissés seuls tous deux. L’homme s’est rassis avec une lenteur et une gaucherie ridicules. Le docteur se tient debout entre lui et moi. Il l’interroge :
 
– Eh bien, ce cœur ?
 
Par un instinct qui me parut tragique, ils ont baissé tous les deux le ton, et c’est à voix basse que le malade fait à son médecin quotidien l’aveu de sa journée de maladie.
 
L’homme de science écoute, interrompt, hoche la tête, approbatif. Il clôture cette confession en répétant, à voix haute maintenant, l’interjection banale et rassurante qu’il a déjà employée, avec le même geste large, stagnant :
 
– Allons, allons, je vois qu’il n’y a rien de nouveau…
 
Il s’est déplacé, et j’ai vu le patient : les traits tirés, les yeux hagards, tout secoué d’avoir parlé du lugubre mystère de son mal.
 
Il se calme, et cause avec le praticien, qui s’est carré, l’air bonhomme, dans une chaise. Il entame quelques sujets de conversation, puis il revient malgré lui, comme un maudit au mal, à cette chose sinistre qu’il porte : sa maladie.
 
– Quelle honte ! dit-il.
 
– Peuh ! fait le médecin, blasé.
 
Puis il se lève :
 
– Allons ! à demain.
 
– Oui, pour la consultation.
 
– C’est cela. Allons, au revoir !
 
Le médecin s’en va d’un pas léger, avec ses sanglants souvenirs, tout ce fardeau de misère dont il ne sait plus le poids.
 
* * *
 
La consultation venait sans doute de s’achever. La porte s’était ouverte. Deux médecins entrèrent ; ils me parurent gênés dans leurs mouvements. Ils restèrent debout. L’un était un homme jeune, l’autre un vieillard.
 
Ils se regardèrent. J’essayai de pénétrer le silence de leurs yeux, la nuit qui était dans leurs têtes. Le plus vieux caressa sa barbe, s’adossa à la cheminée, fixa le sol. Il laissa tomber ces mots :
 
– Casus lethalis… et j’ajouterais : properatus.
 
 Il avait baissé la voix, par crainte d’être entendu des patients, et aussi à cause de la solennité de la condamnation à mort.
 
L’autre hocha la tête, – en signe d’approbation – on eût dit de complicité. Tous deux se turent comme deux enfants en faute. De nouveau, leurs yeux s’attirèrent.
 
– Quel âge a-t-il ?
 
– Cinquante-trois ans.
 
Le jeune médecin remarqua :
 
– Il a de la chance d’être arrivé jusque-là.
 
À quoi le vieux rétorqua philosophiquement :
 
– Il en a eu. Maintenant, il n’est pas plus avancé.
 
* * *
 
Un silence. L’homme à barbe grise murmura :
 
– J’ai senti le sarcome, à la palpation, juste derrière la carotide.
 
Il porta le doigt à son cou.
 
– C’est tapi là, que je l’ai vu.
 
L’autre remua la tête – depuis qu’il était entré, sa tête paraissait animée d’un hochement continu, et il marmotta :
 
– Oui… pas d’opération possible.
 
– Naturellement, fit le vieux maître, les yeux luisants d’une sorte d’ironie sinistre ; il n’y en aurait qu’une qui pourrait lui ôter ça : la guillotine ! D’ailleurs, la généralisation est en bonne voie. Il y a des noyaux aux ganglions sous-maxillaires et sous-claviculaires, et sans doute axillaires. Le processus est foudroyant. Les trois voies respiratoire, circulatoire, digestive vont être sous peu obstruées ; l’étranglement sera rapide.
 
Il poussa un soupir et resta là, un cigare non allumé à la bouche, le masque rigide, les bras croisés. Le jeune homme s’était assis et appuyé au dossier du siège, tapotait le marbre de la cheminée avec ses doigts inutiles. L’un des deux hommes dit :
 
– Quand on est en présence de cas pareils, on se figure, dans une sorte d’éblouissement, que le cancer a choisi sa place !
 
* * *
 
– Maître, que faut-il répondre à la jeune femme ?
 
– Dire que c’est grave, très grave, avec un air vaincu ; invoquer les ressources infinies de la nature.
 
– La phrase est connue…
 
– Tant mieux, dit le vieillard.
 
– Si elle insiste, et veut savoir ?
 
– Il faut ne pas répondre et détourner la tête…
 
– Ne lui donnerons-nous pas un peu d’espoir, elle est si jeune !
 
– Justement, l’espoir s’aggraverait trop chez elle. Mon enfant, il ne faut jamais dire ce qui est à ce point inutile. Cela ne servirait qu’à nous faire taxer d’ignorance et haïr.
 
– Et lui, sait-il ?
 
– Je l’ignore. Pendant que je l’examinais – vous avez entendu – j’ai essayé de m’en rendre compte en provoquant ses réponses. Une fois, j’ai cru comprendre qu’il ne se doutait de rien ; une autre fois, il m’a paru se voir comme je le voyais.
 
* * *
 
De nouveau, ils restèrent sans dire un mot, quelques instants. Il semblait que ces deux savants étaient venus là plutôt pour se taire que pour parler. Ils ne s’étaient presque pas déplacés et avaient échangé leurs rares paroles avec peine, avec précaution.
 
Puis, en présence de la blessure hideuse vue de près une fois de plus, ils s’élevèrent à des pensées plus générales, plus grandes. Je pressentais ce travail qui se faisait dans leurs cerveaux ; enfin, une phrase résonna :
 
– Ça se forme comme un enfant.
 
* * *
 
Le vieillard se mit à parler :
 
– Comme un enfant. Le germe agit sur la cellule, ainsi que l’a dit Lancereaux, à la façon d’un spermatozoïde. C’est un micro-organisme qui pénètre l’élément anatomique, qui le sélectionne et l’imprègne, le met en puissance vibratoire, lui donne une autre vie. Mais l’agent excitateur de cette activité intra-cellulaire, au lieu d’être le germe normal de la vie, est un parasite.
 
« Quelle que soit la nature de ce primum movens, que ce soit le micrococcus neoformans, ou la spore encore invisible du bacille de Koch, ou tout autre, – toujours est-il que le tissu parasitaire cancéreux évolue au début comme le tissu fœtal.
 
« Mais le fœtus aboutit. Il y a un moment où la masse embryonnaire enkystée dans la matrice est devenue, pour ainsi dire, adulte. Elle constitue ses membranes superficielles, que Claude Bernard appelle, en sa terminologie profonde, limitantes. Le fœtus est achevé ; il va naître.
 
« Le tissu cancéreux, lui, ne s’achève pas ; il continue, sans arriver jamais à ses bornes. La tumeur (je ne parle pas, bien entendu, des fibromes, des myomes et des cancroïdes simples, qui sont les « tumeurs de bonne nature »), reste éternellement embryonnaire ; elle ne peut pas évoluer dans un sens harmonique et complet. Elle s’étend, elle ne sait que s’étendre, sans parvenir à acquérir une forme. Extirpée, elle recommence à proliférer, ou tout au moins dans la proportion de quatre-vingt-quinze pour cent. Qu’est-ce que peut notre corps tout entier à côté de cette chair qui ne s’organise pas et ne sort pas ? Qu’est-ce que peut l’équilibre si minutieux et si fragile de nos cellules contre cette végétation désordonnée qui, au milieu de notre sang, de nos organes, à travers la charpente osseuse et tous les réseaux, incruste une masse insoluble et illimitée !
 
« Oui, le cancer est, au sens strict du mot, dans notre organisme, de l’infini. »
 
Le jeune médecin fit oui de la tête et dit avec une profondeur qu’il alla chercher je ne sais où, au contact de l’idée d’infini :
 
– C’est comme un cœur pourri.
 
* * *
 
Ils étaient maintenant assis l’un en face de l’autre. Ils rapprochèrent leurs chaises.
 
– C’est pire encore que ce que nous disons, reprit le plus jeune des deux parleurs, d’une voix timide, retenue.
 
– Oui, oui, fit l’autre, de la tête.
 
– Nous ne sommes pas en présence d’une maladie locale apportée mystérieusement ; il n’est pas question, comme le croit le vulgaire, d’un sinistre accident intérieur. Le cancer n’est même pas contagieux. Nous sommes en présence de la crise pathologique aiguë et rapide de toute une catégorie d’affaiblis, – d’une des formes élémentaires de la maladie humaine.
 
« C’est un état général qui nécessite et précise le mal ; c’est le malade lui-même, pourrait-on dire, qui appelle le ravage du parasite. C’est son organisme qui le veut !
 
« Le parasite ! Il n’y en a peut-être qu’un seul, qui se différencie suivant les milieux, et engendre, dans les locaux organiques appropriés, les diverses maladies. La bactériologie épelle encore ; quand elle parlera, elle nous annoncera sans doute cette nouvelle qui donnera à la médecine je ne sais quoi de plus tragique encore que sa grandeur présente.
 
« Je crois, quant à moi, à l’unité parasitaire. »
 
– La théorie est à la mode, dit le vieux maître. En tous cas, elle est tentante, et il faut reconnaître que la médecine, la chimie, la physique, à mesure qu’elles s’approfondissent, tendent de toutes parts à l’unité des éléments matériels et des forces. Dès lors, et bien qu’il n’y ait pas de preuve irréfutable, quoi de plus probable que cette simplification terrible dont vous parlez !
 
– Oui, fit l’autre à mi-voix, comme s’il réfléchissait. Toutes les maladies sont faites avec les mêmes choses. C’est la même vie imperceptible qui nous conduit tous à la mort.
 
– Il y aurait pour nous tous, murmura l’autre en assourdissant également sa voix, la même fraternité dans le mal que dans le néant.
 
– L’unique germe de mort, l’infiniment petit qui sème dans les chairs la moisson affreuse, serait ce microbe dont le rôle semblait jusqu’ici assez neutre, à côté duquel on est passé sans presque le voir : le bacterium termo.
 
« Il surabonde dans le gros intestin, il existe par milliards chez l’individu sain.
 
« C’est lui qui, dans un terrain phosphaté, deviendrait le staphylocoque doré, l’agent du furoncle et de l’anthrax qui mortifient des coins de chair.
 
« C’est lui qui, dans l’intestin grêle, deviendrait bacille d’Éberth, auteur de la pustule typhique… »
 
L’homme de science prenait un air plus solennel et plus pénétré, à mesure que se précisait le nom de l’ennemi jusqu’ici invaincu :
 
– C’est lui, enfin, qui, dans un terrain déphosphaté, deviendrait bacille de Koch.
 
* * *
 
« Le bacille de Koch, ce n’est pas seulement la tuberculose, sous ses formes pulmonaire, laryngée, intestinale, osseuse. Landouzy le dénonce dans les liquides de pleurésie, Kuss dans les abcès froids.
 
– D’ailleurs, interrompit le vieux savant, dont les yeux étaient attentifs et graves, a-t-on intégralement dénombré l’immense variété des lésions d’origine tuberculeuse ?
 
– Prenons-le dans le poumon, – puisque, aussi bien, le poumon est toujours attaqué chez le malade adulte.
 
« Son apparition provoque la formation de tubercules, petites tumeurs qui se nécrosent par suite de l’absence de vaisseaux, et dont le ramollissement et l’expectoration amènent la disparition de l’organe et la mort par asphyxie. Le tubercule est de la néoplasie au premier chef. Le bacille de Koch est neoformans : auteur de formation nouvelle. D’ailleurs, tout micro-organisme est, dans l’organisme, neoformans ; c’est là, moins une délimitation scientifique que, sur sa puissance de création, une sorte d’épithète homérique. Le tubercule se multiplie, mais reste petit. C’est pour cela que Virchow a dit que c’était un néoplasme pauvre.
 
* * *
 
« Mais, chez les arthritiques en dépression nerveuse et à température basse, le parasite ne peut pas provoquer la tuberculose.
 
« Il passe dans le sang avec les peptones par les chylifères. Le sang se charge de glycogène, et ce sucre humain, qui n’est plus consommé par la température élevée, – la stase veineuse le dépose en quantité exagérée sur les éléments anatomiques des tissus glandulaires ou passifs. C’est alors que se développe à froid ce qu’on pourrait appeler une néoplasie riche : au lieu de plusieurs tubercules, il n’y en a qu’un, qui évolue, énorme. C’est le cancer, sous toutes ses formes, avec tous ses noms : sarcome, carcinome, épithélioma, squirrhe, lymphadénome.
 
« Le cancer est donc le produit incohérent de l’accumulation du glycogène chez un arthritique adulte affaibli et exempt de fièvre.
 
– Oui, oui, dit le vieillard, cela se peut ; mais la preuve ? Belle théorie, mais quelle confirmation pratique ? Car il y a tout de même une différence morphologique entre la tumeur et le tubercule.
 
Il paraissait devenir ironique, hostile, prêt à se dresser et à puiser dans son savoir et son expérience.
 
– Si nous examinons un certain nombre d’espèces de tumeurs, répondit son interlocuteur, nous constaterons que leur nombre est en raison directe, et leur volume en raison inverse de la température du sujet qui les fabrique.
 
Il retrouvait dans sa tête des faits, des chiffres. Il les jetait en avant comme des armes. Il était animé par l’ardeur de faire un exposé complet, impitoyable, pour défendre sa large idée de simplification, qui dramatisait toute l’humanité à la fois :
 
– De 44° à 45°, évolue la tuberculose aviaire avec ses tumeurs presque microscopiques et innombrables. De 40° à 41°, évolue la tuberculose dite miliaire parce que ses productions ont la grosseur des grains de millet. De 39° à 40°, c’est la tuberculose granulée ; – de 38° à 39°, la tuberculose lenticulaire ; – de 37° à 38°, une tuberculose lente à gros ganglions superficiels ; – à 37°, des tumeurs ganglionnaires de très gros volume, aboutissant aux abcès froids (rentrent dans cette catégorie la coxalgie, les tumeurs blanches, le mal de Pott) ; – à 36°, 5, les grosses tumeurs de la pommelière des vaches ; – à 28°, nous trouvons, avec Dubard, les énormes tumeurs bosselées et sombres qui déforment les flancs des poissons.
 
Il s’arrêta, après avoir entassé ces exemples, puis il continua :
 
– On peut provoquer expérimentalement la rétrocession d’une affection dans l’autre : on prend un lapin auquel on inocule la tuberculose ; lorsque l’animal donne des signes non équivoques de consomption, on le convertit en animal à sang froid par une section rapide au niveau de la dernière vertèbre cervicale et de la première vertèbre dorsale. Si l’animal ne meurt pas de paralysie, on voit bientôt se former dans son abdomen ou sur une de ses articulations, une tumeur volumineuse ayant toute l’apparence et l’allure d’un cancer.
 
Il regardait son collègue en face.
 
– Je me rappelle ce que dit de Backer : « Nous avons observé la marche de la tuberculose et de la cancérose simultanément, et nous avons toujours vu le cancer ne plus se nourrir, se dessécher, dès que les tubercules s’affirmaient et évoluaient avec une température dépassant 38°. En général, ajoute-t-il, c’est la tuberculose qui dominait le drame. »
 
« La formation et la distribution intérieure du sucre, tout est là. Cette distribution est réglée par la chaleur organique qui le brûle à mesure chez le tuberculeux ; chez le cancéreux, la chaleur faisant défaut, le glycogène s’entasse. Le cancer est sucré. De Backer a mis en lumière ce processus qui fait de la cancérose une sorte de diabète localisé.
 
« On a prouvé la présence du sucre en fabriquant de la fine champagne avec les liquides du cancer. J’ai refait cette expérience. Je me suis procuré dix kilogrammes de matières cancéreuses résultant d’opérations faites en deux matinées dans les hôpitaux de Paris. Écrasée à l’essoreuse, cette masse m’a fourni deux litres et demi d’un liquide louche et fétide, qui contenait plus de sucre que l’urine la plus diabétique. Ensemencé de ferments, le liquide a donné une fermentation vigoureuse et très aromatique. L’alcoomètre marqua 6°. À l’alambic, j’ai obtenu de l’alcool à 60°, dont j’ai tiré cette fine champagne de laboratoire.
 
« Donc, envahis et domptés par le même germe pathogène, les hommes évoluent selon leurs tempéraments : les déprimés fiévreux, qui dépensent plus qu’ils n’acquièrent, font du tubercule – tumeur naine ; les arthritiques froids, qui acquièrent plus qu’ils ne dépensent, font du cancer – tubercule géant.
 
« Les deux maladies échangent parfois leurs malades. La plupart des cancéreux sont des tuberculeux guéris et refroidis. Dubard l’a remarqué pour la première fois. Ce qui est une sauvegarde pour les uns (la richesse en glycogène ou la suralimentation) est une menace pour les autres. »
 
Le vieux praticien opina ; il écoutait de nouveau avec soin, mais la figure sans expression, ayant son idée.
 
Le parleur s’arrêta un instant, puis il dit :
 
– Il faut regarder la vérité sans faiblir (nous sommes faits pour cela, nous !) et ne pas avoir peur d’ouvrir à la guérison de la tuberculose cette porte mystérieuse et terrible.
 
– Quoi qu’il en soit, dit le vieux médecin, cette ressemblance, ce rapport inverse que vous croyez découvrir entre les deux maux, sont annoncés jusqu’à un certain point par les chiffres. Il est manifeste que ces deux statistiques-là se tiennent, font corps ensemble. Il y a, à Paris, un cancéreux pour quatre tuberculeux. Quand, par semaine, il meurt dans la ville deux cent soixante tuberculeux, il meurt soixante-cinq cancéreux. En France, aux cent quatre-vingt mille décès provoqués chaque année par la tuberculose, correspondent les trente-six mille victimes de la cancérose : un sur cinq. Cinq cents Français meurent chaque jour de la tuberculose, cent meurent chaque jour du cancer.
 
– Combien en mourra-t-il demain ! dit le jeune homme qui leva ses yeux froids et lucides, en une consciente et vaine prière.
 
« Car nous n’avons soulevé qu’un coin du voile et avoué qu’une partie de la vérité… »
 
– Oui, fit le maître, elle est encore plus grande que cela.
 
« Les ravages du cancer, de jour en jour, augmentent. Sans aucun doute, la vie moderne multiplie les cas de réceptivité morbide spécialement favorables au mal.
 
« L’état général entraîne la fatalité de la lésion. Je le répète : c’est à cause du malade que la maladie est incurable. À quoi bon guérir localement celle-ci par l’ablation de la masse nuisible, si le malade, livré à lui-même, refait la maladie ? Nous ne pouvons que le regarder faire ! Un tuberculeux auquel on ôterait ses tubercules, sans plus, serait un opéré voué à la rechute. De même le scalpel ne constitue pas un moyen suffisant de défense contre les tumeurs malignes. Du reste, les faits sont là : sur cent cancers des os opérés, on a quatre-vingt-douze récidives ; pour le cancer au sein, c’est le même nombre de récidives : quatre-vingt-douze ; pour l’épithélioma utérin, quatre-vingt-seize ; pour le cancer du rectum, quatre-vingt-dix-huit ; pour le cancer de la langue (il montra la porte, de la tête), quatre-vingt-dix-neuf. »
 
Pendant ces dernières phrases, il avait pris sur la cheminée une feuille de papier à lettres et une paire de ciseaux, et machinalement il découpait le papier. Soudain, comprenant le vague instinct de son geste, il rejeta les deux objets. Il se redressa.
 
– Il commence à prendre les jeunes… (Ah ! je vois, je vois, dans ma mémoire, l’inexorable image d’un petit ange aux yeux clairs, avec un sein énorme et violacé comme un chou rouge !…) Le cancer s’étend dans l’humanité comme dans un être. Si on ne l’arrête pas, ajouta-t-il avec l’ironie lugubre que j’avais déjà entendue dans sa voix, il n’y aura plus besoin de se demander si le monde périra par l’extinction du soleil !
 
– À cette fantastique parenté des deux plus grands fléaux vivants, dit le jeune savant en portant ses mains à son front, quelles autres parentés se mélangent ? La syphilis, dont je n’ai pas parlé. Quelles autres ? À quoi m’amèneront, à quoi me condamneront les recherches que je vais continuer en sortant d’ici ? Je ne sais… À voir d’un seul coup d’œil toute la pourriture de la chair humaine, tout le côté pestilentiel de notre misère, toute cette détresse où s’écroule effectivement le genre humain, et qui est telle qu’on se demande comment on ose parler d’autres drames !
 
Pourtant, après avoir dit cela, il ajouta, en étendant ses mains qui tremblaient comme celles d’un malade, par une espèce de sublime contagion :
 
– Peut-être – sans doute – on guérira les maux humains. Tout peut changer. On trouvera le régime approprié pour éviter ce qu’on ne peut enrayer. Et alors, seulement, on osera dire tout le massacre des maladies actuellement grandissantes et incurables. Peut-être même guérit-on certaines affections inguérissables ; les remèdes n’ont pas eu le temps de faire leurs preuves.
 
 « On en guérira d’autres – c’est sûr, – mais on ne le guérira pas, lui. »
 
Instinctivement, ses bras retombèrent, sa voix s’arrêta dans le silence de deuil.
 
Le malade prenait une grandeur sainte. Malgré eux, depuis qu’ils étaient là, il régnait sur leurs paroles et, s’ils avaient généralisé la question, c’était peut-être pour se débarrasser du cas particulier…
 
* * *
 
– Il est russe, grec ?
 
– Je ne sais pas. Moi, à force de regarder l’intérieur des hommes, je les vois tous tellement semblables !
 
– Ils sont semblables surtout, murmura l’autre, par leur odieuse prétention d’être dissemblables et ennemis !
 
Le parleur me sembla frémir comme si cette idée éveillait une passion en lui. Il se leva, plein de colère, changé.
 
– Ah ! dit-il, quelle honte que le spectacle que donne l’humanité !
 
« Elle s’acharne contre elle-même, malgré ces blessures affreuses qu’elle porte. Nous qui sommes penchés sur les plaies, nous sommes plus que d’autres frappés par tout le mal que se font volontairement les hommes. Je ne suis pas un politicien ni un militant, moi. Ce n’est pas mon métier de m’occuper des idées sociales ; j’ai bien assez à faire ailleurs ; mais j’ai parfois des mouvements de pitié grands comme des rêves. Je voudrais par moments punir les hommes, et je voudrais les supplier ! »
 
Le vieux médecin sourit mélancoliquement de cette véhémence, puis son sourire s’effaça, devant tant de claire et indéniable honte.
 
– Cela est vrai, hélas ! Si misérables, nous nous déchirons encore de nos propres mains ! La guerre, la guerre… Pour qui nous regardera de loin et pour qui nous regarde de haut, nous sommes des barbares et des fous.
 
– Pourquoi, pourquoi ! dit le jeune médecin dont le trouble grandissait. Pourquoi restons-nous fous puisque nous voyons notre folie ?
 
Le vieux praticien haussa les épaules – le geste qu’il avait eu quelques instants auparavant lorsqu’il s’était agi de maladie incurable.
 
– La force de la tradition, attisée par les intéressés… Nous ne sommes pas libres, nous sommes attachés au passé. Nous écoutons ce qui a été fait toujours, nous le refaisons ; et c’est la guerre et l’injustice. Peut-être l’humanité arrivera-t-elle à se débarrasser, quelque jour, de la hantise de ce qu’elle fut. Espérons que nous sortirons enfin de l’immense époque de massacre et de misère. Que pouvons-nous de plus que l’espérer ?
 
Le vieillard s’arrêta là. Le jeune dit :
 
– Le vouloir.
 
L’autre eut un mouvement quelconque de la main.
 
Le jeune homme s’écria :
 
– À l’ulcère du monde, il y a une grande cause générale. Vous l’avez nommée : c’est l’asservissement au passé, le préjugé séculaire, qui empêche de tout refaire proprement, selon la raison et la morale. L’esprit de tradition infecte l’humanité ; et le nom des deux manifestations affreuses, c’est…
 
Le vieillard se souleva sur sa chaise, ébauchant déjà un geste de protestation, comme s’il voulait lui signifier : « Ne le dites pas ! »
 
Mais le jeune homme ne pouvait pas s’empêcher de parler :
 
– C’est la propriété et la patrie, dit-il.
 
* * *
 
– Chut ! s’écria le vieux maître. Je ne vous suis plus sur ce terrain. Je reconnais les maux présents. J’appelle de tous mes vœux l’ère nouvelle. Je fais plus, j’y crois. Mais ne parlez pas ainsi de deux principes sacrés !
 
– Ah ! dit amèrement le jeune homme, vous parlez comme les autres, maître… Il faut pourtant aller à la source du mal, vous les avez bien, vous… (et violemment) : « Pourquoi faites-vous comme si vous ne le saviez pas !… Si on veut guérir de l’oppression et de la guerre, on a raison d’attaquer par tous les moyens utiles – tous ! – le principe de la richesse individuelle et le culte de la patrie.
 
– Non, on n’a pas raison ! fit le vieillard qui s’était levé en grande agitation, et jeta à son interlocuteur un regard durci, presque sauvage…
 
– On a raison, cria l’autre.
 
Tout à coup, la tête grise retomba, et le vieillard dit à voix basse :
 
– Oui, c’est vrai, on a raison…
 
« Je me souviens… un jour, pendant la guerre ; nous étions réunis autour d’un moribond. Personne ne le reconnaissait. Il avait été trouvé dans les débris d’une ambulance bombardée (volontairement ou non, cela revenait exactement au même !) ; sa figure avait été mutilée. On ne savait pas ce que c’était : il appartenait à une des deux armées, c’était tout ce qu’on pouvait dire. Il gémissait, pleurait, hurlait, inventait d’épouvantables cris. On essayait de percevoir dans son agonie un mot, un accent, qui eût au moins indiqué sa nationalité. On n’a pas pu ; on n’a rien pu entendre de distinct jaillir de l’espèce de figure qui pantelait sur le brancard. Nous l’avons suivi des yeux et écouté, jusqu’à ce qu’il se fût tu. Quand il est mort et que nous nous sommes arrêtés de trembler, – pendant un moment j’ai vu et j’ai compris. J’ai compris dans mes entrailles que l’homme s’enracine plus à l’homme qu’à ses vagues compatriotes. J’ai compris que toutes les paroles de haine et de révolte contre l’armée, que toutes les insultes au drapeau, et que tous les appels antipatriotiques résonnent dans l’idéal et dans la beauté.
 
« Oui, on a raison, on a raison ! Et après ce jour, plusieurs fois, il m’a été donné d’aller jusqu’à la vérité. Mais que voulez-vous… Moi, je suis vieux et je n’ai pas la force d’y rester ! »
 
– Maître ! murmura le jeune homme, debout, avec un accent de respect ému.
 
Le vieux savant continua, s’exaltant dans une révélation de sincérité, s’enivrant de vérité :
 
– Oui, je sais, je sais, je sais, vous dis-je ! Je sais que, malgré la complication des arguments et le dédale des cas spéciaux où on se perd, rien n’ébranle la simplicité absolue de dire que la loi qui fait naître les uns riches et les autres pauvres et entretient dans la société une inégalité chronique, est une suprême injustice qui n’est pas plus fondée que celle qui créait autrefois des races d’esclaves, et que le patriotisme est devenu un sentiment étroit et offensif qui alimentera, tant qu’il existera, la guerre horrible et l’épuisement du monde ; que ni le travail, ni la prospérité matérielle et morale, ni les nobles délicatesses du progrès, ni les prodiges de l’art n’ont besoin d’émulation haineuse – et que tout cela, au contraire, est écrasé par les armes. Je sais que la carte d’un pays est faite de lignes conventionnelles et de noms disparates, que l’amour inné de soi nous conduit plus près de l’homme même que de ceux qui font partie d’un même groupe géographique ; que l’on est plus compatriote de ceux qui vous comprennent et vous aiment, et sont au niveau de votre âme, ou de ceux qui pâtissent du même esclavage – que de ceux qu’on rencontre dans la rue… Les groupements nationaux, unités de l’univers moderne, sont ce qu’ils sont, soit. Par la déformation grandissante, monstrueuse, du sentiment patriotique, l’humanité se tue, l’humanité se meurt, et l’époque contemporaine est une agonie.
 
Ils eurent la même vision et dirent à la fois :
 
– C’est un cancer, c’est un cancer.
 
Le maître s’anima, en proie à l’évidence :
 
– Tout autant que vous, je sais que la postérité jugera sévèrement ceux qui ont cultivé et ont répandu le fétichisme des idées d’oppression. Je sais que la guérison d’un abus n’est commencée que lorsqu’on se refuse au culte qui le consacre… Et moi qui me suis penché durant un demi-siècle sur toutes les grandes découvertes qui ont changé la face des choses, je sais qu’on a contre soi l’hostilité de tout ce qui existe, lorsqu’on commence !
 
« Je sais que c’est un vice de passer des années et des siècles à dire du progrès : « Je le voudrais, mais je ne le veux pas », et que s’il faut, pour accomplir certaines réformes, un consentement universel, eh bien, je sais que l’univers aussi s’ensemence ! Je sais, je sais !
 
« Oui… Mais moi ! Trop de soucis me sollicitent, trop de travail m’accapare ; et puis, je vous l’ai dit, je suis trop vieux. Ces idées sont pour moi trop nouvelles. L’intelligence d’un homme n’est susceptible d’embrasser qu’un certain quantum de création et de nouveauté. Lorsque cette part est épuisée, quel que soit le progrès ambiant, on refuse de voir et d’avancer… Je suis incapable de jeter dans la discussion l’exagération féconde. Je suis incapable de l’audace d’être logique. Je vous l’avoue, mon enfant, je n’ai pas la force d’avoir raison ! »
 
* * *
 
– Mon cher maître, dit le jeune homme avec un accent de reproche qui se réveillait embelli et sincère devant cette sincérité, vous avez publiquement manifesté votre désapprobation contre ceux qui avaient combattu en public l’idée de patriotisme ! On s’est servi, contre eux, de l’importance de votre nom.
 
Le vieillard se redressa. Sa figure se colora.
 
– Je n’admets pas qu’on mette le pays en danger !
 
Je ne le reconnaissais plus. Il retombait de sa grande pensée, il n’était déjà plus lui. J’en fus découragé.
 
– Mais, murmura l’autre, tout ce que vous venez de dire…
 
– Ce n’est pas la même chose. Les gens dont vous parlez nous ont jeté des défis. Ils se sont posés comme des ennemis et ont justifié d’avance tous les outrages.
 
– Ceux qui les outragent commettent le crime d’ignorance, dit le jeune homme d’une voix tremblante. Ils méconnaissent la logique supérieure des choses qui se créent.
 
Il se pencha tout près de son compagnon, et plus ferme, lui demanda :
 
– Comment ce qui commence ne serait-il pas révolutionnaire ? Ceux qui les premiers ont crié sont seuls, ils sont donc ou ignorés ou détestés, – vous venez de le dire ! – Mais la postérité recueillera cette avant-garde de sacrifiés, saluera ceux qui ont jeté le doute sur le mot équivoque de patrie, et les rapprochera des précurseurs auxquels nous avons nous-mêmes rendu justice !
 
– Jamais ! s’écria le vieil homme.
 
Il avait suivi ces dernières paroles d’un œil trouble. Son front s’était barré d’un pli d’entêtement et d’impatience, et ses mains se crispaient de haine.
 
* * *
 
Il se ressaisit : Non, ce n’était pas la même chose ; aussi bien, ces discussions ne servaient à rien, et il valait mieux, en attendant que tout le monde fît son devoir, qu’ils allassent faire le leur, et dire à cette pauvre femme la vérité.
 
– Qui nous la dira, à nous !
 
La phrase jaillit, inattendue ; le jeune homme avait hésité, la figure anxieuse, puis, de sa bouche, était monté ce grand appel qui avait toutes les significations :
 
– À quoi sert qu’on nous la dise, puisque nous croyons la savoir ?
 
– Ah ! fit le jeune homme brusquement touché par une invisible épouvante que je ne comprenais point et qui parut soudain le déséquilibrer, je voudrais savoir de quoi je mourrai !
 
Il ajouta avec une palpitation que je vis :
 
– Je voudrais en être sûr…
 
Son illustre collègue le regarda, étonné, le geste suspendu :
 
– Vous avez des symptômes qui vous inquiètent ?
 
– Je ne suis pas sûr ; il me semble… Je ne crois pas, pourtant…
 
– Est-ce… ce dont nous parlions ?…
 
– Oh ! non ! C’est tout autre chose, répondit le jeune homme en se détournant.
 
Comme une espèce d’ardeur l’avait transfiguré tout à l’heure, maintenant, des signes de défaillance en faisaient encore une fois un autre homme.
 
– Maître, vous avez été mon maître. Vous fûtes témoin de mon ignorance, vous l’êtes maintenant de ma faiblesse.
 
Ses deux mains se froissaient gauchement, et il rougissait comme un enfant.
 
– Allons donc ! fit le vieux savant, sans l’interroger davantage. Je connais cela. J’ai eu peur autrefois, peur du cancer, puis peur de la folie.
 
– De la folie, maître, vous !
 
– Tout cela, année par année, a passé… Et maintenant, dit-il avec une voix qui, malgré lui, s’altérait, je n’ai plus peur que de la vieillesse.
 
– Il est certain, maître, reprit le disciple qui s’était un peu remis et se croyait permis de sourire devant l’évidence, que cette maladie est la seule que vous puissiez craindre !
 
– Vous dites ? s’exclama le vieillard avec une vivacité qu’il ne put retenir et qui laissa le jeune homme décontenancé.
 
Il eut honte de la naïveté pitoyable de cette protestation. Il balbutia :
 
– Ah ! si vous saviez ! Si vous saviez ce que c’est que cette maladie si simple, si simple, cette usure et cette infection générales, si inévitables, si douces ! Ah ! viendra-t-il avant que nous ne mourions, celui qui guérira la déchéance !
 
Le jeune médecin ne savait quoi dire à cet homme brusquement désarmé, comme lui l’instant d’avant. Le commencement d’un mot sortit de ses lèvres, puis il regarda le vieux savant, et ce spectacle troubla et calma un peu son propre tourment. Je suivais des yeux ce rapide échange d’angoisses, et je ne me rendais pas compte si le sentiment qui atténuait sa détresse devant celle du maître était un sentiment vil ou un sentiment sublime…
 
– Il y a des gens, hasarda-t-il enfin, qui prétendent que la nature fait bien ce qu’elle fait !
 
– La nature !
 
Le vieux eut un ricanement qui me glaça :
 
– La nature est maudite, la nature est mauvaise. La maladie, c’est aussi la nature. Puisque l’anormal est fatal, n’est-ce pas comme s’il était le normal ?
 
Il ajouta pourtant, attendri à cause de sa défaite :
 
– « La nature fait bien ce qu’elle fait. » Ah ! c’est là, au fond, une parole de malheureux, dont on ne peut pas en vouloir aux hommes. Ils espèrent s’éblouir et se consoler par le sentiment d’une règle et d’une fatalité. C’est parce que ce n’est pas vrai qu’ils le crient.
 
Comme au commencement, ils se regardèrent. L’un d’eux dit :
 
– Nous sommes deux pauvres gens.
 
– Naturellement, dit l’autre avec douceur.
 
Ils se dirigèrent vers la porte.
 
– Allons-nous en d’ici. Elle nous attend. Portons-lui la condamnation irrémissible. Non seulement la mort, mais la mort immédiate. C’est comme deux condamnations.
 
Le vieux médecin ajouta entre ses dents :
 
– « Condamné par la science », quelle expression stupide !
 
– Ceux qui croient en Dieu devraient bien faire remonter la responsabilité plus haut.
 
Ils s’arrêtèrent près du seuil, au mot de Dieu. De nouveau, leur voix tomba, fut à peine perceptible, frémissante et acharnée.
 
– Celui-là, cria tout bas le vieillard, il est fou, il est fou !
 
– Ah ! il vaut mieux pour lui qu’il n’existe pas ! grommela l’autre avec un sarcasme haineux.
 
J’ai vu le vieux savant se tourner, du fond de la chambre grise, vers la fenêtre blanchissante, et tendre le poing au ciel, à cause de la réalité.
 
* * *
 
… Le malade tenait sa figure dissimulée derrière la grille de ses longs doigts. Un rêve splendide et précis sortait de sa bouche décomposée, qui nourrissait le mal abject, et toute cette pensée pure inondait la femme, à qui sans doute les médecins avaient parlé.
 
– L’architecture !… Que sais-je, moi ! Voici, par exemple… Une place énorme : une nappe, une plaine de dalles démesurées, jetée sur les hauteurs de la ville du côté des faubourgs. Puis commence un portique. Des colonnes naissent. Elles se pressent bientôt, se multiplient, vertigineuses, si hautes que leurs grandes lignes fuyantes leur donnent l’air de s’effiler à leurs sommets, et qu’il semble que le toit soit l’ombre du soir ou de la nuit. Ainsi le quart de la place est couvert. C’est comme un palais colossal et grand ouvert, revêtu d’une sorte d’importance semi-naturelle, digne de recevoir comme hôtes le soleil levant, le soleil couchant. La nuit, la forêt immense et blafarde laisse tomber sur son sol de pierre une large clarté diffuse : l’aurore boréale d’un firmament de lampes.
 
« C’est là dedans que se concentre une grande partie de l’activité publique : le trafic, la bourse, l’art, les expositions, les cérémonies. La foule y fourmille et forme des ondoiements et des courants, qui tourbillonnent lentement aux carrefours, et l’œil s’y perd, dans le rêve des lignes verticales.
 
« De flanc, la colonnade plonge à pic dans l’autre quartier de la ville, comme une falaise. Tout cela n’a pas de style. L’immense architecture se présente en simplicité. Mais les proportions sont si vastes qu’elles distendent les regards et saisissent le cœur. »
 
Je le regardais fixement, cet homme en qui, d’heure en heure, le charnier augmentait, et soudain, je remarquai son cou. Il était large, gonflé par l’espèce d’être qui grossissait là… Tandis qu’il parlait, au fond, au fond, dans le noir de la bouche, on aurait presque pu le voir !
 
– De loin, reprit-il, lorsqu’on arrive par chemin de fer, on voit que la colonnade est plantée sur une montagne, et, du côté opposé à la ligne des portiques d’entrée, un escalier descend dans la plaine des jardins. Cet escalier ! Il ne ressemble à rien d’existant, sinon, peut-être, aux ruines des Pyramides d’Égypte. Il est si large qu’il faut une heure pour en parcourir, dans le sens de la largeur, une marche. Il est brouillé d’ascenseurs qui montent et qui descendent comme de menues chaînes ; il est piqué de plates-formes mouvantes, de monte-charges et de trains. C’est un escalier grand comme la montagne, la nature martyrisée sur des kilomètres carrés, refaite par le dessin linéaire, offerte en harmonie – car, d’en haut ou d’en bas, on embrasse l’escalier d’un seul coup d’œil – et aussi, profondément resculptée ; des blocs, des collines entières qui pèsent sur lui et le dominent, bougent d’une étrange vie : ce sont des statues… Cette vague hauteur polie et lisse, qui tourne et s’infléchit selon une courbe qu’on ne comprend pas dès l’abord – c’est un bras.
 
Il avait sa voix pénétrante qui annonçait et qui donnait vraiment la beauté de son rêve.
 
Il continua à parler des choses magnifiques, tandis que quelques jours seulement le séparaient du cercueil. Et moi, qui l’écoutais distraitement, bouleversé surtout par l’antithèse de son corps et de son âme, j’aurais voulu savoir s’il savait…
 
– Un sculpteur est un enfant : des idées élémentaires, blanches, par lignes simples, rigides et tout d’une pièce. Idéal difficultueux que celui qu’il poursuit, presque désarmé devant la banalité, avec son instrument de travail rudimentaire. Les sculpteurs sont des enfants, et peu de sculpteurs sont des enfants prodiges.
 
Il chercha des statues dans son rêve :
 
– Il faut que l’œuvre sculpturale soit dramatique, théâtrale, même lorsqu’elle est à un seul personnage. Je ne comprends pas le « buste » qui n’a pas plus d’âme que de membres et qui est la traduction en pierre d’un tableau, qui serait plus vrai, – car le tableau possède, en commun avec le modèle, l’ombre.
 
Il parut regarder, et dire ce qu’il voyait :
 
– La statue en marbre de la Chute. Où cette immobilité tombe-t-elle toujours ?
 
« Un grand sujet de sculpture : l’être adoré qu’on a perdu, soulevant la dalle du tombeau et vous montrant sa figure. Ce visage humain est à la fois infiniment désirable et terrifiant – à cause de lui et à cause de sa mort. Il s’exhale du fond de la terre, cadavre, et pourtant il est sous le ciel, puisqu’il est là, et qu’on le regarde. Derrière l’ombre de la tête, l’ombre de la main soutient la dalle.
 
« Je ne sais si c’est un mort ou une morte ; c’est une tête chère, dont les traits ont pour le cœur une vie poignante, dont l’image réalise le miracle d’être bonne ; mais elle est immobile et boueuse comme la terre, et quoique dirigée sur vous, elle n’entend rien. La bouche sourit, et c’est un mélange inexprimable d’amour et d’épouvante – parce que c’est son sourire, mais c’est aussi le rictus de la dernière seconde d’agonie. De quoi la bouche souriante est-elle humide… Sur quel monde d’infiniment petits, sur quel grand souffle glacé est-elle entr’ouverte ? Les yeux pleurent vaguement, mais c’est aussi du liquéfiement. On pense au souvenir dont l’empreinte demeure sur cette face, au corps qui est sous elle. Le corps, seul dans la nuit, confus, disparaissant, répandu, dans les cachettes du soi ; et la tête est là, blanche, éternelle épave qui flotte, qui s’approche, qui vous regarde, qui vous adresse son sourire et sa grimace… Doux monstre effroyable qui entr’ouvre la bouche du sépulcre, qui en sort, ami, qui y reste, ennemi !… »
 
* * *
 
Puis il parla de la peinture ; il dit qu’elle a un relief que n’a pas la statuaire. Il évoqua l’immobilité incroyable des beaux portraits et le commandement jaloux de la figure peinte qui appelle les regards.
 
Il soupira : « Les artistes sont malheureux : ils ont tout à refaire. Tout dépend d’eux. Sait-on jamais ce que contient la parcelle de réalité qui se présente ? Il faut trop de clairvoyance pour cela. Oui, trop – une clairvoyance qui déborde en hallucination. Les grands sont hors nature : Rembrandt a des visions, comme Beethoven entend des voix. »
 
Ce nom le mit dans la musique.
 
Il dit que, bien que la musique ait atteint une perfection dont il n’y a pas d’autre exemple depuis que l’homme s’acharne à l’innombrable œuvre d’art – à cause du seul Beethoven – il existe néanmoins entre les arts une hiérarchie selon la part de pensée qu’ils embrassent ; que la littérature est pour cette raison au-dessus du reste : quelle que soit la quantité de chefs-d’œuvre actuellement réalisée, l’harmonie de la musique ne vaut pas la voix basse d’un livre.
 
* * *
 
– Anna, dit-il, quel est le plus poète, celui qui, dans la sonorité des belles phrases, traduit les belles images qui se présentent à nous, pressées, royales et triomphales comme les couleurs dans le jour, ou le poète du Nord qui, dans le décor nu et morne des coins gris, sous le jaune fumeux des fenêtres, en peu de mots, – montre que les figures se transfigurent et qu’il y a dans l’ombre séparant deux interlocuteurs, le seul infini qui soit !
 
– Ils ont tous les deux raison, sans doute.
 
– Moi, que toute mon enfance attirait vers ceux de l’exubérance et du soleil, je préfère maintenant les autres, au point de ne croire qu’en eux. La couleur est vide et s’étale. Anna, Anna, l’âme est un oiseau de nuit. Tout est beau ; mais la beauté sombre est primordiale et maternelle. Dans la lumière, l’apparence ; dans l’ombre, nous. L’ombre est la réalité de miracle qui traduit l’invisible.
 
Un mouvement qui le tourna de trois quarts me montra d’une façon nette la grosseur distendue de son cou.
 
– Oui, oui… continua-t-il avec un geste étroit, mais qui avait une sorte d’importance céleste, un pauvre geste prophétique, c’est dans la littérature qu’on puise le plus haut et le plus plein consentement à ce qui est ; c’est elle qui assure de la façon la plus parfaite – presque la perfection même – la récompense de s’exprimer… Oui… bien que Shakespeare ait donné des souffles du monde intérieur, et que Victor Hugo ait créé une splendeur verbale telle que depuis lui le décor universel semble changé – l’art d’écrire n’a pas eu son Beethoven. C’est que l’ascension du plus haut sommet est ici autrement ardue et défendue ; c’est qu’ici, la forme n’est que la forme, et qu’il s’agit de la vérité tout entière. On n’a jamais mis dans une grande œuvre – les œuvres secondaires n’existent pas – la vérité même, restée jusqu’ici, par l’ignorance ou la timidité des grands écrivains, objet de spéculation métaphysique ou objet de prière. Elle demeure enclose et brouillée dans des traités d’aspect scientifique ou dans de piteux livres saints qui ne s’ajustent qu’au devoir moral, et qui ne seraient pas compris si leur dogme ne s’imposait à quelques-uns pour des raisons surnaturelles. Au théâtre, les littérateurs s’ingénient à trouver des formules de distraction ; dans le livre, ce sont des manières de caricaturistes.
 
« On n’a jamais mêlé le drame des êtres au drame de tout. Quand donc la vérité profonde et la haute beauté s’uniront-elles enfin ! Il faut qu’elles s’unissent, elles qui, déjà, chacune, unissent les hommes ; car c’est à cause du saisissement d’admiration que passent de purs moments où il n’y a plus de limites ni de patries, et c’est à cause de la vérité une que les aveugles voient, que les pauvres sont frères, et que tous les hommes auront un jour raison. Le livre de poésie et de vérité est la plus grandiose découverte qui reste à faire. »
 
 
Elles étaient toutes deux seules à la fenêtre largement ouverte et par laquelle se présentait l’espace dont la grandeur attirait. À la lumière pleine, sage, du soleil automnal, je vis combien la femme enceinte avait le masque flétri.
 
Tout à coup, cette face prend une expression effarée ; la femme recule jusqu’au mur, s’y appuie, et s’écroule avec un cri étouffé.
 
L’autre la saisit dans ses bras ; elle la traîne jusqu’à la sonnerie, sonne et sonne… Puis elle demeure là, n’osant faire un mouvement, tenant dans ses bras la femme lourde et délicate, la figure près de cette figure dont les yeux chavirent et dont le cri, d’abord sourd et muré, s’envole en hurlement.
 
La porte s’ouvre. On s’empresse. De nouvelles figures sont là. Derrière la porte, le personnel est aux aguets. J’ai entrevu l’hôtesse qui cache mal son désappointement comique.
 
On a étendu la femme sur le lit ; on remue des vases, on déplie des serviettes, on donne des commissions précipitées.
 
La crise s’apaise, se tait. Elle est si heureuse de ne plus souffrir, qu’elle rit. Un reflet un peu contraint de son rire marque les visages penchés. On la déshabille avec précaution… Elle se laisse faire comme un enfant… On dispose le lit. Ses jambes paraissent toutes fluettes, sa figure stagne, réduite à rien. On ne voit que ce ventre énorme au milieu du lit. Ses cheveux sont défaits et répandus inertes autour de son visage comme une flaque. Deux mains de femme, rapidement, les nattent.
 
Son rire s’arrête, se casse, sombre.
 
– Ça recommence…
 
Un gémissement qui grossit, un nouveau hurlement…
 
La jeune femme, – la jeune fille, – la seule amie, est restée. Elle la regarde et l’écoute, pleine de pensées ; elle songe qu’elle aussi contient de telles douleurs et de tels cris.
 
… Cela a duré toute la journée ; pendant des heures, du matin jusqu’au soir, j’ai entendu la plainte déchirante descendre et monter de l’être double et pitoyable. J’ai vu la chair se fendre, se briser, la chair souple se rompre comme de la pierre.
 
À certains moments, je retombe, excédé, je ne peux plus ni regarder ni écouter ; je renonce à tant de réalité. Puis de nouveau, avec un effort, je m’attache au mur, et mes regards le pénètrent.
 
Les deux jambes sont écarlates. On les lui maintient droites et écartées. On dirait deux ruisseaux de sang qui coulent de son ventre – le sang des femmes, si souvent versé !… Sa pudeur, son religieux mystère sont jetés au vent. Toute sa chair se présente, béante et rouge, exposée comme sur un étal, nue jusqu’aux entrailles.
 
La jeune fille l’embrasse sur le front, s’approchant courageusement tout près de l’immense cri.
 
Quand ce cri a une forme, c’est : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! »
 
Des figures presque vieillies en quelques heures, de fatigue, d’écœurement et de gravité, passent, repassent.
 
J’ai entendu quelqu’un dire :
 
– Il ne faut pas l’aider, il faut laisser faire la nature. Elle fait bien ce qu’elle fait.
 
Cette phrase a en moi un écho. La nature ! Je me rappelle que le savant, l’autre jour, l’a maudite.
 
Et mes lèvres répètent avec surprise le mensonge proféré, pendant que mes yeux considèrent l’innocente et fragile femme en proie à la vaste nature qui l’écrase, la roule dans son sang, en tire tout ce qu’elle peut fournir de souffrance.
 
La sage-femme a retroussé ses manches et enfilé des gants de caoutchouc. On la voit agiter comme des battoirs ces énormes mains rouge-noir et luisantes.
 
Et tout cela devient un cauchemar auquel je crois à demi, la tête alourdie, la gorge prise par une âcre odeur de meurtre, et par celle de l’acide phénique, versé à pleines bouteilles.
 
Des cuvettes remplies d’eau rouge, d’eau rose, d’eau jaunâtre. Un tas de linge, sali, dans un coin, et d’autres serviettes partout, se déployant, comme des ailes blanches, avec leur odeur fraîche.
 
À un moment d’inattention harassée, j’ai entendu le cri séparé d’elle. Un cri qui n’est presque qu’un bruit de chose, un grincement léger. C’est l’être nouveau qui se déchaîne, qui n’est encore qu’un morceau de chair pris dans sa chair – son cœur qu’on vient de lui arracher.
 
Ce cri m’a troublé tout entier. Moi qui suis témoin de tout ce que les hommes subissent, j’ai senti à ce premier signal humain vibrer en moi je ne sais quelle fibre paternelle et fraternelle.
 
Elle sourit. « Comme cela a passé vite ! » dit-elle.
 
* * *
 
Le jour baisse. On se tait autour d’elle. Une simple veilleuse ; le feu qui remue à peine, par moments ; la pendule, cette pauvre, pauvre âme. Presque rien autour du lit, comme dans un vrai temple.
 
Elle est là, étendue, fixée dans une immobilité idéale, les yeux ouverts dirigés vers la fenêtre. Elle voit peu à peu le soir tomber sur le plus beau de ses jours.
 
Sur cette masse ruinée, sur cette figure abattue, rayonne la gloire d’avoir créé, une sorte d’extase qui remercie la souffrance, et on voit le monde nouveau de pensées qui s’en élève.
 
Elle songe à l’enfant grandissant ; elle sourit aux joies et aux douleurs qu’il lui causera ; elle sourit aussi à la sœur ou au frère qui seront.
 
Et je pense à cela en même temps qu’elle – et je vois mieux qu’elle son martyre.
 
Ce massacre, cette tragédie de chair, cela est si commun et si banal que chaque femme en porte le souvenir et l’empreinte. Et pourtant, personne ne sait bien cela. Le médecin qui passe devant tant de douleurs pareilles ne peut plus s’en attendrir ; la femme, qui a trop de tendresse, ne peut plus se la rappeler. Intérêt sentimental des uns, désintéressement professionnel des autres, le mal s’atténue et s’efface. Mais moi qui vois pour voir, je l’ai connue dans toute son horreur, cette douleur d’enfanter qui, comme l’a dit naguère l’homme que j’entendais, ne cesse plus dans les entrailles d’une mère ; et je n’oublierai jamais la grande déchirure de la vie.
 
La veilleuse est disposée de telle façon que le lit est plongé dans l’ombre. Je ne distingue plus la mère ; je ne la sais plus ; je crois en elle.
 
* * *
 
Aujourd’hui, l’accouchée a été transportée avec d’exquises précautions dans la chambre voisine qu’elle occupait auparavant – plus spacieuse et plus confortable.
 
On a nettoyé la chambre de fond en comble.
 
Cela n’a pas été sans peine. J’ai vu brandir les draps rouges, remporter la literie souillée où la corruption se fût mise vite, laver le bois du lit, le devant de la cheminée ; et la bonne avait peine à pousser dehors, avec le pied, l’amas de linge, d’ouate et de fioles. Les rideaux même avaient des traces de doigts sanglants, et la descente de lit était lourde de sang comme une bête repue.
 
* * *
 
C’est Anna qui, cette fois, parlait.
 
– Prenez garde, Philippe, vous ne comprenez pas la religion chrétienne. Vous ne savez pas exactement ce que c’est. Vous en parlez, ajouta-t-elle en souriant, comme les femmes quand elles parlent des hommes, ou les hommes lorsqu’ils veulent expliquer les femmes. Son élément fondamental, c’est l’amour. Elle est un arrangement d’amour entre les êtres qui, d’instinct, se détestent. C’est aussi, dans notre cœur, une richesse d’amour qui répond à elle seule à toutes nos aspirations quand nous sommes petites, puis à laquelle toute tendresse, ensuite, s’ajoute comme un trésor à un trésor. C’est une loi d’effusion à laquelle on s’adonne, et l’aliment de cette effusion. C’est de la vie, c’est presque une œuvre, c’est presque quelqu’un.
 
– Mais, ma belle Anna, ce n’est pas la religion chrétienne, cela. C’est vous…
 
* * *
 
Au milieu de la nuit, j’ai entendu parler à travers la cloison. J’ai vaincu ma fatigue ; j’ai regardé.
 
L’homme est seul, étendu dans son lit. On a laissé dans la chambre une lampe à demi-baissée. Il remue faiblement. Il dort. Il parle… Il rêve.
 
Il a souri ; il a dit trois fois : « Non ! » avec une extase augmentante. Puis le sourire qu’il adressait à la vision qui le comblait, a décru, s’est dissipé. Sa face est restée un instant rigide, fixe, comme dans une attente, puis les lèvres ont dessiné une légère moue. Subitement ensuite, le masque s’est épouvanté, la bouche s’est ouverte : « Anna ! Ah ! ah ! – Ah ! ah ! » a-t-elle crié sans se fermer, bâillonnée par le sommeil. Alors, il s’est réveillé, a roulé ses yeux. Il a poussé un soupir et s’est calmé. Il s’est assis dans son lit, encore atteint et terrifié par tout ce qui s’est passé il y a quelques secondes ; il a promené ses regards partout pour les calmer, les ôter complètement du cauchemar où ils étaient engagés. Le spectacle familier de la chambre au milieu de laquelle trône la petite lampe si sage et si immobile rassure et guérit cet homme qui vient de voir ce qui n’est pas, qui vient de sourire à des fantômes et de les toucher, qui vient d’être fou.
 
* * *
 
Je me suis levé, ce matin, rompu de lassitude. Je suis inquiet ; j’ai une douleur sourde à la face ; mes yeux, alors que je me considérais à la glace, me sont apparus sanguinolents, comme si je regardais à travers du sang. Je marche et je me meus difficilement, à demi paralysé. Je commence à être puni dans ma chair des longues heures où je reste étendu le long de ce mur, la face au trou. Et cela grandit.
 
Et puis, des préoccupations de tout genre m’assaillent lorsque je suis seul, délivré des visions et des scènes auxquelles je consacre ma vie. Préoccupations sur ma situation que je gâche, les démarches que je devrais faire et que je ne fais pas, acharné au contraire à écarter de moi toutes les obligations accaparantes, à remettre tout à plus tard, à repousser de toute ma force mon sort d’employé destiné à être emporté dans le rouage lent et le ronron d’une horloge de bureau.
 
Préoccupations de détail aussi, harassantes parce qu’elles s’ajoutent continuellement, minute par minute, l’une à l’autre : ne pas faire de bruit, ne pas allumer de lumière quand la chambre voisine n’en a pas, me cacher, me cacher toujours. L’autre soir, j’ai été suffoqué par un accès de toux pendant que je les regardais parler. J’ai saisi mon oreiller, y ai enfoui ma tête et étouffé ma bouche.
 
Il me semble que tout va se réunir contre moi, pour je ne sais quelle vengeance, et que je ne vais plus pouvoir tenir longtemps. Je continuerai néanmoins à regarder tant que j’aurai de santé et de courage, car cela est pire, mais cela est plus, qu’un devoir.
 
* * *
 
L’homme déclinait. La mort était évidemment dans la maison.
 
Il était assez tard dans la soirée. Ils se tenaient tous deux l’un en face de l’autre, chacun d’un côté de la table.
 
Je savais que, dans l’après-midi, leur mariage avait eu lieu. Ils avaient accompli cette union qui n’était que plus de solennité pour l’adieu prochain. Quelques corolles blanches : des lys et des azalées jonchaient la table, la cheminée, un fauteuil ; et lui était aussi mourant que ces têtes de fleurs coupées.
 
– Nous sommes mariés, dit-il. Vous êtes ma femme. Vous êtes ma femme, Anna !
 
C’était pour la douceur nuptiale de prononcer ces mots qu’il avait tant espéré. Rien de plus… mais il se sentait si pauvre, avec ses rares jours, que c’était tout le bonheur.
 
Il la regarda, et elle leva ses yeux sur lui, – lui qui adorait sa tendresse fraternelle, elle qui s’était attachée à son adoration. Quel infini d’émotion dans ces deux silences qui se confrontaient avec un certain enlacement ; dans le double silence de ces deux êtres qui, je l’avais remarqué, ne se touchaient jamais, même du bout des doigts…
 
La jeune fille se redressa et dit, d’une voix mal assurée :
 
– Il est tard. Je vais dormir.
 
Elle se leva. La lampe, qu’elle posa sur la cheminée, éclaira la pièce.
 
Elle palpitait toute. Elle semblait au milieu d’un rêve, et ne pas savoir comment obéir à ce rêve.
 
Debout, elle éleva le bras et retira les peignes de ses cheveux ; on vit ruisseler sa chevelure qui, dans la nuit, semblait éclairée par le couchant.
 
Il avait fait un mouvement brusque. Il la regardait surpris. Pas un mot.
 
Elle ôta une épingle d’or qui fermait le haut de son corsage, et un peu de sa gorge apparut.
 
– Que faites-vous, Anna, que faites-vous ?
 
– Mais… je me déshabille…
 
Elle avait voulu dire cela d’un ton naturel ; elle n’avait pas pu. Il répondit par une interjection inarticulée, un cri de son cœur touché à vif… La stupéfaction, le regret désespéré, et aussi l’éblouissement d’un inconcevable espoir l’agitaient, l’oppressaient.
 
– Vous êtes mon mari…
 
– Ah ! dit-il, vous savez que je ne suis rien.
 
Il bégayait d’une voix faible et tragique des phrases hachées, des mots sans lien :
 
–… Mariés pour la forme… Je le savais, je le savais… formalité… nos conventions…
 
Elle s’était arrêtée. Sa main était posée demi-flottante vers son cou, comme une fleur au corsage.
 
Elle dit :
 
– Vous êtes mon mari, vous avez le droit de me voir.
 
Il ébaucha un geste… Elle reprit vite :
 
– Non… Non, ce n’est pas votre droit, c’est moi qui le veux.
 
Je commençais à comprendre à quel point elle essayait d’être bonne. Elle voulait donner à cet homme, au pauvre homme qui s’éteignait à ses pieds, une récompense digne d’elle. Elle voulait lui faire la charité, le don du spectacle d’elle.
 
Mais c’était plus difficile encore que cela : il ne fallait pas que cela semblât l’acquittement d’une dette : il n’aurait pas consenti, malgré la fête qui grandissait dans ses yeux. Il fallait qu’il crût simplement à un acte d’épouse volontiers accompli, à une libre caresse sur sa vie. Il fallait lui cacher, comme un vice, la répulsion et la souffrance. Et pressentant tout ce qu’elle aurait à dépenser de géniale délicatesse, et de force, pour maintenir le sacrifice, elle avait peur d’elle-même.
 
Il résistait :
 
– Non… Anna… Chère Anna… pensez…
 
Il allait dire : « Pensez à Michel. » Mais il n’eut pas la force d’exprimer en ce moment le seul argument décisif, il n’en eut pas la force, et murmura seulement :
 
– Vous !… Vous !
 
Elle répéta :
 
– Je le veux.
 
– Je ne veux pas, non, non…
 
Il disait cela de plus en plus faiblement, surmonté par l’amour et par l’éperdu désir que cela fût. Il avait mis, par instinctive noblesse d’âme, sa main devant ses yeux ; mais sa main peu à peu tombait, tombait, domptée.
 
Elle continua à se déshabiller. Ses gestes effarés ne savaient presque plus, et par moments s’arrêtaient, puis reprenaient. Elle était toute seule magnifiquement. Elle n’était aidée que par un peu de gloire.
 
Elle ôta son corsage noir, et son buste émergea comme le jour. Elle trembla charnellement dès que la lumière la toucha, et croisa sur sa gorge ses bras éclatants et purs. Puis, les bras en anse, avançant sa figure empourprée, les lèvres attentivement serrées comme si elle n’était appliquée qu’à ce qu’elle faisait, elle dégrafa la ceinture de sa jupe qui coula le long de ses jambes. Elle en sortit avec un bruissement doux, comparable à celui que fait le vent dans tout le jardin profond.
 
Elle retira le jupon noir qui endeuillait et attiédissait ses formes, le corset, cette force qui appuyait hardiment sur elle, le pantalon qui, avec sa forme et ses replis, mollement, imitait sa nudité.
 
Elle s’adossa à la cheminée. Elle avait des mouvements larges, majestueux et beaux, mais pourtant jolis et féminins. Elle défit un bas, retira du mince voile ténébreux une jambe polie et ample comme celle d’une statue de Michel-Ange.
 
À ce moment elle frissonna, immobilisée net, prise d’une répugnance. Elle se remit, et dit, pour expliquer le tressaillement qui l’avait arrêtée :
 
– J’ai un peu froid…
 
Puis elle continua, montrant, en la violant, son immense pudeur – et elle porta une main sur le ruban de sa chemise.
 
L’homme cria, tout bas, pour ne pas lui faire peur avec sa voix :
 
– Sainte Vierge !…
 
Et il était là, pelotonné, ratatiné, toute l’existence dans les yeux, brûlant dans l’ombre, avec son amour aussi beau qu’elle.
 
Il râlait : « Encore… Encore… »
 
Le grand instant, le vaste colloque du mutisme d’ardeur et de vertu ! Les pauvres et faibles yeux du mourant la défloraient, l’abîmaient – et il lui fallait lutter contre la force même de cette supplication pour l’exaucer. Son action avait tout contre elle : lui et elle.
 
Pourtant, avec une douce coquetterie simple et auguste, elle fit glisser les épaulettes de sa chemise sur le marbre chaud de ses épaules, – et elle fut nue devant lui.
 
* * *
 
Je n’avais jamais vu une femme si radieusement belle. Je n’en avais jamais rêvée de pareille. Son visage m’avait frappé le premier jour par sa régularité et son éclat, et, très grande, – plus grande que moi, – elle m’avait paru à la fois opulente et fine, mais je n’aurais pas cru à une telle perfection de splendeur dans les formes.
 
On eût dit quelque Ève des grandes fresques religieuses, dans ses proportions suprahumaines. Énorme, suave, et souple, elle en avait la chair abondante, la lumière simple, le geste mesuré et important. De larges épaules, de lourds seins droits, de petits pieds et des jambes qui s’évasaient, les mollets ronds comme deux seins.
 
Elle avait pris instinctivement l’attitude suprême de la Vénus de Médicis : un bras demi-plié, devant ses seins, l’autre allongé, la main ouverte devant son ventre. Puis, dans une exaltation d’offrande, elle éleva ses deux mains à ses cheveux.
 
Tout ce qu’avait caché sa robe, elle l’apportait à ses regards. Toute cette blancheur, qu’elle seule, jusqu’ici, avait vue, elle la donnait en holocauste à cette attention mâle, qui allait mourir, mais qui vivait.
 
Tout : son ventre lisse de vierge au large duvet d’or ; sa peau fine et soyeuse, d’une couleur si pure et si éclairée qu’elle avait par endroits des reflets d’argent et qu’on y voyait à la gorge et à l’aine transparaître un peu du bleu des veines, posé sur la carnation comme un frisson d’azur ; le pli que faisait sa taille portée sur le côté, et qui était, avec le léger collier vivant de son cou, la seule ligne qui fût sur son corps, et ses hanches larges comme le monde, et le regard limpide et troublé qu’elle avait quand elle était nue.
 
… Elle parla ; elle dit d’une voix de songe, allant plus loin encore dans le don suprême :
 
– Personne, – et elle appuya sur ce mot avec une insistance qui nommait quelqu’un – personne, entendez-moi bien, quoi qu’il arrive, ne saura jamais ce que j’ai fait ce soir.
 
Après qu’elle eût donné pour l’éternité un secret à l’adorateur abattu près d’elle comme une victime, ce fut elle qui s’agenouilla devant lui. Ses genoux clairs et brillants frappèrent le tapis vulgaire, et ainsi approchée, vraiment nue pour la première fois de sa vie, rougissante jusqu’aux épaules, fleurie et parée de sa chasteté, elle balbutia d’informes paroles de gratitude, comme si elle sentait bien que ce qu’elle faisait était au-dessus de son devoir et plus beau, et qu’elle en fût éblouie elle-même.
 
* * *
 
Et quand elle s’est habillée et obscurcie à jamais, et qu’ils se sont quittés sans rien oser se dire, je suis balancé par un grand doute. A-t-elle eu raison, a-t-elle eu tort ? J’ai vu l’homme pleurer et je l’ai entendu se murmurer :
 
– Maintenant, je ne saurai plus mourir !
 
 
L’homme reste maintenant couché. On circule autour de lui avec précaution. Il fait de menus gestes, prononce de rares paroles, demande à boire, sourit, se tait sous l’afflux des pensées.
 
Ce matin, il a pris la forme héréditaire, a joint les mains.
 
On l’entoura, on le regarda.
 
– Voulez-vous un prêtre ?
 
– Oui… non… dit-il.
 
On sortit ; et quelques instants après, comme s’il attendait derrière la porte, un homme à la robe sombre se trouva là. Ils étaient seuls.
 
Le mourant tourna la figure vers le nouveau venu.
 
– Je vais mourir, lui dit-il.
 
– De quelle religion, êtes-vous ? dit le prêtre.
 
* * *
 
– De la religion de mon pays, orthodoxe.
 
– C’est une hérésie qu’il faut tout d’abord abjurer. Il n’y a de vrai que la religion catholique romaine.
 
Il continua :
 
– Confessez-vous… Je vous absoudrai et vous baptiserai.
 
L’autre ne répondit pas. Le prêtre répéta sa question :
 
– Confessez-vous. Dites-moi ce que vous avez fait de mal – en plus de votre erreur. Vous vous repentirez, et tout vous sera pardonné.
 
– De mal ?
 
– Rappelez-vous… Faut-il que je vous aide ?
 
Il désigna la porte de la tête.
 
– Cette personne qui est là ?
 
– Je suis marié avec elle, dit l’homme avec une hésitation.
 
Celle-ci n’avait pas échappé à la figure penchée sur lui, les oreilles tendues. Le prêtre flaira quelque chose :
 
– Depuis quand ?
 
– Depuis deux jours.
 
– Oh ! depuis deux jours ! Et avant, vous avez péché avec elle ?
 
– Non, dit l’homme.
 
– Ah !… je suppose que vous ne mentez pas. Et pourquoi n’avez-vous pas péché ? Ce n’est pas naturel. Car enfin, insista-t-il, vous êtes un homme…
 
Et comme le malade s’agitait, s’effarait :
 
– Ne vous étonnez pas, mon fils, si mes questions sont droites et nettes au point de vous faire crier. Je vous interroge en toute simplicité, et sous le couvert de la simplicité auguste de mon ministère. Répondez-moi de la même façon simple – et vous vous entendrez avec Dieu, ajouta-t-il non sans bonhomie.
 
– C’est une jeune fille, fit le vieillard. Elle est fiancée. Je l’ai recueillie lorsqu’elle était tout enfant. Elle a partagé les fatigues de ma vie de voyages, m’a soigné. Je l’ai épousée avant de mourir, parce que je suis riche et qu’elle est pauvre.
 
– Pour cela seulement ? Il n’y a rien d’autre, rien ?
 
Il fixait la figure adverse avec attention, interrogateur, l’œil exigeant. Puis il dit « hein ? » en souriant avec sa bouche nue et en faisant un clignement d’yeux engageant, presque complice.
 
– Je l’aime, dit l’homme.
 
– Enfin, vous avouez ! s’écria le prêtre.
 
* * *
 
Il poursuivit, les yeux dans les yeux du moribond, le heurtant du souffle de ses paroles :
 
– Alors, vous avez désiré cette femme, la chair de cette femme, et commis en l’esprit, pendant longtemps, hein, oui, pendant longtemps, le péché ?…
 
« Dites-moi, pendant vos voyages communs, comment, dans les hôtels, vous arrangiez-vous pour les chambres, les lits ?
 
« Elle vous a soigné, dites-vous. Qu’avait-elle à faire pour cela ? »
 
Ces quelques questions par lesquelles l’homme sacré essayait d’entrer dans la misère de celui qui était tombé là l’écartaient comme des injures. Leurs figures se considéraient maintenant, à l’affût l’une de l’autre, et je voyais s’agrandir le malentendu où chacun d’eux s’enfonçait.
 
Le mourant s’était clos, devenu dur et incrédule, devant cet étranger à face vulgaire, dans la bouche duquel les mots de Dieu et de vérité prenaient une allure de comique énorme, et qui voulait qu’on lui ouvrît son cœur.
 
Il fit pourtant un effort :
 
– Si j’ai péché en esprit, pour parler comme vous, fit-il, cela prouve que je n’ai pas péché, et pourquoi me repentirais-je de ce qui fut purement et simplement de la souffrance ?
 
– Oh ! pas de théories. Nous ne sommes pas ici pour cela. Je vous dis, moi, entendez-vous, moi, que la faute commise en esprit est commise en intention, et que c’est par conséquent une faute effective dont il y a lieu de se confesser et de se racheter. Racontez-moi dans quelles conditions le désir vous incita à la pensée coupable ; et dites-moi combien de fois cela s’est produit. Donnez-moi des détails.
 
– Mais j’ai résisté, gémit le malheureux, c’est tout ce que j’ai à dire.
 
– Ce n’est pas suffisant. La souillure – vous êtes persuadé maintenant, je présume, de la justesse de ce terme – la souillure doit être lavée par la vérité.
 
– Soit, dit le mourant, vaincu. J’avoue que j’ai commis ce péché, et je m’en repens.
 
– Ce n’est pas là une confession et cela ne fait pas mon affaire, rétorqua le prêtre. Dans quelles circonstances, exactement, vous êtes-vous laissé aller, en ce qui concerne cette personne, aux suggestions de l’esprit du mal ?
 
L’homme fut secoué d’un accès de révolte. Il se dressa à demi, s’accouda, fixant l’étranger qui le regardait, lui aussi, les yeux dans les yeux.
 
– Pourquoi ai-je en moi l’esprit du mal ? demanda-t-il.
 
* * *
 
– Tous les hommes l’ont en eux.
 
– Alors c’est Dieu qui le leur a donné, puisque c’est Dieu qui les a faits.
 
– Ah ! vous êtes un discuteur, vous ! À votre gré. Je répondrai. L’homme a à la fois l’esprit du bien et l’esprit du mal, c’est-à-dire la possibilité de faire l’un ou l’autre. S’il succombe au mal, il est maudit ; s’il en triomphe, il est récompensé. Pour être sauvé, il faut qu’il le mérite en luttant de toutes ses forces.
 
– Quelles forces ?
 
– La vertu, la foi.
 
– Et s’il n’a pas assez de vertu et de foi, est-ce sa faute ?
 
– Oui, car alors c’est qu’il a trop d’iniquité et d’aveuglement dans l’âme.
 
L’autre répéta :
 
– Qu’est-ce qui a déposé dans son âme sa dose de vertu et sa dose d’iniquité ?
 
– Dieu lui a donné la vertu, il lui a laissé aussi la possibilité de mal faire ; mais il lui a donné en même temps le libre arbitre lui permettant de choisir à son gré le bien ou le mal.
 
– Mais s’il a plus de mauvais instincts que de bons et qu’ils soient plus forts, comment lui serait-il possible de se tourner du côté du bien ?
 
– À cause du libre arbitre, dit le prêtre.
 
– Ce n’est qu’un bon instinct, le libre arbitre, et si…
 
– L’homme serait bon s’il voulait, voilà. Aussi bien, nous n’en finirons jamais à discuter l’indiscutable. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les choses iraient autrement si Lucifer n’avait pas été maudit et si le premier homme n’avait pas péché.
 
– Il n’est pas juste, dit le malade, ranimé par cette lutte, et qui sans doute allait lourdement retomber – que nous portions la peine de Lucifer et d’Adam.
 
« Mais surtout, il est monstrueux que ceux-là aient été maudits et punis. S’ils ont succombé, c’est que Dieu, qui les a tirés de rien, de rien, comprenez-vous, c’est-à-dire qui leur a donné tout ce qui était en eux, leur a donné plus de vice que de vertu. Il les a punis d’être tombés là où il les a jetés ! »
 
L’homme, toujours accoudé, et le menton dans la main, – maigre et noir, ouvrit grands ses yeux vers son interlocuteur, et l’écouta comme un sphinx.
 
Le prêtre répéta, comme s’il ne comprenait rien d’autre :
 
– Ils auraient pu être purs, s’ils avaient voulu ; c’est cela le libre arbitre.
 
Sa voix était presque douce. Il ne paraissait pas avoir été atteint par la série de blasphèmes sortis de l’homme qu’il était venu assister. Il se désintéressait de cette discussion théologique, y contribuant avec les mots indispensables, par habitude. Mais peut-être attendait-il que le parleur fût las de parler.
 
Et comme celui-ci soufflait lentement, exténué, il fit entendre, il montra cette phrase nette et froide comme une inscription de pierre :
 
– Les méchants sont malheureux ; les bons ou les repentants sont heureux, au ciel.
 
– Et sur terre ?
 
– Sur terre, les bons sont malheureux comme les autres, plus que les autres, car plus on souffre ici-bas, plus on est récompensé là-haut.
 
L’homme se souleva à nouveau, pris d’une nouvelle colère qui l’usait comme une fièvre.
 
– Ah ! dit-il, plus que le péché originel, plus que la prédestination, la souffrance des bons sur la terre est une abomination. Rien ne l’excuse.
 
Le prêtre regardait le révolté d’un œil vide… (Oui, je le voyais bien, il attendait !) Il proféra, avec un grand calme :
 
– Comment sans cela éprouver les âmes ?
 
– Rien ne l’excuse ! Pas même cette puérile raison basée sur l’ignorance où serait Dieu de la véritable qualité des âmes. Les bons ne devraient pas souffrir, si la justice était posée quelque part. Ils ne devraient pas souffrir, même un peu, même un instant dans l’éternité. « Il faut pâtir pour être heureux. » Comment se fait-il que personne ne se soit jamais levé pour crier contre la loi sauvage !
 
Il s’épuisait… Sa voix s’enrouait. Son corps malmené haletait ; il y avait des trous dans ses phrases…
 
– Il n’y aurait rien eu à répondre à l’accusation de cette voix. Vous aurez beau tourner et retourner la bonté divine dans tous les sens, la patiner et la travailler, vous n’en effacerez pas la tache qu’y fait la souffrance imméritée.
 
– Mais le bonheur gagné à force de douleur, c’est l’universelle destinée, la loi commune.
 
– C’est parce qu’elle est la loi commune qu’elle fait douter de Dieu.
 
– Les desseins de Dieu sont impénétrables.
 
Le mourant jeta en avant ses bras maigres ; ses yeux se creusèrent. Il cria :
 
– Mensonge !
 
* * *
 
– En voilà assez, dit le prêtre. J’ai écouté avec patience vos divagations dont j’ai pitié ; mais il ne s’agit pas de tous ces raisonnements. Il faut vous apprêter à paraître devant ce Dieu loin duquel vous me semblez avoir vécu. Si vous avez souffert, vous serez consolé dans son sein. Que cela vous suffise.
 
Le malade était retombé étendu. Il resta quelque temps immobile sous les plis du drap blanc, comme une statue de marbre à face de bronze couchée sur un sépulcre.
 
Sa voix reprit vie :
 
– Dieu ne peut pas me consoler.
 
– Mon fils, mon fils, que dites-vous ?
 
– Dieu ne peut pas me consoler parce qu’il ne peut pas me donner ce que je désire.
 
– Ah ! mon pauvre enfant, comme vous êtes enfoui dans l’aveuglement… Et la puissance infinie de Dieu, qu’est-ce que vous en faites ?
 
– Hélas, je ne la fais pas ! dit l’homme.
 
– Quoi ? L’homme se débattrait toute sa vie, tenaillé par la douleur, et il n’y aurait point pour lui de consolation ! Qu’est-ce que vous pouvez bien répondre à cela ?
 
– Hélas, ce n’est pas une question, dit l’homme.
 
– Pourquoi m’avez-vous fait appeler ?
 
– J’espérais, j’espérais.
 
– Quoi ? qu’espériez-vous ?
 
– Je ne sais pas, on n’espère jamais que ce qu’on ne sait pas.
 
Ses mains errèrent dans l’espace, puis retombèrent.
 
Ils restèrent muets, invariables… Je sentais bien qu’il s’agissait, dans leurs têtes, de l’existence même de Dieu. Est-ce que Dieu n’est pas, est-ce que le passé et l’avenir sont morts… Malgré tout, malgré tout, il y eut un peu de rapprochement, le temps d’un éclair, entre ces deux êtres occupés par la même idée, entre ces deux suppliants, entre ces deux frères de dissemblance.
 
– Le temps passe, dit le prêtre.
 
Et reprenant le dialogue au point où il l’avait laissé tout à l’heure, comme si rien n’avait été dit depuis :
 
– Dites-moi les circonstances de votre péché de chair. Dites-moi… Lorsque vous étiez seul avec cette personne, côte à côte, tout près, est-ce que vous vous parliez ou est-ce que vous vous taisiez ?
 
– Je ne crois pas en vous, dit l’homme.
 
Le prêtre fronça les sourcils.
 
– Repentez-vous, et dites-moi que vous croyez à la religion catholique qui vous sauvera.
 
Mais l’autre secoua la tête en une immense angoisse, et nia tout son bonheur :
 
– La religion… commença-t-il.
 
Le prêtre lui coupa brutalement la parole.
 
– Vous n’allez pas recommencer ? Taisez-vous. Toutes vos arguties, je les balaye d’un geste. Commencez par croire à la religion, vous verrez après ce que c’est. Vous n’y croirez pas parce qu’elle vous plaira, je suppose ? C’est pour cela que toutes vos paroles sont hors de saison, et que je suis venu, moi, pour vous forcer à croire.
 
C’était un duel, un acharnement. Les deux hommes se regardaient au bord de la tombe comme deux ennemis.
 
– Il faut croire.
 
– Je ne crois pas.
 
– Il le faut.
 
– Vous voulez changer la vérité avec des menaces.
 
– Oui.
 
Il accentua la netteté rudimentaire de son commandement :
 
– Persuadé ou non, croyez. Il ne s’agit pas d’évidence, il s’agit de croyance. Il faut croire tout d’abord, sinon, on risque de ne croire jamais. Dieu ne daigne pas convaincre lui-même les incrédules. Il n’est plus, le temps des miracles. Le seul miracle, c’est nous, et c’est la foi. « Crois, et le ciel te fera croire. »
 
Crois ! Il lui jetait le même mot sans cesse, comme des pierres.
 
– Mon fils, reprit-il, plus solennel, debout, sa grosse main ronde levée, j’exige de vous un acte de foi.
 
– Allez-vous-en, dit l’homme, haineux.
 
Mais le prêtre ne bougea pas.
 
Aiguillonné par l’urgence, poussé par la nécessité de sauver cette âme malgré elle, il devint implacable.
 
– Vous allez mourir, dit-il, vous allez mourir. Vous n’avez que peu d’instants à vivre. Soumettez-vous.
 
– Non, dit l’homme.
 
L’homme à la robe noire lui saisit les deux mains.
 
– Soumettez-vous. Pas de recherche de discussion comme celle où vous venez de perdre un temps précieux… Tout cela n’a pas d’importance. Autant en emporte le vent… Nous sommes seuls, vous et moi, avec Dieu.
 
Il hocha la tête au petit front bombé, au nez avançant et rond, évasé en deux narines humides et sombres, aux minces lèvres jaunes bridant comme des ficelles deux dents proéminentes et isolées dans le noir ; sa figure pleine de lignes le long du front, entre les sourcils, autour de la bouche, et couverte d’une couche grise sur le menton et les joues ; et il dit :
 
– Je représente Dieu. Vous êtes devant moi comme si vous étiez devant Dieu. Dites simplement : « Je crois », et je vous tiendrai quitte. « Je crois » : tout est là. Le reste m’est indifférent.
 
Il se penchait de plus en plus, collant presque sa figure à celle du moribond, cherchant à placer son absolution comme un coup.
 
– Récitez simplement avec moi : « Notre Père, qui êtes aux cieux ». Je ne vous demanderai pas autre chose.
 
La figure du malade, crispée de refus, faisait le geste de négation : Non… Non…
 
Tout à coup le prêtre se releva, l’air triomphant :
 
– Enfin ! vous l’avez dit.
 
– Non.
 
– Ah ! gronda le prêtre entre ses dents.
 
Il lui pétrissait les mains, on sentait qu’il l’aurait pris dans ses bras pour l’embrasser, pour l’étouffer, qu’il l’aurait assassiné si son râle eût dû être un aveu – tellement il était bondé du désir de le persuader, de lui arracher la parole qu’il était venu chercher sur sa lèvre.
 
Il rejeta les mains flétries, arpenta la chambre comme un fauve, revint se planter devant le lit.
 
– Songe que tu vas mourir, pourrir, bégaya-t-il au misérable… Tu seras bientôt dans la terre. Dis : « Notre Père », ces deux mots seulement, rien de plus.
 
Il était posé sur lui, épiant sa bouche, accroupi et sombre comme un démon guettant une âme, comme toute l’Église sur toute l’humanité mourante.
 
– Dis-le… Dis-le… Dis-le…
 
L’autre essaya de se dégager, et râla furieusement, tout bas, avec tout le reste de sa voix : Non.
 
– Canaille ! lui cria le prêtre.
 
* * *
 
– Tu mourras au moins avec un crucifix dans les griffes.
 
Il tira un crucifix de sa poche, et le lui plaça sur la poitrine, lourdement.
 
L’autre se remua en une sourde horreur, comme si la religion eût été contagieuse, et rejeta l’objet par terre.
 
Le prêtre se baissa en marmottant des insultes : « Pourriture, tu veux crever comme un chien, mais je suis là ! » Il ramassa la croix, la garda dans sa main, et l’œil étincelant, sûr de survivre et d’écraser, attendit pour la dernière fois.
 
Le mourant haletait, complètement à bout de fortes, rendu. Le prêtre, le voyant en son pouvoir, lui posa de nouveau le crucifix sur la poitrine. Cette fois, l’autre le conserva, ne pouvant plus que le regarder avec des yeux de haine et de naufrage ; et ses regards ne le firent pas tomber.
 
Quand l’homme noir fut parti dans la nuit, et que son interlocuteur peu à peu se réveilla de lui, s’en délivra, je pensai que ce prêtre, dans sa violence et sa grossièreté, avait horriblement raison. Mauvais prêtre ? Non, bon prêtre qui n’avait cessé de parler selon sa conscience et sa croyance, et qui cherchait à appliquer simplement sa religion, telle qu’elle est, sans concessions hypocrites. Ignorant, maladroit, fruste – oui, mais honnête et logique même dans son affreux attentat. Pendant une demi-heure que je l’avais entendu, il avait essayé, par tous les moyens qu’emploie et que recommande la religion, de pratiquer son métier de recruteur de fidèles et de donneur d’absolution ; il avait dit tout ce qu’un prêtre ne peut pas ne pas dire. Tout le dogme se montrait, net et explicite, à travers la brutale vulgarité du serviteur, de l’esclave. À un certain moment, désemparé, il avait gémi avec une vraie souffrance : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ! » Si l’homme avait raison, le prêtre avait raison. C’était le prêtre, la bête de la religion.
 
* * *
 
… Ah ! cette chose qui ne bougeait pas, droite, près du lit… Cette grande chose haute qui n’y était pas tout à l’heure – interceptant la flamme sautante de la bougie posée près du malade…
 
Je fis, par mégarde, un peu de bruit en m’appuyant, et très lentement, la chose tourna vers moi une figure, avec une épouvante qui m’épouvanta.
 
Je connaissais cette tête trouble… N’était-ce point le patron de l’hôtel, un homme aux allures étranges, qu’on voyait peu…
 
Il avait rôdé dans le couloir, attendant le moment où le malade, dans le désarroi de cette installation, serait seul. Et il était debout près de l’homme endormi ou désarmé de faiblesse.
 
Il tendit la main vers une sacoche déposée près du lit. En faisant ce mouvement, il regardait le moribond, de sorte que sa main manqua, à deux reprises, l’objet.
 
Il y eut des craquements à l’étage supérieur, et nous tressaillîmes. Une porte battit ; il se haussa comme pour arrêter un cri.
 
… Il ouvrit lentement la sacoche. Et moi, moi, ne me connaissant plus, j’avais peur qu’il n’en eût pas le temps…
 
Il en tira un paquet qui bruissa doucement. Et, lorsqu’il considéra, dans sa main à lui, la liasse de billets de banque, je vis l’illumination extraordinaire qui s’irradia sur sa figure. Tous les sentiments d’amour y étaient mêlés : adoration, mysticisme, et aussi amour brutal… – sorte d’extase surnaturelle, et aussi satisfaction grossière qui embrassait déjà des joies immédiates… Oui, tous les amours s’imprimèrent un instant sur l’humanité profonde de cette figure de voleur.
 
… Quelqu’un guettait derrière la porte entrebâillée… J’ai vu l’appel d’un bras.
 
Il est parti sur la pointe du pied, lentement, précipitamment.
 
Je suis un honnête homme, moi, et pourtant, j’ai retenu mon souffle en même temps que lui ; je l’ai compris… J’ai beau m’en défendre : avec une horreur et une joie fraternelles aux siennes, j’ai volé avec lui.
 
… Tous les vols sont passionnels, même celui-là, qui est lâche et vulgaire (son regard d’inextinguible amour pour le trésor soudain saisi !). Tous les délits, tous les crimes, sont des attentats accomplis à l’image de l’immense désir de vol qui est notre essence même et la forme de notre âme nue : avoir ce qu’on n’a pas.
 
Mais alors, il faudrait absoudre les criminels, et le châtiment est une injustice ?… Non, il faut s’en défendre. Il faut – puisque la société des hommes est étayée sur l’honnêteté – les frapper pour les résoudre à l’impuissance et surtout pour éblouir d’épouvante et arrêter les autres au seuil de la mauvaise action. Mais il ne faut pas, une fois la faute établie, en chercher les grandes excuses, de peur de l’excuser toujours. Il faut la condamner d’avance, en vertu d’un principe froid. La justice doit être glacée comme une arme.
 
Ce n’est pas, comme son nom semble l’indiquer, une vertu ; c’est une organisation dont la vertu est d’être insensible ; elle ne fait pas expier. Elle n’a rien à voir avec l’expiation. Son rôle est d’élever des exemples : de transformer le coupable en une sorte d’épouvantail, de jeter, dans la méditation de celui qui balance vers le crime, l’argument de sa cruauté. Personne, rien, n’a le droit de faire expier ; d’ailleurs personne ne le peut ; la vengeance est trop séparée de l’acte et atteint pour ainsi dire une autre personne. L’expiation est donc un mot qui n’a aucune espèce d’emploi au monde.
 
 
Il ne bougeait pas, affaibli, affaibli. Le poids sinistre de sa chair le gardait étendu et muet, La mort lui avait déjà ôté ses gestes, ses frissons perceptibles.
 
L’admirable compagne s’était placée exactement dans le regard immobilisé de l’homme, assise devant le pied du lit, face à face avec lui ; ses bras étaient tendus horizontalement vers le bois du lit, et sur le bord supérieur flottaient ses deux belles mains. Son profil s’inclinait légèrement, son profil au dessin si menu et si doux, écriture lumineuse dans la bonté du soir. Sous l’arc délicat du sourcil, le grand œil palpitait, clair, pur ; un ciel enfant ; la finesse de la peau de la joue et de la tempe rayonnait en pâleur, et sa chevelure luxueuse, sa chevelure que j’avais vue nue, dominait de ses gracieux enlacements son front où la pensée était invisible comme Dieu.
 
Elle était seule avec l’homme jeté là, comme entassé, comme déjà au fond d’un trou, – celle qui avait voulu tenir à lui par un frisson et être, s’il mourait, pudiquement veuve. Lui et moi, nous ne voyions au monde que sa figure ; et en vérité, il n’y avait plus que cela dans les ombres approfondies du soir : sa haute figure sans voiles, et aussi ses deux mains magnifiques qui se ressemblaient comme la gloire et la tendresse.
 
… Une voix sortit du lit. Je la reconnaissais à peine.
 
– Je n’ai pas fini de parler, dit la voix.
 
Anna se pencha sur le lit comme au bord d’une bière pour recueillir les paroles qui s’exhalaient pour la dernière fois, sans doute, du corps sans mouvement et presque sans forme.
 
– Aurai-je le temps… aurai-je…
 
On entendait mal un chuchotement qui restait presque dans la bouche. Puis la voix s’habitua encore une fois à l’existence, et fut distincte :
 
– Je voudrais vous faire une confession, Anna.
 
« Je ne veux pas que cette chose meure avec moi, reprit-il, la voix presque ressuscitée. J’ai pitié de ce souvenir. J’ai pitié… Ah ! qu’il ne meure pas…
 
« J’ai aimé une femme avant vous.
 
« Oui… j’ai aimé. Triste et douce image… je voudrais arracher à la mort cette proie ; je vous la donne à vous, puisque vous êtes là. »
 
Il se recueillit pour regarder celle dont il parlait.
 
– Elle était blonde et claire, dit-il.
 
« Vous n’avez pas à en être jalouse, Anna (même lorsqu’on n’aime pas, on est parfois jaloux). Il y avait quelques années à peine que vous veniez de naître. Vous étiez un petit enfant sur lequel, dans la rue, ne se retournaient que les mères.
 
« Nous nous sommes fiancés dans le parc seigneurial de ses parents. Elle avait des boucles blondes pleines de rubans. Je caracolais à cheval devant elle ; elle souriait devant moi.
 
« J’étais alors jeune, fort, plein d’espérance et de commencement. Je croyais que j’allais conquérir le monde et même que j’avais le choix des moyens… Hélas, je n’ai fait que passer vite à sa surface ! Elle était plus jeune encore que moi : si fraîchement éclose, qu’un jour – je me rappelle – il y avait sur le banc du parc où nous étions assis, et pas très loin de nous, sa poupée. Nous nous disions : « Nous reviendrons tous les deux dans ce parc, quand nous serons vieux, n’est-ce pas ? » Nous nous aimions… Vous comprenez… Je n’ai pas le temps de vous dire, mais vous comprenez, Anna, que ces quelques reliques de souvenir que je vous donne au hasard sont belles, plus belles qu’on ne croit !
 
« Elle est morte ce printemps même, au moment – j’ai gardé ce détail – où, la date de notre mariage ayant été officiellement fixée, nous avions décidé de nous tutoyer déjà. Une épidémie qui désola notre pays fit de nous deux victimes. Je me relevai seul. Elle n’eut pas la force d’échapper au monstre. Il y a vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans, Anna, entre sa mort et la mienne.
 
« Et voici le secret le plus précieux : son nom… »
 
Il le murmura. Je ne l’entendis pas.
 
– Redites-le-moi, Anna.
 
Elle répéta, vagues syllabes qui m’atteignirent confusément sans que je pusse les unir en un mot, car il faut entendre très distinctement pour saisir un nom propre inconnu ; les autres parties d’une phrase se suppléent, s’évoquent, mais le nom est tout seul.
 
Et il répéta, la voix de souvenirs baissant comme le jour :
 
– Je vous le confie parce que vous êtes là. Si vous n’étiez pas là, je le confierais à n’importe qui, pourvu qu’il fût sauvé de moi.
 
* * *
 
Il ajouta, usant d’une voix mesurée et sans accent, pour qu’elle pût lui servir jusqu’à la fin :
 
– J’ai autre chose à avouer, une faute et un malheur…
 
– Vous n’avez pas avoué la faute au prêtre ? demanda-t-elle.
 
– Je ne lui ai presque rien dit, se contenta-t-il de répondre.
 
Et il reprit de sa grande voix si calme :
 
– J’avais fait des vers pendant nos fiançailles, des poèmes sur nous. Le manuscrit avait le même nom qu’elle. Nous lisions ensemble ces vers, et nous les aimions et admirions tous deux. « C’est beau, c’est beau ! » disait-elle en battant des mains, chaque fois que je lui avais fait connaître une nouvelle poésie ; et, quand nous étions ensemble, il y avait toujours à portée de notre main ce manuscrit, – le plus beau livre qu’on eût jamais écrit, à notre sens. Elle ne voulait pas que ces vers fussent publiés et sortissent d’entre nous. Un jour, dans le jardin, elle me manifesta sa volonté : « Jamais ! Jamais ! » disait-elle. Elle répétait comme une petite fille obstinée et mutine ce mot qui faisait l’effet d’être trop grand pour elle, en secouant sa tête mignonne où dansaient ses cheveux.
 
La voix de l’homme était devenue à la fois plus sûre et plus tremblante en complétant, en animant les quelques traits de l’ancienne histoire.
 
– Une autre fois, dans la serre, alors que depuis le matin ç’avait été la pluie, la longue pluie immobile, elle me dit : « Philippe… » – Elle me disait : « Philippe », comme vous me le dites.
 
Il s’arrêta, étonné de la simplicité trop simple de la phrase qu’il venait d’énoncer.
 
– Elle me dit : « Connaissez-vous l’histoire du peintre anglais Rossetti ? » et elle me conta cet épisode dont la lecture l’avait vivement impressionnée : il avait promis à la dame qu’il aimait de lui laisser toujours le manuscrit du livre écrit pour elle, et si elle mourait, de l’enfermer avec elle dans le cercueil. Elle mourut, et il fit, en effet, enterrer le manuscrit avec elle. Mais ensuite, mordu par l’amour de la gloire, il viola la promesse et la tombe. « Vous me laisserez votre livre si je meurs avant vous, et vous ne le reprendrez pas, Philippe ? » et je promis en riant, et elle rit aussi.
 
« Je me remis de ma maladie, lentement. Quand je fus assez fort, on m’apprit qu’elle était morte. Quand je pus sortir, on me mena au tombeau, le vaste monument de sa race qui cachait quelque part le nouveau et petit cercueil.
 
« À quoi bon raconter la misère de mon deuil… Tout me le rappelait. J’étais plein d’elle, et elle n’était plus ! Comme ma mémoire s’était affaiblie, chaque détail m’apprenait un souvenir ; mon deuil fut un recommencement affreux de mon amour. La vue du manuscrit me fit souvenir de la promesse. Je le mis dans un coffret sans le relire, et pourtant je ne le connaissais plus, l’esprit lavé par la convalescence. J’obtins qu’on soulevât la dalle, et qu’on ouvrît le cercueil, pour y introduire le livre, selon le vœu de la morte. Un serviteur qui avait assisté à cela, vint me dire : « Il a été mis entre ses mains. »
 
« J’ai vécu. J’ai travaillé. J’ai essayé de faire une œuvre. J’écrivis des drames et des poèmes ; mais rien ne me satisfaisait, et peu à peu, j’eus besoin de notre livre.
 
* * *
 
« Je savais qu’il était beau et sincère et tout vibrant des deux cœurs qui se l’étaient donné, et alors, lâchement, trois ans après, je m’efforçai de le refaire – pour le montrer aux gens. Anna, il faut avoir pitié de nous tous !… Mais je dois le dire, ce n’était pas seulement, comme pour l’artiste anglais, le désir de gloire, d’hommages, qui me poussait à fermer l’oreille à la douce voix, si forte pourtant dans son impuissance, qui sortait du passé : « Vous ne me le reprendrez pas, Philippe… »
 
« Ce n’était pas seulement pour m’enorgueillir aux yeux des autres par une œuvre, forte de l’irrésistible beauté de ce qui fut. C’était aussi pour me ressouvenir mieux, car tout notre amour était dans ce livre.
 
« Je ne parvins pas à reconstituer la suite des poèmes. L’affaiblissement de mes facultés peu après qu’ils furent écrits, les trois années écoulées pendant lesquelles j’avais mis un soin dévot à ne pas ressusciter en pensée ces poésies qui ne devaient plus vivre, tout cela avait vraiment effacé l’œuvre. C’est à peine si je pouvais retrouver, et presque toujours par suite de hasards, les titres des poèmes et quelques vers, et parfois une sorte de retentissement confus, de halo d’émerveillement. Il m’aurait fallu le manuscrit même qui était dans la tombe.
 
« … Et, une nuit, je me sentis y aller…
 
« Je me sentis y aller, après des hésitations et des combats intérieurs qu’il est inutile de raconter puisqu’ils furent inutiles… Et je pensais à l’autre, à l’Anglais, à mon frère ressemblant de misère et de crime, le long du mur du cimetière, tandis que le vent me glaçait les jambes. Je me répétais : « Ce n’est pas la même chose », et cette parole de folie suffisait à me faire poursuivre ma marche.
 
« Je m’étais demandé si je prendrais de la lumière : avec une lumière, ce serait rapide : je verrais tout de suite le coffret et je ne toucherais que lui – mais je verrais tout ! – et je préférai le tâtonnement… J’avais appliqué sur ma figure un mouchoir ruisselant de parfum, et je n’oublierai jamais le mensonge de cette odeur. La première chose que je touchai sur elle, je ne la reconnus pas d’abord dans l’étourdissement de l’épouvante… Son collier… son collier ciselé… je le revis vivant. Le coffret ! Le cadavre me le rendit avec un bruit mouillé. Quelque chose me frôla, faiblement…
 
« Je voulais ne vous jeter que quelques paroles, Anna. Je croyais que je n’aurais pas le loisir de dire comment les choses se passèrent. Cela vaut mieux pour moi, que vous les connaissiez complètement. La vie, qui a été si cruelle pour moi, m’est douce en ce moment, où vous m’écoutez, vous qui vivez, et ce désir d’exprimer ce que je ressentis, de faire revivre le passé, qui a fait de moi un maudit durant les jours dont je vous parle, est ce soir un bienfait qui va de moi à vous et de vous à moi. »
 
Et la jeune femme se penchait dans son attention vers lui ; elle restait immobile et silencieuse. Qu’aurait-elle pu dire, qu’aurait-elle pu faire, de plus doux que son attention ?
 
* * *
 
– Tout le reste de la nuit, je lus le manuscrit volé. N’était-ce pas mon seul secours pour oublier sa mort et penser à sa vie ?…
 
« Je m’aperçus bien vite que ces vers n’étaient pas ce que j’avais cru.
 
« Les poèmes me firent l’impression grandissante d’être confus et trop longs. Le livre si longtemps adoré ne valait pas mieux que ce que j’avais fait depuis. Je me rappelais pas à pas le décor, le fait, le geste anéanti sur lesquels ces vers avaient été copiés, et malgré cette résurrection, je les trouvai d’une banalité lourde ou d’une emphase excessive.
 
« Un désespoir glacé m’envahit tandis que je baissais la tête devant ces restes de chant. Leur séjour dans la tombe semblait avoir déformé et inanimé mes poésies. Elles étaient aussi misérables que la main desséchée à qui je les avais prises. Elles avaient été si douces ! « C’est beau, c’est beau ! » avait crié tant de fois la petite voix heureuse tandis que les mains se joignaient admirablement.
 
« C’est que la voix et les poèmes étaient vivants alors, que l’ardeur et le délire de l’amour avaient paré mes rimes de tous leurs dons, que tout cela était du passé, et qu’en réalité l’amour n’était plus.
 
« C’était l’oubli que je lisais en même temps que mon livre… Oui, il y avait eu une contagion de la mort. Oui, mes vers étaient restés trop longtemps dans le silence et dans l’ombre. Hélas, hélas, elle y était restée depuis trop longtemps aussi, celle qui dormait là-bas avec son calme affreux – dans ce sépulcre où je n’aurais jamais osé entrer si mon amour l’eût faite encore vivante. Elle était vraiment morte.
 
« Et j’ai pensé que mon action avait été un sacrilège inutile – et que tout ce que l’on promet et tout ce qu’on jure ici-bas est un sacrilège inutile.
 
« Elle était vraiment morte. Ah ! comme je l’ai pleurée, cette nuit-là ! Cela a été ma vraie nuit de deuil… Quand on vient de perdre un être aimé, il y a un pauvre moment – après le choc brutal – où on commence à comprendre que c’est fini, et alors le désespoir se dénude, se met partout et s’immensifie. Cette nuit ce fut ainsi, sous l’empire de l’émotion de mon crime, et du désenchantement des poèmes, plus grand que le crime, plus grand que tout !
 
« Je la revis. Comme elle était jolie, avec les gestes vifs et clairs où elle se dépensait, la grâce animée dont elle se multipliait, son rire qui l’entourait sans cesse, l’infinité de questions qu’elle vous posait toujours… Je revis, dans un rayon de soleil sur une pelouse vert vif, le pli velouté et soyeux de sa jupe (du satin vieux rose très pâle), un jour où, penchée et aplatissant cette jupe des deux mains, elle considérait ses petits pieds (et il y avait non loin, la blancheur d’un piédestal de statue). Une fois, je m’étais amusé à regarder de tout près son teint pour y trouver un défaut : et je n’en avais pas trouvé sur ce front, cette joue, ce menton, sur tout ce visage à la peau fragile et polie, arrêté un instant dans son envolement perpétuel pour se prêter à mon expérience, et j’avais balbutié, avec un attendrissement voisin des larmes, sans savoir ce que je disais : « C’est trop… c’est trop… » Elle était la princesse de tous ceux qui la voyaient. Dans les rues du bourg, les boutiquiers s’estimaient heureux d’être sur le seuil de leur porte quand elle passait. Et tous, même les vieillards, s’approchaient d’elle avec respect. N’avait-elle pas l’air d’une reine sur le grand banc de pierre sculpté du parc, à demi-étendue, appuyée sur le dossier large – ce grand banc de pierre qui était maintenant une espèce de tombeau vide…
 
« J’avais gardé quelques objets à elle : un éventail, et je maniai et je fis remuer un peu devant mes yeux cet éventail mort ; son petit gant, tout froid ; les lettres écrites par elle et qui se laissaient voir impudiquement…
 
« Oh ! pendant un instant au milieu des temps j’ai su combien je l’avais aimée, elle qui fut vivante et qui était morte, elle qui fut soleil et cri, et qui était maintenant sous la terre une sorte de source obscure.
 
« Et j’ai pleuré aussi sur le cœur humain. Cette nuit-là, j’ai compris à la hauteur de ce que j’ai senti. Puis il est venu, l’oubli logique, ils sont venus, les moments où cela ne m’a pas attristé de me souvenir que j’avais pleuré.
 
* * *
 
« Voilà la confession que je voulais vous faire, Anna… Je voulais que cette histoire d’amour, vieille d’un quart de siècle, ne finît pas encore. Cela fut si tremblant et si réel, cela fut une si grande chose, que je le raconte, en toute simplicité, à la survivante que vous êtes…
 
« Depuis, je vous ai aimée, et je vous aime. Je vous offre, comme à la souveraine et à la solitaire, l’image de la petite créature qui aura toujours dix-sept ans… »
 
Il soupira, et il laissa tomber cette phrase qui me montrait une fois de plus la pauvreté de la religion parmi le cœur humain :
 
– Je vous adore uniquement, moi qui l’ai adorée, moi qu’elle adorait. Ah ! comment est-il possible qu’il y ait un paradis où on retrouve le bonheur !…
 
Sa voix s’élève, ses bras inertes frémissent. Il sort un instant de la profonde immobilité.
 
– Ah ! c’est vous, c’est vous ! Vous seule !
 
Et il a un grand appel désemparé, sans limites.
 
– Ah ! Anna, Anna, si j’avais été vraiment marié avec vous, si nous avions vécu comme deux époux, si nous avions eu des enfants, si vous aviez été à côté de moi comme vous l’êtes ce soir, mais vraiment à côté de moi !
 
Il retomba. Il avait crié si fort, que, même s’il n’y avait pas eu cette fente au mur, je l’aurais entendu de ma chambre. Il disait son rêve total, il le donnait, il le donnait autour de lui, éperdûment. Cette sincérité, indifférente à tout, avait une signification définitive qui me broyait le cœur.
 
– Pardonnez-moi. Pardonnez-moi… C’est presque un blasphème… Je n’ai pas pu m’empêcher…
 
Ses paroles s’arrêtèrent : on sentait sa volonté qui lui calmait le visage, son âme qui le faisait taire ; mais ses yeux semblaient gémir.
 
Il répéta plus bas, comme pour lui-même : « Vous… Vous !… »
 
Il s’assoupit dans ce mot : vous…
 
* * *
 
Il est mort, cette nuit. Je l’ai vu mourir. Par un hasard étrange, il était seul au moment où il est mort.
 
Il n’y a pas eu de râle, ni d’agonie proprement dite. Il n’a pas ramené ses couvertures sous ses doigts, ni parlé, ni crié. Pas de dernier soupir, pas d’illumination. Il n’y a rien eu.
 
Il avait demandé à Anna de lui donner à boire. Comme il n’y avait plus d’eau, et que la garde était précisément en ce moment absente, elle était sortie rapidement pour en chercher. Elle n’avait même pas fermé la porte.
 
La lueur de la lampe emplissait la chambre.
 
J’ai regardé le visage de l’homme et j’ai senti, à je ne sais quel signe, que le grand silence, en ce moment, le submergeait.
 
Alors, moi, instinctivement, je lui ai crié, et n’ai pu m’empêcher de lui crier pour qu’il ne fût pas seul :
 
– Je vous vois !
 
Ma voix bizarre, déshabituée de parler, a pénétré dans la chambre.
 
Mais il mourut au moment même où je lui donnais cette aumône de fou. Sa tête s’était raidie légèrement en arrière, et ses prunelles s’étaient révulsées.
 
Anna rentrait ; elle avait dû m’entendre vaguement, car elle se hâtait.
 
Elle le vit. Elle poussa un cri effrayant, de toute sa force, de toute la puissance de sa chair saine, un cri pur et vraiment veuf. Elle se mit à genoux devant le lit.
 
La garde arrivait sur ses pas et leva les bras au ciel. Il régna du silence, l’éclair d’incroyable misère où, quel qu’on soit, et où qu’on soit, on s’abîme totalement devant un mort. La femme à genoux, la femme debout regardaient celui qui était étendu là, inerte comme s’il n’avait jamais été ; elles étaient toutes deux presque mortes.
 
Puis, Anna pleura comme un enfant. Elle se leva ; la garde alla chercher du monde. Anna, qui avait un corsage clair, prit instinctivement le châle noir que la vieille femme avait laissé sur un fauteuil et s’en enveloppa.
 
* * *
 
La chambre, morne ces derniers temps, s’emplit de vie et s’anima.
 
On alluma des bougies partout, et les étoiles qu’on voyait à travers la fenêtre disparurent.
 
… On s’agenouilla, on pleura, on le supplia. Il commandait ; on disait : lui. Il y avait des têtes de serviteurs que je n’avais pas vues encore, mais qu’il connaissait bien, lui. Il semblait que tous ses gens mendiaient autour de lui, qu’ils souffraient, qu’ils mouraient et que lui était vivant.
 
– Il a dû souffrir beaucoup lorsqu’il est mort, dit le médecin à mi-voix à la garde, à un moment où il était tout près de moi.
 
– Il était si faible pourtant, le pauvre homme !
 
– Mais, dit le médecin, la faiblesse n’empêche de souffrir qu’aux yeux des autres.
 
* * *
 
Le matin, une lueur blafarde entoure ces figures et ces lumières martyrisées. La présence du jour commençant, subtil et froid, affadit l’atmosphère de la chambre, la rend plus pesante et trouble. Une voix très basse, honteuse, a dérangé un instant le silence qui durait depuis plusieurs heures.
 
– Il ne faut pas ouvrir la fenêtre ; il s’abîmerait plus vite.
 
– Il fait froid, murmure-t-on…
 
Deux mains ont ramené et croisé une fourrure… Quelqu’un s’est levé, puis assis. Un autre a tourné la tête. Un soupir s’exhale.
 
On dirait qu’on a profité des quelques paroles prononcées pour se départir du calme où on se glaçait. Puis on adresse un regard renouvelé à l’homme placé dans la chapelle ardente, – immobile, inexorablement immobile, comme l’idole crucifiée qui est attachée dans les temples.
 
Je crois que, tout à l’heure, je me suis assoupi sur mon lit… Pourtant, il doit être très tôt… Tout à coup voici venir du ciel gris une sonnerie d’église.
 
Après cette nuit harassante, une détente contre l’immobilité cadavérique de notre attention agit malgré tout, et je sais quelle douceur me ramène de force, avec ces sons de cloche, à des souvenirs d’enfance… Je pense à une campagne, qui me garde étroitement, que les voix des cloches couvrent d’un ciel rapetissé et sensible, à une patrie de calme où tout est bon, où la neige signifie Noël, où le soleil est un disque attiédi qu’on peut et qu’on doit regarder… Et au milieu de tout cela, toujours au milieu de tout, l’église.
 
La sonnerie s’est terminée. Son retentissement de lumière doucement se tait, et l’écho de son écho… Voici une autre sonnerie : l’heure. Huit heures, huit coups sonores, détachés, d’une régularité terrible, d’un calme invincible, simples, simples. On les compte, et lorsqu’ils ont cessé de frapper l’air, on ne peut que les recompter. Le temps qui passe… Le temps informe, et l’effort humain qui le précise et le régularise et en fait comme une œuvre de destinée.
 
Et je pense à la grande symphonie de ces deux motifs célestes.
 
Les notes claires sèment de la lumière… Elles sont de plus en plus serrées, et on voit le firmament étoilé se changer en aurore. L’église rayonne de l’ample et fine vibration qui pénètre même les murs ; le décor familier des chambres s’en présente aux yeux plus tendrement, la nature s’en enjolive : la pluie est, sur les feuilles, des perles, et une sorte de mousseline dans le ciel ; le givre met sur les carreaux une broderie qui semble faite par des mains féminines. La sonnerie porte à demi et allège les heures et les jours ; à chaque jour suffit son travail ; lors du renouvellement des saisons, elle fait songer à la façon différente qu’a chacune d’elles d’être bonne ; elle rassure le rêve sur son sort futur ; chacun est content de sa vie, et tout le monde est consolé d’avance.
 
Après la foule multicolore et diverse dont la danse éthérée des cloches domine et règle la fête entière, voilà un seul cœur, dont monte le cri ; ce cri est d’un mouvement simple, mais on sent qu’il n’aura pas de fin ni de bornes et qu’il a, en quelque sorte, la forme de l’azur. Il confond son vol avec celui de la voix religieuse ; il monte en même temps qu’elle à chaque sursaut de ses trois coups d’ailes, ou dans un frémissement d’innombrables battements lorsqu’elle s’épanouit en carillons.
 
Mais quelque chose est là qu’on oubliait, quelque chose de plus vaste que la joie, et qui marque à coups sourds son existence indéracinable. On le pressentait, on l’entend, on le sent. Le balancier va marteler les rêves, s’imposer parmi les illusions, insensible aux tendres caresses contraires, et chaque choc pénètre comme un clou.
 
Quelle que soit la grandeur du chant de l’angélus, la parole supérieure des heures l’enveloppe de son calme ; elle s’amplifie en jours, en années, en générations. Elle domine le monde comme le clocher dominait le village. Le cri du cœur résiste passionnément. Il est seul : le chant pieux n’était pas soutenu par le ciel comme celui du temps par l’ombre. L’heure est un grand rythme monotone dont chaque avertissement sonore coupe l’infatigable espoir qui remonte en un mouvement perpétuel, mais ne dérange pas l’immortel motif, l’adagio définitif qui tombe de l’horloge… Et la mélodie brisée ne peut que changer la tristesse en beauté.
 
 
Je suis seul cette nuit. Je veille devant ma table. Ma lampe bourdonne comme l’été sur les champs. Je lève les yeux. Les étoiles écartent et poussent le ciel au-dessus de moi, la ville plonge à mes pieds, l’horizon s’enfuit éternellement à mes côtés. Les ombres et les lumières forment une sphère infinie, puisque je suis là.
 
Ce soir je ne suis pas tranquille ; une vaste angoisse m’a saisi. Je me suis assis comme si j’étais tombé. Comme le premier jour, je dirige ma figure vers la glace, attiré par moi-même ; je fouille mon image, et comme le premier jour, je n’ai qu’un cri : « Moi ! »
 
Je voudrais savoir le secret de la vie. J’ai vu des hommes, des groupes, des gestes, des figures. J’ai vu briller dans le crépuscule les yeux tremblants d’êtres profonds comme des puits. J’ai vu la bouche qui, dans un épanouissement de gloire, disait : « Je suis plus sensible que les autres, moi ! » J’ai vu la lutte d’aimer et de se faire comprendre : le refus mutuel des deux interlocuteurs et la mêlée de deux amants, les amants au sourire contagieux, qui ne sont amants que de nom, qui se creusent de baisers, qui s’étreignent plaie à plaie pour se guérir, qui n’ont entre eux aucun attachement, et qui, malgré leur rayonnante extase hors de l’ombre, sont aussi étrangers que la lune et le soleil. J’ai entendu ceux qui ne trouvent un peu de paix que dans l’aveu de leur honteuse misère, et les figures qui ont pleuré, pâles, avec les yeux comme des roses.
 
Je voudrais embrasser tout cela à la fois. Toutes les vérités n’en font qu’une (il m’a fallu venir jusqu’à ce jour pour comprendre cette chose si simple) ; c’est cette vérité des vérités dont j’ai besoin.
 
Ce n’est pas par amour des hommes. Il n’est pas vrai qu’on aime les hommes. Personne n’a aimé, n’aime et n’aimera les hommes. C’est pour moi, – uniquement pour moi, que je cherche à atteindre et à gagner cette pleine vérité qui est par-dessus l’émotion, par-dessus la paix, par-dessus même la vie, comme une espèce de morte. Je veux y puiser une direction, une foi ; je veux m’en servir pour mon salut.
 
Je regarde les souvenirs captivés depuis que je suis ici ; ils sont si nombreux que je suis devenu pour moi-même un étranger, et que je n’ai presque plus de nom ; je les écoute. Je m’évoque moi-même, tendu sur le spectacle des autres, et m’en emplissant comme Dieu, hélas – et, dans une attention suprême, j’essaye de voir et d’entendre ce que je suis. Ce serait si beau de savoir qui je suis !
 
Je pense à tous ceux qui, jusqu’à moi, ont cherché, – savants, poètes, artistes, – à tous ceux qui ont peiné, pleuré, souri vers la réalité, près des temples carrés ou sous la voûte ogivale ou dans les jardins nocturnes, dont le sol n’est plus qu’un souple parfum noir. Je pense au poète latin qui a voulu rassurer et consoler les hommes en leur montrant la vérité sans brume comme une statue. Un fragment de son prélude me revient en mémoire, appris autrefois, puis rejeté et perdu comme presque tout ce que je me suis donné la peine d’apprendre jusqu’ici. Il dit dans sa langue lointaine, barbare au milieu de ma vie quotidienne, qu’il veille pendant les nuits sereines pour chercher dans quelles paroles, dans quel poème, il apportera aux hommes les idées qui les délivreront. Depuis deux mille ans, les hommes sont toujours à rassurer et à consoler. Depuis deux mille ans, je suis toujours à délivrer. Rien n’a changé la face des choses. L’enseignement du Christ ne l’aurait pas changée, même si les hommes ne l’avaient pas abîmée au point de ne plus pouvoir honnêtement s’en servir. Viendra-t-il, le grand poète qui délimitera et éternisera la croyance, le poète qui sera non un fou, non un ignorant éloquent, mais un sage, le grand poète inexorable ? Je ne sais, bien que les hautes paroles de l’homme qui a fini là m’aient donné une vague espérance de sa venue et le droit de l’adorer déjà.
 
Mais moi, moi ! Moi qui ne suis rien qu’un regard, comme j’en ai recueilli, de destinée ? Je suis là à m’en ressouvenir. Je ressemble malgré tout à un poète au seuil d’une œuvre. Poète maudit et stérile qui ne laissera pas de gloire, auquel le hasard a prêté la vérité que le génie lui eût donnée ; œuvre fragile qui passera avec moi, mortelle et fermée aux autres comme moi, mais œuvre sublime pourtant, qui montrerait les lignes essentielles de la vie et raconterait le drame des drames.
 
* * *
 
Qu’est-ce que je suis ? Je suis le désir de ne pas mourir. Ce n’est pas seulement ce soir, où me pousse le besoin de construire le rêve solide et puissant que je ne quitterai plus, mais toujours. Nous sommes tous, toujours, le désir de ne pas mourir. Il est innombrable et varié comme la complexité de la vie, mais c’est, au fond, ceci : continuer à être, être de plus en plus, s’épanouir et durer. Tout ce qu’on a de force, d’énergie et de lucidité, sert à s’exalter, de quelque façon que ce soit. On s’exalte avec des impressions nouvelles, des sensations nouvelles, de nouvelles idées. On s’efforce de prendre ce qu’on n’a pas pour se l’ajouter. L’humanité, c’est le désir du nouveau sur la peur de la mort. C’est cela : je l’ai vu, moi. Les mouvements instinctifs et les cris libres étaient dirigés toujours dans le même sens comme des signaux, et, au fond, les paroles les plus dissemblables étaient pareilles.
 
* * *
 
Mais après… Où sont les mots qui éclairent la voie ? Si c’est cela, l’humanité, qu’est-elle dans le monde, et qu’est-ce que le monde ?
 
Je me souviens, je me souviens, comme on appellerait au secours… Un jalon, une borne, où la sainte inquiétude se pose : l’importance d’un être humain parmi les choses, cette importance que j’ai mis toute ma vie à comprendre…
 
L’immensité de chacun de nous : premier grand signe dans le noir. C’est vrai que le cœur fait son deuil ou sa fête avec toute la nature, et, aux yeux du plus humble des contemplateurs, c’est vrai que dans le ciel provençal les étoiles ont pâli lorsque Mireille est apparue à sa petite fenêtre.
 
Je suis au milieu du monde. Les astres me couronnent. La terre me porte et m’élève. Je me tiens au sommet des siècles. Je ramène tout à moi, les vastes ou les petites choses de l’esprit et du cœur. De ma main devant les yeux, le jour, je fais la nuit, et la nuit, je me cache la nuit ; si je ferme les yeux, l’azur ne peut plus rien être. À partir de moi, toutes les grandeurs vont se rapetissant.
 
* * *
 
J’ai appuyé ma tête sur ma main.
 
Alors mes doigts sentent les os de mon crâne : l’orbite, la dépression de la tempe, la mâchoire. Un crâne…
 
Un crâne ! Mais je connais cela ! Mon crâne est semblable aux autres.
 
Cette ressemblance de moi et de tous, je n’y avais jamais pensé. Je la vois. Je vois, à travers un peu d’ombre, mes os, mes ossements. Je reconnais dans moi-même mon fantôme éternel de poussière, mon squelette, comme on reconnaît quelqu’un. Je le touche, je le palpe, le monstre morne et blanc que je suis au fond…
 
Mes rêves de grandeur se sont écroulés, puisque mon crâne est semblable aux autres, à tous ceux qui furent.
 
Combien y en a-t-il eu ? Si l’humanité date de cent mille ans, ce qui est sans doute au-dessous de la vérité, comme il vit sur la Terre un milliard et demi d’habitants qui se renouvellent tous les trente ans, cela fait quatre mille cinq cent milliards de crânes qui tombent en poussière depuis les hommes.
 
* * *
 
J’irai dans la terre. J’aurai eu une maladie, ou une plaie qui feront pourrir plus vite un coin de ma chair. Je mourrai sans doute de maladie, quelque organe atrophié, rompu, arrêté – ou bien affolé, brisant tout le reste ; je mourrai d’une maladie, tout le sang en dedans… (J’aimerais mieux m’en aller dans la pourpre d’une blessure…)
 
Et moi aussi, on m’enterrera comme les autres, quoique cela puisse paraître étrange. Déjà comme un avertissement de la boue (les paroles du poète reviennent à moi et m’accablent), j’ai cette poussière qui vient sur moi tous les jours, dont je suis obligé de me laver, dont je me défends, dont je m’arrache : c’est l’ange sombre de la terre.
 
Dans le frêle cercueil, mon corps deviendra la proie des insectes, du pullulement irrésistible de leurs larves. Innombrable envahissement qui se multiplie ! Linné a pu dire que trois mouches consomment un cadavre aussi vite que le fait un lion.
 
J’ai ouvert un livre que j’ai là. Je me plonge dans le détail. J’y apprends ce qui m’attend, moi ! J’y apprends mon histoire future.
 
Les animaux des cimetières se succèdent par périodes ; chaque espèce vient en son temps, de sorte qu’on reconnaît l’âge d’un cadavre à la foule qui s’en repaît. Il y a ainsi à travers les corps abandonnés huit immigrations successives qui correspondent aux huit phases de la fermentation putride par laquelle, peu à peu, l’intérieur du corps s’extériorise.
 
Je veux les connaître, voir d’avance ce que je ne verrai pas – et palpiter ce que je ne ressentirai pas.
 
De petites mouches, les curtonèvres, hantent le corps quelques instants avant la mort… Je les entendrai. Certaines émanations leur indiquent l’imminence d’un événement qui va leur procurer avec une abondance débordante des aliments pour leurs larves, et lourdes d’œufs, elles s’acharnent déjà à pondre dans les narines, dans la bouche, et aux coins des yeux.
 
À peine la vie a-t-elle cessé, que d’autres mouches affluent. Dès que le pauvre souffle de corruption devient sensible, d’autres encore : la mouche bleue, la mouche verte, dont le nom scientifique est Lucilia Cœsar, et la grande mouche au thorax rayé de blanc et noir qu’on appelle « grand sarcophagien ». La première génération de ces mouches accourues à l’affreux signal peut former à elle seule dans le cadavre sept à huit générations qui se prolongent et s’entassent pendant trois à six mois : « Chaque jour, dit Mégnin, les larves de la mouche bleue augmentent de deux cents fois leur poids… » La peau du cadavre est alors d’un jaune tirant légèrement sur le rose, le ventre est vert clair, le dos vert sombre. Ou du moins, telles en seraient les teintes, si cela ne se passait pas dans l’ombre.
 
Puis, la décomposition change de nature. C’est la fermentation butyrique, qui produit des acides gras dénommés vulgairement gras de cadavre. C’est la saison des dermestes, – insectes carnassiers qui produisent des larves munies de longs poils, – et de papillons : les aglossas. Les larves des dermestes et les chenilles des aglossas présentent cette particularité qu’elles peuvent vivre dans les matières grasses « qui se moulent, comme du suif, au fond des bières » ; quelques-unes de ces matières cristalliseront et luiront comme des paillettes, plus tard, dans la poussière définitive.
 
Voici maintenant la quatrième escouade. Elle accompagne la fermentation caséïque, et elle est composée : de mouches, les pyophilas, qui donnent ses vers au fromage – vers reconnaissables aux sauts caractéristiques qu’ils exécutent – et de coléoptères, les corynètes.
 
La fermentation ammoniacale, la liquéfaction noire des chairs, appelle un cinquième envahissement : il y a là des mouches, les lonchéas, les ophyras et les phoras, si nombreuses que, sur les cadavres exhumés au cours de cette période, les débris noirâtres de leurs chrysalides apparaissent, selon l’expression d’un médecin légiste, « comme de la chapelure sur les jambonneaux » et que des nuées de mouches s’échappent de la bière quand il arrive qu’on la remonte et qu’on l’ouvre pendant cette phase. La décomposition déliquescente noire est préférée aussi par des coléoptères : les silphides, et les neuf espèces de nécrophores.
 
Maintenant, la putréfaction a à peu près accompli son œuvre. La période qui s’ouvre est celle de la dessiccation et de la momification du cadavre sous les linceuls et les vêtements empesés par les liquides gélatineux de la période précédente. Tout ce qui reste de la matière molle, de pâte organique, farineuse et friable, et de savons ammoniacaux, est dévoré par une autre espèce de bêtes : des acariens, ronds et crochus, à peine visibles à l’œil nu. De quinze jours en quinze jours, leur nombre décuple : au commencement, il y en avait vingt ; au bout de deux mois et demi, il y en a deux millions.
 
Aux acariens succède une septième immigration. Ce sont des sortes de mites, les aglossas, qui étaient déjà venues au moment de l’écoulement des acides gras, puis avaient disparu. Celles-là rongent, scient, émiettent les tissus parcheminés, les ligaments et tendons, transformés en une matière dure, d’apparence résineuse – ainsi que les poils, les cheveux et les étoffes. Le corps est d’une couleur dorée, bronzée, et répand une forte odeur de cire.
 
Enfin, au bout de trois ans, la dernière nuée de travailleurs. Que dévorent-ils, ceux-là ? Tout ce qui reste, tout, jusqu’aux débris des insectes qui à l’état larvaire se sont succédé sur le cadavre. L’effaceur suprême est un petit coléoptère noir dont le nom scientifique est tenebrio obscurus.
 
Après lui, il ne reste plus rien que, malgré lui, quelques débris de débris autour des os blanchis, et une petite masse compacte au fond de la boîte crânienne. Cette sorte de terreau brun, granuleux, qui poudre la pierre humaine et qu’on croirait être le dernier résidu des chairs, n’est même pas cela. C’est l’accumulation des carapaces, des pupes, des chrysalides et des excréments des dernières générations d’insectes dévorateurs.
 
Trois ans se sont passés. Tout est fini. La créature qui a été adorée et a adoré est retournée tout entière en trois ans au règne minéral. La puanteur a disparu ; c’était la dernière marque de vie ; elle s’anéantit, hélas, et il n’y a même plus de deuil.
 
Et tous les habitants du monde auront passé par là dans quelques années. Depuis que je médite, un quart d’heure peut-être, un millier d’êtres humains sont morts sur la surface du monde.
 
Leurs corps, agglomérations de cellules, leurs cellules, agglomérations d’atomes (fragments indivisibles de la matière) – sont jetés à d’autres combinaisons. La cellule ! Cette unité organique a une dimension qui varie entre un millième et un dix-millième de millimètre. L’atome ! C’est un élément inconnu et supposé. Si on lui accorde une dimension à peu près conforme à la vraisemblance en se basant sur la petitesse des éléments anatomiques, on trouve que, dans une sphère de matière du diamètre d’une tête d’épingle, il y en aurait un nombre représenté par un huit suivi de vingt-et-un zéros, et que, pour compter tous les éléments primordiaux d’une tête d’épingle, à raison d’un par seconde et par homme, l’humanité tout entière, occupée sans relâche, mettrait deux cent mille ans.
 
C’est de cette poussière qu’est fait le Globe.
 
Et le Globe lui-même n’est rien dans l’univers.
 
… Sur une feuille de papier, un point ténu, à peine visible ; autour, on trace une circonférence qui prend toute la largeur de la feuille ; le point, c’est la Terre ; le cercle figure le Soleil ; telle est la proportion. Sur une autre feuille, un point, fait du bout de la plume posée : c’est le Soleil, si large sur la feuille mise de côté. Une sphère est représentée par un cercle qui va d’un bord à l’autre du papier : c’est Canopus, une étoile ; le Soleil est aussi menu par rapport à Canopus que la Terre par rapport au Soleil. Et Bételgeuse, ce céleste point brillant qu’aimaient tant nos ancêtres, son diamètre est aussi grand que la distance de la Terre au Soleil. Ce gris sur ce papier, ce n’est pas de la couleur grise, mais des petits points rapprochés. Chaque petit point est une étoile, comme le Soleil ou comme Canopus, ou plus grande… C’est un fragment de la carte du ciel. Fragment infime, puisqu’on évalue à cent millions le nombre des étoiles dont on a perçu l’image et qu’il y en a sur cette feuille à peu près trois mille. On ne perçoit cent millions d’étoiles que parce que les instruments d’optique ne peuvent agrandir le champ visuel que jusqu’aux étoiles de vingt-et-unième grandeur, et ne permettent de voir que dix-sept mille fois plus d’étoiles que l’œil nu ; mais qui oserait prétendre que les étoiles extrêmes que nous percevons limitent l’univers ? Et la grandeur des étoiles, si énorme qu’elle soit, n’est rien au regard des espaces vides qui les séparent. L’étoile la plus rapprochée de nous après le Soleil, l’étoile Alpha de la constellation du Centaure, est à dix mille milliards de lieues de nous. Arcturus est à trois cent vingt-quatre mille milliards de kilomètres ; Arcturus se meut dans l’espace à raison de deux mille six cent quarante millions de kilomètres par année – et depuis trois mille ans qu’on observe et qu’on pointe sa place sur les cartes astronomiques, elle ne semble pas avoir bougé. L’étoile 1830 du catalogue de Groombridge est à huit cent mille milliards de kilomètres…
 
À cause de la formidable envergure de sa vitesse, la lumière amoindrit follement les chiffres, et rend leurs immensités plus sensibles… La lumière parcourt l’éther à raison de trois cent trente mille kilomètres à la seconde. Elle met un peu plus de huit minutes pour venir du Soleil, de sorte que l’image que nous en avons est celle de l’astre tel qu’il était huit minutes avant notre contemplation. Elle met quatre ans et quatre mois pour venir de l’étoile la plus rapprochée ; trente-six ans pour venir de l’Étoile Polaire… Elle met plusieurs siècles pour venir de certaines étoiles qui se présentent ainsi à nous telles qu’elles étaient il y a plusieurs siècles. Et si ces étoiles nous regardent, elles nous voient avec le même vertigineux retard… Cette constellation, qui surmonte la ville vivante et mourante d’un diadème triste parce qu’il est trop grand, nous ne savons pas ce que c’est. Tout au plus nous doutons-nous que chacun de ses points a quelque analogie avec le brûlant Soleil, avec la boule de feu que hérissent des flammes grandes comme la distance de la Terre à la Lune. Si les yeux d’une de ces étoiles sont plus perçants que les nôtres, que voit-elle ici-bas, à l’instant où je parle ?… Parmi les formes terrestres convulsées encore et tremblantes de quelque grande crise géologique, elle voit, sur une éminence, un seul être se dégager de la terre qui attire ses quatre membres, se tendre debout en chancelant encore, et une seule face encore bestiale et effarée d’ombre lever obscurément les yeux. Et entre telle autre étoile et nous, l’échange de lumière ne s’est pas encore effectué, depuis le commencement d’elle, et lorsque son aspect se sera transporté jusqu’à nous, elle sera peut-être détruite depuis des éternités…
 
Et ces éternités me font penser au temps. Combien il y a-t-il de temps que la Terre existe ? Depuis que la masse gazeuse mondiale s’est détachée de l’équateur de la nébuleuse solaire, combien de milliards de siècles se sont écoulés ? On ne sait. On suppose que pour la seconde phase – de beaucoup la plus courte – de sa transformation, c’est-à-dire pour passer de l’état liquide à l’état solide, il a fallu trois cent cinquante millions d’années.
 
L’atome, le plus petit élément de la matière. Voici maintenant le plus grand élément : le monde stellaire. Non pas l’ensemble réel ou même visible du firmament, qui est incommensurable, mais la partie qui en a été mesurée par la science. L’investigation scientifique se borne à un rayon de huit cent mille milliards de kilomètres à partir de la Terre. Au delà de ce rayon, qui n’embrasse que les astres les plus proches, les mondes ne présentent pas, par rapport au mouvement de la terre, un déplacement apparent nous permettant d’apprécier leur distance, et nous n’avons plus aucune donnée sur les espaces sidéraux. L’univers exploré par le calcul est donc représenté par une sphère dont le rayon aurait huit cent mille milliards de kilomètres. Les nombres qui déterminent cette sphère sont les plus grands qu’on puisse appliquer à la réalité. Ils donnent, comme volume, deux mille cent quarante-cinq sexdécillions de mètres cubes. Comme, d’autre part, le nombre d’atomes contenu dans un mètre cube est, en nous référant à la dimension hypothétique que nous avons accordée à l’atome, d’un décillion, le rapport entre la plus grande chose et la plus petite est un nombre tel, que la science n’a pas de terme pour l’exprimer. Jamais on ne s’en est servi : je suis peut-être le premier homme qui le fait, dans le besoin de précision énorme qui me tourmente ce soir. D’après l’étymologie latine des noms des nombres, ce nombre vierge qui formule ce que l’univers peut contenir d’atomes commencerait à s’énoncer ainsi : deux octovigentillions… Il est composé d’un deux suivi de quatre-vingt-sept chiffres. Rien ne peut donner une idée de l’immensité de ce nombre, qui exprime la nature depuis ses fondements jusqu’à son extrême frontière attingible.
 
Et pourtant, ce chiffre, qui a figure de monstre, il faut le déformer encore, il faut le multiplier encore par cinquante trillions, le transformer en cent duotrigentillions, c’est-à-dire en un nombre de cent deux chiffres, si on admet la théorie de Newcomb qui, en se basant sur les mouvements et les vitesses des astres selon la loi immuable de la gravitation, limite notre système stellaire tout entier à une sphère d’espace de soixante quintillions de kilomètres de diamètre, où tombent harmoniquement cent vingt-cinq millions d’étoiles.
 
Qu’est-ce qu’on peut faire contre tout cela ?
 
Qu’est-ce que je peux faire, moi, qui suis là, ébloui par les papiers que je lis, au pied de cette lampe qui forme une ombre octogonale effleurant mon encrier, – dont la clarté diffuse me montre à peine le plafond et la fenêtre, noire et luisante sous ses rideaux légers, et ne fait presque pas sortir de la nuit les murs de la chambre…
 
Je me suis levé. J’erre dans la chambre. Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je suis ? Ah ! il faut, il faut que je réponde à cette question parce qu’une autre y est suspendue comme une menace : Qu’est-ce qu’il va advenir de moi !
 
En face du grand miroir qui est debout sur la cheminée, je fixe mon image, je cherche en moi ce que je pourrais répondre à ma petitesse. Si je ne peux pas m’en évader, je suis perdu… Suis-je le peu que je parais être, suis-je immobilisé et étouffé dans cette chambre comme dans un cercueil trop large ?
 
Instinctivement une intuition paisible, simple comme moi, rejette l’épouvante qui m’assaille, et je me dis que ce n’est pas possible, et qu’il y a une immense erreur partout.
 
* * *
 
Qu’est-ce qui m’a dicté ce que je viens de penser ? À quoi ai-je obéi ?
 
À une croyance qu’ont accumulée en moi le bon sens, la religion, la science…
 
Ce bon sens là, c’est la voix des sens, et une grosse voix trop proche ressasse que les choses sont telles que nous les voyons. Mais je sais bien, au fond, que cela n’est pas vrai. Il faut s’arracher tout d’abord à cette grossière écorce de la vie usuelle.
 
Les contradictions que comporte cette réalisation béate de l’apparence, les erreurs innombrables de nos sens, les créations fantaisistes du rêve, de la folie, ne nous permettent pas d’écouter ce piteux enseignement. Le bon sens est une bête probe mais aveugle. Il ne reconnaît pas la vérité, qui se dérobe aux premiers coups d’œil ; qui, selon la magnifique parole de l’ancien sage, « est dans un abîme ».
 
La science… Qu’est-ce que la science ? Pure, c’est une organisation de la raison par elle-même ; appliquée, c’est une organisation de l’apparence. La « vérité » scientifique est une négation presque intégrale du bon sens. Il n’y a guère de détails de l’apparence qui ne soient contredits par l’affirmation scientifique correspondante. La science dit que le son, la lumière, sont des vibrations ; que la matière est un composé de forces… Elle édicté un matérialisme abstrait. Elle remplace l’apparence grossière par des formules ; ou alors, elle l’admet sans examen. Elle soulève, dans un ordre plus complexe et plus ardu, les mêmes contradictions que le réalisme superficiel. Même au sein de son domaine expérimental ou logique, elle est obligée de se servir de données fictives, de suppositions. Si on la pousse du côté de la grandeur du monde ou du côté de la petitesse, elle reste court. En bas, elle s’arrête devant la question de la divisibilité de l’espace ; en haut, elle s’arrête devant le dilemme d’absurdités : « L’espace ne finit nulle part », ou : « L’espace finit quelque part ».
 
Pas plus que le bon sens, elle ne voit la vérité ; elle n’est d’ailleurs pas faite pour cela, puisqu’elle n’a pour but que la systématisation abstraite ou pratique d’éléments dont elle ne discute pas la réalité profonde.
 
La religion… Elle dit avec raison : le bon sens ment, la science ne s’engage à rien ; elle ajoute : nous ne serions certains de rien sans la garantie de Dieu. Et la religion a ainsi arrêté Pascal, en interposant son double fond entre la vérité et lui. Dieu n’est qu’une réponse toute faite au mystère et à l’espérance, et il n’y a pas d’autre raison à la réalité de Dieu, que le désir que nous en avons.
 
Ce monde illimité que je viens de voir s’élever contre moi ne repose donc sur rien ? Alors, qu’est-ce qui est sûr, qu’est-ce qui est fort ?
 
* * *
 
Et, pour m’assister, j’évoque encore une fois les êtres vivants en qui j’ai foi, les êtres dont j’ai vu ici s’épanouir la figure et les regards se déchaîner.
 
Je revois des faces, dans le de profundis du soir, émerger comme des victoires suprêmes. L’une contenait le passé ; une autre, toute son attention tendue vers la fenêtre, s’azurait ; une autre, dans la noirceur humide de la brume, songeait au soleil comme un soleil ; une autre, pensive et prolongée, était pleine de la mort qui la dévorerait, et toutes étaient entourées d’une solitude qui commençait dans cette chambre, mais qui ne finissait plus.
 
Et moi qui suis comme elles, moi qui contiens à l’intérieur de ma pensée l’implacable passé et l’avenir rêvé, et la grandeur des autres ; moi qui regrette, qui voudrais, et qui pense, avec ma figure inguérissable et étendue – moi, moi, le rêve d’étoiles que je viens d’avoir me changerait en poussière ? Est-il possible que je ne sois rien, alors qu’à certains moments il me semble que je suis tout ? Suis-je rien, suis-je tout ?
 
Alors, je me mets à comprendre… Je n’ai pas tenu compte de la pensée dans cette évocation de l’ordre des choses. Je l’ai considérée comme enfermée dans le corps, ne le dépassant pas, n’ajoutant rien à l’univers. Notre âme ne serait en nous qu’un souffle comme le souffle vital, un organe ; nous tiendrions la même place, vivants, que morts ?
 
Non ! Et c’est ici que je mets la main sur l’erreur.
 
La pensée est la source de tout. C’est par elle qu’il faut commencer, toujours… La vérité est retournée sur sa base.
 
Et maintenant je lis des signes de folie dans ma méditation de tout à l’heure. Cette méditation était la même chose que moi ; elle prouvait la grandeur de la pensée qui la pensait, et pourtant elle disait que l’être pensant n’est rien. Elle m’anéantissait, moi qui la créais !
 
… Mais ne suis-je pas la proie d’une illusion ? Je m’entends m’objecter : ce qui est en moi, c’est l’image, le reflet, l’idée de l’univers. La pensée n’est que le fantôme du monde prêté à chacun de nous. L’univers par lui-même existe en dehors de moi, indépendamment de moi, avec une telle immensité qu’il fait que je suis du néant et comme mort déjà. Et j’aurais beau n’être pas ou fermer les yeux, l’univers serait quand même.
 
Une angoisse, une blessure commençante m’étreint les entrailles… Puis voici qu’un cri monte en moi, un cri lucide, conscient et inoubliable comme un accord sublime de toute la musique : « Non ! »
 
Non. Cela n’est pas ainsi. Je ne sais si l’univers a en dehors de moi une réalité quelconque. Ce que je sais, c’est que sa réalité n’a lieu que par l’intermédiaire de ma pensée, et que tout d’abord, il n’existe que par l’idée que j’en ai. Je suis celui qui a fait se lever les étoiles et les siècles, et qui a roulé le firmament dans sa tête. Je ne peux pas sortir de ma pensée. Je n’ai pas le droit de le faire sans faute et sans mensonge. Je ne peux pas. J’ai beau essayer de me débattre comme pour m’envoler de moi. Je ne peux pas accorder au monde d’autre réalité que celle de mon imagination. Je crois en moi et je suis seul, puisque je ne peux pas sortir de moi. Comment imaginer sans folie que je puisse sortir de moi-même ? Comment imaginer sans folie que je ne sois pas seul ? Qu’est-ce qui pourrait me prouver qu’au delà de l’infranchissable pensée, le monde a une existence séparée de moi !
 
J’écoute la métaphysique (elle n’est pas une science : elle est située au delà du programme scientifique ; elle est plutôt assimilable à l’art, s’attachant comme lui à la vérité vraie : car si un tableau est puissant et si un beau vers est beau, c’est à cause de la vérité). Je parcours les livres, je consulte les savants et les penseurs, je réunis tout l’arsenal des certitudes que l’esprit humain a réunies, j’écoute la grande voix de celui qui a passé toutes les croyances et tous les systèmes au crible de sa raison terrible, et je lis cette vérité même qui s’imposait à moi : On ne peut pas nier la pensée qu’on a du monde, mais on ne peut pas certifier qu’il existe en dehors de la pensée qu’on en a.
 
Et maintenant que j’ai cette affirmation enfermée précisément, effectivement, dans des mots, maintenant que je tiens cette richesse sublime, je ne peux plus m’écarter du miracle de simplification qu’elle apporte.
 
Non, il n’est pas sûr que la vérité qui commence en nous continue ailleurs, et lorsque, après avoir dit cette parole que personne après lui n’a pu même songer à nier : « Je pense, donc je suis », le philosophe a essayé, raisonnement par raisonnement, de conclure à quelque chose de réel en dehors du sujet pensant, il est sorti pas à pas de la certitude. De toute la philosophie passée, il ne reste que ce commandement d’évidence qui met en chacun de nous le principe de tout ; de la recherche humaine il ne reste que cette grande nouvelle que j’ai déjà lue comme dans un livre sur le recommencement et la solitude de chaque figure. Le monde, tel qu’il semble nous apparaître, ne prouve que nous, qui croyons le voir. Le monde extérieur, c’est-à-dire le globe terrestre avec ses onze mouvements dans l’espace, ses horizons et le va-et-vient de la mer, ses mille milliards de kilomètres cubes, ses cent vingt mille espèces végétales et ses trois cent mille espèces animales, et tout le monde solaire et sidéral avec ses transformations et son histoire, ses origines et ses voies lactées, – est un mirage et une hallucination.
 
Et malgré les voix, qui, même du fond de nous, crient contre ce que je viens d’oser penser, comme une foule contre la beauté, malgré le savant qui, avouant que le monde est une hallucination, ajoute, sans preuve, que c’est une « hallucination vraie », – je dis que l’infini et l’éternité du monde sont deux faux dieux. C’est moi qui ai donné à l’univers ces vertus démesurées, que j’ai en moi (il faut bien que je les lui aie données puisque, quand bien même il les aurait, je ne pourrais constater sur lui l’inconstatable, et je les ajouterais de mon propre fonds à l’image bornée que j’ai de lui). – Rien ne prévaut contre l’absolu de dire que j’existe et que je ne puis pas sortir de moi, et que tout : espaces, temps, raisonnements, ne sont que des façons de m’imaginer la réalité, et comme de vagues pouvoirs que j’ai.
 
C’est avec une sorte de frisson que j’ai trouvé dans le livre austère cette traduction des cris d’humanité qui sont venus jusqu’à moi. Le cœur humain saignait et s’éployait à travers les lignes froides et calculées de l’écrivain allemand. Peut-être faut-il une certaine gravité pour s’affranchir de l’apparence et pour comprendre les formules grandioses de la vérité ainsi purifiée. Mais je dis que ces paroles sont les plus magnifiques qui aient jamais été dictées aux hommes, et qu’elles font du livre du philosophe de Kœnigsberg l’œuvre qui se rapproche le plus de la vraie bible. Les paroles de Jésus-Christ, faites pour régenter la société selon de nobles lignes, apparaissent, à côté, superficielles et utilitaires.
 
Cela est important, cela est solennel et capital, d’arracher au silence les vraies paroles, de mettre la raison où elle est, de replacer la vérité. Il ne s’agit pas d’une vaine discussion de formules, mais d’un effrayant problème personnel qui m’intéresse tout entier, d’une question de vie et de mort pour moi, d’un grand jugement sans appel où je suis impliqué.
 
* * *
 
Tout est en moi, et il n’y a pas de juges, et il n’y a pas de bornes, et il n’y a pas de limites à moi. Le de profundis, l’effort pour ne pas mourir, la chute du désir avec son cri qui monte, tout cela n’est pas arrêté. C’est dans l’immense liberté que s’exerce le mécanisme incessant du cœur humain (toujours autre chose, toujours !). Et c’est une telle expansion que la mort en est elle-même effacée. Car comment pourrais-je imaginer ma mort, sinon en sortant de moi-même et en me considérant comme si j’étais non moi-même, mais un autre ?
 
On ne meurt pas… Chaque être est seul au monde. Cela paraît absurde, contradictoire, d’énoncer une phrase pareille. Et pourtant, il en est ainsi… Mais il y a plusieurs êtres comme moi… Non, on ne peut pas dire cela. Pour dire cela, on se place à côté de la vérité en une sorte d’abstraction. On ne peut dire qu’une chose : Je suis seul.
 
Et c’est pour cela qu’on ne meurt pas.
 
À ce moment, courbé dans le soir, l’homme avait dit : « Après ma mort, la vie continuera. Il y aura tous les détails du monde qui occuperont paisiblement les mêmes places. Il y aura toutes les traces de mon passage qui peu à peu mourront, mon vide qui se refermera. »
 
Il se trompait. Il se trompait en parlant ainsi. Il a emporté toute la vérité avec lui. Pourtant nous, nous l’avons vu mourir. Il est mort pour nous ; pour lui, non. Je sens qu’il y a là une vérité effroyablement difficile à atteindre, une contradiction formidable, mais j’en tiens les deux bouts, cherchant à tâtons quel balbutiement informe traduirait cela. Quelque chose comme : « Chaque être est toute la vérité… » Je reviens à la parole de tout à l’heure : On ne meurt pas puisqu’on est seul ; ce sont les autres qui meurent. Et cette phrase qui se répand en tremblant à mes lèvres, à la fois sinistre et radieuse, annonce que la mort est un faux dieu.
 
Mais le reste ? En admettant que j’aie la sagesse toute-puissante de me débarrasser de la hantise de ma propre mort, il restera la mort des autres et la mort de tant de sentiments et de douceur. Ce n’est pas la conception de la vérité qui changera la douleur ; car la douleur est comme la joie, un absolu.
 
Et pourtant !… La grandeur infinie de notre misère se confond avec de la gloire et presque avec du bonheur – du bonheur hautain et glacé. Est-ce d’orgueil ou de joie que je commence à sourire dans les premières blancheurs de l’aube, près de la lampe assaillie par l’azur, à mesure que je me vois seul universellement !…
 
 
C’est la première fois qu’elle m’apparaît en deuil, et dans ce noir, sa jeunesse resplendit plus que jamais.
 
Le départ est proche. Elle regarde, de côté et d’autre, si elle n’a rien oublié dans la chambre remise en état pour d’autres, la chambre déjà informe, déjà quittée.
 
La porte s’est ouverte, et tandis que la jeune femme, arrêtée dans sa légère occupation, a levé la tête, un homme est apparu dans l’entre-bâillement ensoleillé.
 
– Michel ! Michel ! Michel ! crie-t-elle.
 
Elle a tendu les bras, et, le geste flottant, toute la figure fixée sur lui, elle est restée quelques secondes immobile comme la lumière.
 
Puis, malgré le lieu où elle est, et la pureté de son cœur, et la pudeur de toute sa vie, ses jambes de vierge palpitent et elle va tomber.
 
* * *
 
Il a jeté son chapeau sur le lit en un large geste romantique. Il remplit la chambre de sa présence, de sa pesanteur. Ses pas font crier le parquet. Il est déjà sur elle, et la tient. Si grande qu’elle soit, il la domine de presque toute la tête. Ses traits accentués sont durs et admirables ; sa figure, surmontée d’une lourde chevelure noire, est claire, nette et comme neuve. Des moustaches d’un noir profond, un peu tombantes, ombragent la bouche rouge vif, glorieuse comme une belle blessure naturelle. Il met ses mains sur les épaules de la jeune femme, il la regarde, préparant, ouvrant son étreinte affamée.
 
* * *
 
Ils se serrent, chancelants… Ils ont dit en même temps un même mot : « Enfin ! » C’est tout ce qu’ils ont dit, mais, pendant un moment, ils ont répété ce mot à demi-voix, ils l’ont chanté. Leurs yeux se disent le doux cri, leurs poitrines se le communiquent. On dirait qu’ils s’attachent avec ce mot et s’en pénètrent. Enfin ! leur longue séparation est finie, leur amour est vainqueur ; enfin, ils sont là tous les deux !… Et je la vois trembler de la nuque aux talons, je vois combien tout son corps l’accueille, tandis que ses yeux s’ouvrent, puis se referment sur lui.
 
À grand’peine ils essayent de se parler, puisqu’il faut bien se parler… Les lambeaux de paroles qu’ils échangent les retiennent un instant debout.
 
– Quelle attente, quel espoir ! bégaye-t-il, éperdu. J’ai toujours pensé à toi, je t’ai toujours vue !
 
Il ajoute plus bas, d’une voix plus chaude :
 
– Parfois, au milieu d’une conversation banale, ton nom brusquement prononcé venait me fouiller le cœur.
 
Sa voix, sourde, halette ; elle a de brusques sonorités qui éclatent. Il semble ne pas savoir parler bas.
 
– Combien de fois, sur la terrasse de la maison, du côté du détroit, je m’asseyais sur la balustrade de briques, la figure dans les mains ; je ne savais même pas de quel côté du monde tu étais, et si loin de toi pourtant, je ne pouvais pas ne pas te voir !
 
– Souvent, dans des chaudes soirées, je me suis mise, à cause de toi, à la fenêtre béante, fit-elle, en baissant la tête… Parfois, l’air était d’une douceur suffocante, – comme il y a deux mois à la villa des Roses. J’avais les larmes aux yeux.
 
– Tu pleurais ?
 
– Oui, fit-elle à voix basse, je pleurais de joie.
 
* * *
 
Leurs bouches se sont jointes, leurs deux bouches petites et pourprées, exactement de la même couleur. Ils sont presque indistincts, tendus dans le silence créateur du baiser, qui les réunit intérieurement, en fait un unique et sombre fleuve de chair.
 
Puis il s’est un peu reculé d’elle pour la mieux voir. Il l’a prise par la taille, d’un bras, toute serrée, côte à côte, la tête tournée vers elle. Alors il pose sa main libre sur son ventre. On voit la forme de ses deux jambes et de son ventre ; on la voit toute dans le geste brutal mais superbe dont il la sculpte.
 
Ses paroles, martelées, tombent sur elle, plus lourdes.
 
– Là-bas, parmi les innombrables jardins de la côte, je voulais enfoncer mes doigts dans la terre sombre. Errant, j’essayais de me figurer ta forme et je cherchais le parfum de ta chair. Et je tendais les bras vers le plein espace, pour toucher le plus possible de ton soleil.
 
– Je savais que tu m’attendais et que tu m’aimais, dit-elle, en une harmonie plus douce mais aussi profonde… Dans ton absence, je voyais ta présence. Et souvent, lorsqu’un rayon d’aurore entrait dans ma chambre et m’atteignait, je pensais que j’étais immolée à ton amour, et je tendais ma gorge au soleil.
 
Puis elle dit :
 
– Le soir, dans ma chambre, parfois, en pensant à toi… je m’admirais…
 
Frissonnant, il sourit.
 
Il redisait toujours la même hantise avec à peine d’autres mots : comme s’il ne savait rien de plus. Il avait une âme puérile et un esprit borné, derrière la sculpture parfaite de son front et ses immenses yeux noirs où je voyais distinctement la blanche figure de la femme toute proche flotter comme un cygne.
 
Elle l’écoutait dévotement, la bouche entr’ouverte, la tête légèrement renversée en arrière. S’il ne l’avait tenue, elle aurait glissé à genoux devant ce dieu aussi beau qu’elle. Déjà, elle avait les paupières meurtries de sa forte présence.
 
– Ton souvenir attristait mes joies ; mais il consolait mes tristesses.
 
Je ne savais pas lequel avait murmuré cela…
 
Ils s’embrassèrent violemment. Ils tourbillonnaient ; on eût dit deux flammes hautes.
 
Sa figure brûlait.
 
– Je te, veux… Ah ! pendant mes nuits d’insomnie et de désir, étendu, les bras grands ouverts devant ton image, comme ma solitude était crucifiée ! Sois à moi, Anna !
 
Elle voulait, elle voulait. Elle était, toute, un consentement radieux. Pourtant son regard défaillant considéra la chambre.
 
– Respectons cette chambre… murmura le souffle de sa voix.
 
Puis elle a eu honte d’avoir refusé. Elle balbutia tout de suite : Pardon !
 
Sa chevelure et sa jupe, dénouées, ruisselaient et glissaient autour d’elle.
 
L’homme, arrêté dans l’élan trouble de son désir, a considéré la chambre. Son front s’est froissé d’un pli de méfiance ombrageuse, sauvage, et dans l’œil a transparu la superstition de la race.
 
– C’est ici… la mort ?…
 
– Non, dit-elle, en se berçant sur lui.
 
Ce fut la première fois qu’il fut presque question du mort dans la simplicité de leur rapprochement. L’amoureux, emporté par l’amour, n’avait jusque-là parlé que de lui-même.
 
Non seulement elle cède, mais elle essaye d’accorder ses gestes aux siens, de faire ce qu’il veut, balançant, tombant avec lui, attentive à son désir d’homme. Mais elle ne sait que se presser et que l’attirer, et cette scène silencieuse est plus pathétique que les pauvres paroles qu’ils se tendent.
 
Soudain, elle l’a vu à demi-dévêtu, le corps changé de forme ; son visage s’est marqué d’une telle rougeur qu’il m’a semblé un instant couvert de sang, mais ses yeux sourient d’espoir terrifié, et acceptent. Elle l’adore, elle l’admire entièrement, elle le veut. Ses mains pétrissent les bras de l’homme. Toute la vague tentation obscure sort d’elle et monte à la lumière. Elle avoue ce que taisait le virginal silence ; elle montre son brutal amour.
 
Puis elle a pâli, et elle est restée un instant immobile comme une morte cramponnée. Je la sens en proie à une force supérieure qui tantôt la glace et tantôt la brûle… Son visage, un des plus beaux ornements du monde, si lumineux qu’il semble s’avancer vers le regard, se crispe convulsivement, se désordonné ; une grimace le cache ; l’harmonie ample et lente de ses gestes s’égare et se rompt.
 
Il a porté sur le lit la grande et suave jeune fille… On voit ses deux jambes écartées ouvrant la nudité fragile et sensible de son sexe.
 
Il s’est mis sur elle, s’est attaché à elle, avec un grondement, cherchant à la blesser tandis qu’elle attend, offerte de tout son poids.
 
Il veut la déchirer, s’appuie sur elle, sa tête rayonne d’une sombre rage près de la tête pâle aux yeux clos et bleuâtres, à la bouche entr’ouverte sur les dents comme sur la frange du squelette. On dirait deux damnés occupés à horriblement souffrir, dans un silence haletant d’où va s’élever un cri.
 
Elle gémit tout bas : « Je t’aime » ; c’est tout un cantique d’actions de grâces ; et alors qu’il ne la voit pas, moi, moi seul, ai vu sa main blanche et pure guider l’homme vers le milieu saignant de son corps.
 
Enfin le cri jaillit de ce travail de viol, de cet assassinat de sa résistance passive de femme vierge et fermée.
 
– Je t’aime ! a-t-il hurlé avec une joie triomphante et frénétique.
 
Et elle a hurlé : « Je t’aime ! » si fort que les murs en ont doucement remué.
 
Ils s’enfoncent l’un dans l’autre, et l’homme se précipite vers le plaisir. Ils se soulèvent comme des vagues ; je vois leurs organes pleins de sang. Ils sont indifférents à toutes les choses du monde, indifférents à la pudeur, à la vertu, au souvenir poignant du disparu, écrasant tout, couchés sur tout.
 
J’ai vu l’être multiple et monstrueux qu’ils font. On dirait qu’ils cherchent à humilier, à sacrifier tout ce qui était beau en eux. Leurs bouches se convulsent en s’exposant à la morsure, leurs fronts ont les lignes noires de la fureur et de l’effort désespéré. Une des jambes magnifiques s’étend hors de la couche, le pied se crispe, le bas a glissé sur la belle chair de marbre doré, la cuisse est tachée d’écume et de sang. La jeune femme tout entière a l’air d’une statue jetée à bas de son piédestal et mutilée. Et le profil mâle, à l’œil acharné, semble celui d’un fou criminel dont la main est altérée de sang.
 
Ils sont aussi rapprochés qu’on peut l’être : ils se tiennent par les deux mains, par la bouche et par le ventre, serrant l’une sur l’autre leurs deux figures qui ne se voient plus, s’aveuglant de leurs yeux trop proches, puis, tordant leurs cous, ils détournent leurs yeux dans ce moment où ils se servent le plus l’un de l’autre.
 
Ils sont, par hasard, heureux en même temps, ralentis dans les accords plus longs de l’extase. Tout le tour de la bouche de la femme est mouillé et étincelle, comme si les baisers en coulaient et en rayonnaient.
 
– Ah ! je t’aime, je t’aime ! chante-t-elle, roucoule-t-elle, râle-t-elle. Puis, ce sont des bruits inarticulés, qu’elle laisse tomber en une sorte d’éclat de rire. Elle dit : « Chéri, chéri, mon petit chéri ! » Elle bégaye d’une voix brisée comme en pleurant : « Ta chair, ta chair ! », et une suite de phrases tellement incohérentes que je n’ose même pas me les rappeler.
 
* * *
 
Et après, comme les autres, comme toujours, comme eux-mêmes le feront souvent dans l’étrange avenir, ils se relèvent lourdement et disent : « Qu’avons-nous fait ! » Ils ne savent pas ce qu’ils ont fait. Leurs yeux se ferment à demi – se détournent vers eux-mêmes comme s’ils se possédaient encore. La sueur roule comme des larmes et creuse son sillon.
 
Je ne la reconnais pas. Elle ne se ressemble plus. Son visage est flétri et ruiné. Ils ne savent plus comment reparler d’amour ; pourtant ils se sont regardés, pleins, en même temps, d’orgueil et de servilité, puisqu’ils sont deux. Il y a plus de trouble sur la femme que sur l’homme, malgré leur égalité : elle est définitivement marquée, et ce qu’elle a fait est plus grand que ce qu’il a fait. Elle serre et tient l’hôte de sa chair, tandis que la buée de leur souffle et de leur chaleur les entoure.
 
* * *
 
L’amour ! Cette fois, il n’y a pas eu, pour pousser l’un sur l’autre ces deux êtres, de stimulant équivoque. Il n’y a pas eu de voile, de nuit, de subtilité coupable. Il n’y a eu que deux corps jeunes et beaux comme deux magnifiques animaux pâles, qui se sont rejoints avec les cris simples et les gestes de toujours.
 
S’ils ont violé des souvenirs et des vertus, c’est par la force même de leur amour, et leur ardeur a tout purifié comme un bûcher. Ils furent innocents dans le crime et dans la laideur. Ils n’ont pas, ceux-là, de regret, de remords ; ils continuent à triompher. Ils ne savent pas ce qu’ils ont fait ; ils croient qu’ils se sont unis.
 
* * *
 
Ils sont assis au bord du lit. Malgré moi, je rentre le cou avec angoisse, à les voir si proches de moi et si terribles. J’ai peur de l’être énorme et tout-puissant, qui m’écraserait s’il savait que nous sommes face à face.
 
Il lui dit, la tête préoccupée par l’acte accompli, montrant, par ses vêtements entr’ouverts, sa grande poitrine de marbre, et ayant cueilli dans sa main sombre la douce main calmée, endormie :
 
– Maintenant, tu es à moi pour toujours. Tu m’as fait connaître l’extase divine. Tu as mon cœur et j’ai ton cœur. Tu es mon épouse éternelle.
 
Elle dit :
 
– Tu es tout.
 
Et ils s’appuient plus encore l’un sur l’autre, chargés d’augmentante et d’exigeante adoration. Comme ils n’ont pas su ce qu’ils faisaient, ils ne savent pas ce qu’ils disent, avec leurs bouches mouillées l’une de l’autre, leurs yeux fixes et éblouis qui ne leur servent qu’à s’embrasser, leurs têtes pleines de mots d’amour.
 
Ils partent pour la vie comme un couple de légende, inspirés et vermeils : le chevalier qui n’a de ténébreux que le marbre noir de ses cheveux, et qui arbore sur son front des ailes de fer ou une crinière de bête, et la vague prêtresse fille des dieux païens, ange de la nature.
 
Ils brilleront au soleil ; ils ne verront rien autour d’eux, aveuglés par le jour, et ils ne subiront de lutte que celle de leurs deux corps, dans les colères superbes de leur passion, ou que l’affût de leurs jalousies, car deux amants sont beaucoup plus deux ennemis que deux amis. Ils n’auront de souffrance que la tension aiguë de leur désir, lorsque le soir oppressera leur corps d’une tiédeur aussi forte que celle d’un lit.
 
Il me semble qu’à travers les apparences du décor et de l’époque, je les suis des yeux à travers la vie qui n’est pour eux que des plaines, des montagnes, ou des forêts ; je les regarde, voilés d’une lumière, protégés pour un temps contre les magies affreuses du souvenir et de la pensée, défendus contre l’importance de l’ombre et les embûches infinies du grand cœur qu’ils portent malgré tout.
 
Et ces préludes de leur destinée, je les lis dès ce premier enlacement, dont ma haute contemplation a respecté tous les détails, que j’ai vu dans sa grandeur et dans ses petitesses, et que j’ai bien fait de voir ainsi.
 
* * *
 
Il y a une forme féminine au fond de la chambre grise. Une autre femme ? Il me semble que c’est toujours la même…
 
Dans la pénombre, elle est dévêtue, blanche, pâle, avec des bandelettes sanglantes près d’elle. Le dos courbé, la tête penchée, elle saigne… Attentive à sa faiblesse et tout attristée, elle se regarde saigner comme une urne penchée.
 
Je n’ai jamais eu à ce point l’impression de la pauvreté sacrée des êtres humains. Ce n’est pas une maladie, c’est une blessure, un sacrifice. Ce n’est pas plus une maladie que son cœur. Elle en est empourprée comme une impératrice.
 
… Pour la première fois que je suis ici, un mouvement de piété me fait détourner les yeux.
 
Le règne obscur du croyant a ses récompenses, on admire tout ce qu’on se donne la peine d’approfondir. Notre mère n’est, pour chacun de nous, qu’une femme mieux comprise.
 
* * *
 
Je ne regarde plus. Je m’assois et je m’accoude. Je pense à moi. Où en suis-je maintenant ? Je suis bien seul. Ma situation est perdue. Bientôt je n’aurai plus d’argent. Qu’est-ce que je vais faire dans la vie ? Je ne sais pas. Je chercherai ; il faudra bien que je trouve.
 
Et tranquillement, et lentement, j’espère.
 
… Il ne faut plus de tristesse, il ne faut plus d’angoisse et de fièvre… Loin, loin de toutes ces affreuses choses si graves, dont la vue est terrible à supporter, si le restant de ma vie s’écoulait dans le calme, dans la paix !
 
J’aurai quelque part une existence sage, occupée – et que je gagnerai régulièrement.
 
Et toi, tu seras là, ma sœur, mon enfant, ma femme.
 
Tu seras pauvre pour ressembler davantage à toutes les femmes. Afin que nous puissions vivre, je travaillerai toute la journée, et je serai par là ton serviteur. Tu travailleras affectueusement pour nous dans cette chambre où, durant mon absence, tu n’auras près de toi que la pure et simple présence de ta machine à coudre… Tu pratiqueras l’ordre si bon, qui n’oublie rien, la patience longue comme la vie, et la maternité lourde comme le monde.
 
Je rentrerai, j’ouvrirai la porte dans l’ombre. De la chambre voisine d’où tu porteras la lampe, je t’entendrai venir : une aube t’annoncera. Tu m’intéresseras par l’aveu paisible, et sans autre but que de me donner ta parole et ta vie, de ce que tu auras fait pendant que je n’étais pas là. Tu me raconteras tes souvenirs d’enfance. Je ne les comprendrai guère, car tu ne pourras, forcément, m’en donner que des détails insuffisants ; je ne les saurai pas, je ne pourrai pas les savoir, mais j’aimerai cette si douce langue étrangère que tu murmureras.
 
Nous parlerons de l’enfant futur, et sur cette vision, tu pencheras ton front et ton cou blancs comme le lait, et nous entendrons d’avance le berceau se balancer avec un bruit d’ailes. Et fatigués, et même vieillis, nous ferons des rêves frais avec la jeunesse de notre enfant.
 
Après cette rêverie, nous ne penserons pas loin, mais tendrement. Le soir, nous penserons à la nuit. Tu seras pleine d’une pensée heureuse ; la vie intérieure sera gaie et lumineuse non par ce que tu verras, mais par ton cœur ; tu rayonneras comme un aveugle.
 
Nous veillerons l’un en face de l’autre. Mais peu à peu, à mesure que l’heure s’avancera, les paroles deviendront plus vagues, plus clairsemées. C’est le sommeil qui effeuillera ton âme. Tu t’endormiras sur la table, tu me sentiras veiller de plus en plus…
 
La tendresse est plus grande que l’amour. Je n’admire pas l’amour charnel, là où il est seul et nu ; je n’admire pas son paroxysme désordonné et égoïste, si grossièrement bref. Et pourtant, sans l’amour, l’attachement de deux êtres est toujours faible. Il faut que l’amour s’ajoute à l’affection, il faut ce qu’il apporte à une union, d’exclusivité, de rapprochements et de simplicité.
 
 
Je suis allé dans les rues comme un exilé, moi l’homme ordinaire, moi qui ressemble tant, moi qui ressemble trop, à tous. J’ai parcouru les rues, j’ai traversé les places, les yeux fixés sur ce qui m’échappe. J’ai l’air de marcher ; mais il semble que je tombe, de rêve en rêve, de désir en désir… Une porte entr’ouverte, une fenêtre ouverte, d’autres qui s’orangent doucement sur les façades bleuies par le soir, m’angoissent… Une passante me frôle : une femme qui ne me dit rien de ce qu’elle aurait à me dire… C’est à la tragédie d’elle et de moi que je songe. Elle est entrée dans une maison ; elle a disparu ; elle est morte.
 
… Le corps ébloui par un autre parfum qui vient de s’enfuir, je reste là, assailli de mille pensées, étouffé, sous la robe du soir… De la fenêtre fermée d’un rez-de-chaussée, à côté de laquelle je me trouve, une harmonie s’élève. Je perçois, comme je percevrais des paroles humaines distinctes, la beauté d’une sonate, avec son mouvement profond ; et un instant, j’écoute ce que ce piano confie à ceux qui sont là.
 
Puis je me suis assis sur un banc. De l’autre côté de l’avenue parcourue par le soleil couchant, est un autre banc sur lequel ont pris place deux hommes. Je les aperçois nettement. Ils paraissent tous deux accablés par un même sort, et une ressemblance de tendresse les unit ; on voit qu’ils s’aiment. L’un parle, l’autre écoute.
 
J’imagine quelque tragédie secrète qui monte au jour… Pendant toute leur jeunesse ils se sont infiniment aimés ; leurs idées étaient pareilles et tout échangées. L’un s’est marié. C’est celui qui parle et semble alimenter la tristesse commune. L’autre a fréquenté avec discrétion le ménage, peut-être a-t-il désiré vaguement la jeune femme, mais il a respecté sa paix et son bonheur. Ce soir, son ami raconte que sa femme ne l’aime plus, alors que lui l’adore encore de tout son être. Elle se désintéresse de lui, se détourne ; elle ne rit et ne sourit que toutes les fois qu’ils ne sont pas seuls. Il avoue cette détresse, cette blessure à son amour, à son droit. Son droit ! Il croyait en avoir sur elle, et vivait dans cette inconsciente notion ; puis il a bien regardé et il a vu qu’il n’en avait pas… Et alors, l’ami réfléchit, à quelque parole de choix qu’elle lui a dite, à un sourire qu’elle lui a montré. Bien qu’il soit bon et candide, et encore parfaitement pur, une tendre, chaude et irrésistible espérance s’insinue en lui ; peu à peu, à mesure qu’il entend la confidence désespérée, sa figure s’élève et il sourit à cette femme !… Et rien ne peut empêcher que le soir, gris maintenant, qui entoure ces deux hommes, ne soit en même temps une fin et un commencement.
 
Un couple, un homme et une femme – les pauvres êtres sont presque toujours deux par deux, – vient, passe et s’en va. On voit l’espace vide qui les sépare : dans la tragédie de la vie, la séparation est la seule chose qu’on voie. Ils furent heureux et ils ne le sont plus. Ils sont déjà presque vieux ; il ne tient pas à elle, et pourtant il sait bien que le moment approche où il la perdra… Que disent-ils ? En un moment d’abandon, se fiant à la grande paix présente, il lui avoue la faute ancienne, la trahison, scrupuleusement et religieusement cachée jusque-là… Hélas ! ses paroles creusent une irréparable détresse : le passé ressuscite ; les jours écoulés qu’on croyait heureux sont devenus tristes, et c’est le deuil de tout.
 
Ces passants sont effacés par deux autres tout jeunes, ceux-là, et dont je me figure également le colloque. Ils commencent : ils vont s’aimer… Leurs cœurs mettent, à se reconnaître, une telle timidité ! « Voulez-vous que je parte pour ce voyage ? Voulez-vous que je fasse ceci et cela ? » Elle répond : « Non. » Un sentiment d’inexprimable pudeur donne au premier aveu, si humblement sollicité, la forme d’un désaveu… Mais déjà, secrètement, hardiment, la pensée se réjouit de l’amour emprisonné dans les vêtements.
 
Et d’autres, et d’autres… Ceux-ci… Elle se tait ; lui, il parle ; il est à peine et douloureusement maître de lui. Il la supplie de lui dire ce qu’elle pense ! Elle répond. L’autre écoute, puis, comme si elle n’avait rien dit, supplie à nouveau, plus fort. Il est là, incertain, trébuchant entre la nuit et le jour ; elle n’aurait qu’un mot à dire, pourvu qu’il le crût. On le voit, dans l’immense ville, cramponné à ce seul corps.
 
Quelques instants après, je suis séparé de ces deux amants qui pensent, de ces deux amants qui se regardent et qui se persécutent.
 
De toutes parts, l’homme et la femme apparaissent et se dressent l’un contre l’autre : l’homme qui aime cent fois, la femme qui a la force de tant aimer et de tant oublier.
 
Je me mets en route. Je vais et viens au milieu d’une réalité nue. Je ne suis pas l’homme des choses étranges et des exceptions. Désireur, crieur, appeleur, je me reconnais partout. Je reconstitue avec tout le monde la vérité épelée dans la chambre surprise, la vérité qui est ceci : « Je suis seul, et je voudrais ce que je n’ai pas et ce que je n’ai plus. » C’est de ce besoin qu’on vit, et qu’on meurt.
 
Je passe près de boutiques basses. J’entends crier, hurler : « Oui ! non ! » Je m’arrête, étonné de la puissance de cet accent. Je distingue, dans une cage, un peu d’ombre agitée. C’est un perroquet, et le cri entendu n’est qu’un grand bruit aveugle, le son émis par une chose…
 
Mais parce qu’il est en dehors de l’humanité, tout en ayant forme humaine, il me remet dans l’esprit l’importance du cri des hommes. Jamais je n’ai pensé avec tant de force à tout ce que peut contenir l’affirmation ou la négation qui sort d’une bouche pensante : le don ou le refus de l’être humain dont j’ai sans cesse devant mes yeux croyants, pour m’attirer et me guider, dans le jour, le cœur de ténèbres ; dans l’ombre, la figure.
 
Mais, rien pour moi. Maintenant, je suis las d’avoir trop désiré ; je me sens vieux tout d’un coup. Je ne guérirai jamais cette plaie que j’ai à la poitrine… Le rêve de calme que j’avais tout à l’heure ne m’avait attiré et tenté que parce qu’il était loin de moi. Je le vivrais que j’en rêverais un autre, puisque mon cœur, c’est un autre rêve.
 
* * *
 
Maintenant, je cherche une parole. Ces gens qui vivent ma vérité, qu’est-ce qu’ils disent quand ils parlent d’eux-mêmes ? De leur bouche sort-il l’écho de ce que je pense, ou de l’erreur, ou du mensonge ?
 
La nuit est tombée. Je cherche une parole semblable à la mienne, une parole où m’appuyer, où me soutenir. Et il me semble que je m’avance à tâtons comme si, au coin d’une rue, quelqu’un allait surgir pour me dire tout !
 
Je ne rentrerai pas dans ma chambre, ce soir. Je ne veux pas, ce soir, quitter la foule des hommes. Je cherche un lieu vivant.
 
J’ai pénétré dans un grand restaurant pour m’entourer de voix. À peine eus-je franchi la grande porte miroitante – qu’une livrée ouvrait et fermait continuellement – que je fus saisi par mille couleurs, mille parfums, mille murmures. Il me sembla que l’élégante assistance – dessins nets et impeccables des habits noirs, nuances brillantes et comme variées à plaisir des toilettes féminines – accomplissait une sorte de cérémonie précieuse dans cette haute serre de luxe au tapis rouge. Des lampes partout, en guirlandes d’argent, en points d’or, en doux abat-jour orangés qui faisaient de petites aurores au milieu de chaque groupe de dîneurs.
 
Peu de places étaient libres ; je m’assis dans un coin, à côté d’une table occupée par trois convives. J’étais étourdi de la bruissante illumination, et mon âme, patiemment habituée et initiée aux grandes choses nocturnes, était comme un hibou déraciné du large azur noir et jeté par dérision au milieu d’un feu d’artifice.
 
J’allais essayer de me chauffer à cette grande lumière… Après que j’eus, d’une voix que je dus d’abord affermir, commandé mon menu, je voulus m’intéresser à des physionomies. Mais il était difficile de saisir celles qui m’entouraient. Les glaces les multipliaient en même temps que le décor : je voyais la même rangée, de face et de profil, éclatante… Des couples, des groupes se retiraient parmi l’empressement des garçons qui tenaient à bout de bras des pelisses ou des manteaux fragiles, complexes comme des femmes. De nouveaux arrivants se présentaient. Je remarquai que les femmes étaient, au premier coup d’œil, adorablement jolies, et d’ailleurs se ressemblaient toutes avec leurs figures blanchies et leurs bouches en forme de cœur ; à mesure qu’elles approchaient, un ou plusieurs défauts apparaissaient et effaçaient cet idéal prestige dont le premier regard les avait ornées. La plupart des hommes, conformément à la mode qui régnait en cet instant du temps, étaient entièrement rasés, avaient des chapeaux à bords plats, des paletots aux épaules tombantes.
 
Tandis que mon œil suivait machinalement la main gantée de fil blanc qui versait dans mon assiette le potage présenté dans une écuelle argentée, je prêtai l’oreille au brouhaha de conversations qui m’entouraient.
 
Je n’entendais que ce que disaient mes trois voisins. Ils parlaient de personnes qu’ils connaissaient dans la salle, puis de plusieurs amis, sur un ton dont l’ironie et le persiflage constants me surprirent.
 
Je ne trouvais rien dans ce qu’ils disaient ; cette soirée serait inutile comme les autres.
 
Quelques instants après, le maître d’hôtel, en prélevant pour les déposer dans mon assiette les filets d’une sole qu’une épaisse sauce rose noyait dans son plat oblong de métal, me désigna d’un mouvement de la tête et d’un clin d’œil en coulisse un des convives :
 
– C’est M. Villiers, l’écrivain si connu, me souffla-t-il orgueilleusement.
 
C’était lui, en effet ; il ressemblait assez à ses portraits et portait avec grâce sa jeune gloire. J’enviai cet homme qui savait écrire et dire ce qu’il pensait. Je considérai avec quelque admiration la distinction de sa silhouette mondaine, la jolie ligne moderne et fine de son profil perdu, d’où sortait l’effilement soyeux de sa moustache, la courbe parfaite de son épaule, et l’aile de papillon de sa cravate blanche.
 
Je portais à mes lèvres mon verre – si fragile que le vent du plein air l’eût brisé sur sa tige – lorsque je m’arrêtai brusquement et sentis tout mon sang affluer à mon cœur.
 
J’avais entendu ceci :
 
– Sur quoi, ton prochain roman ?
 
– Sur la vérité, répondit Pierre Villiers.
 
– Hein ? fit l’ami.
 
– Un défilé d’êtres surpris tels qu’ils sont.
 
– Quel sujet ? demanda-t-on.
 
On l’écoutait. Deux jeunes gens qui dînaient non loin se taisaient, l’air oisif, l’oreille évidemment tendue. Dans un coin de pourpre somptueuse, un homme en frac fumait un gros cigare, l’œil affaissé, les traits tirés, toute sa vie concentrée dans le foyer odorant du tabac, et sa compagne, son coude nu sur la table, environnée de parfums et étincelante de bijoux, surchargée de la lourde royauté artificielle du luxe, tournait vers le parleur sa figure de nature et de lune.
 
– Voici, dit Pierre Villiers, le sujet qui me permet de faire amusant et vrai à la fois : un homme perce un trou dans le mur d’une chambre d’hôtel et regarde ce qui se passe dans la chambre voisine !
 
* * *
 
Je dus à ce moment considérer les causeurs d’un œil égaré et pitoyable… Puis, vite, je baissai la tête, dans le geste naïf des enfants qui ont peur qu’on les voie…
 
Ils avaient parlé pour moi, et je sentis autour de moi quelque étrange intrigue policière. Puis, tout d’un coup, cette impression dans laquelle mon bon sens s’était totalement affolé, tomba. Évidemment, coïncidence. Mais il resta la vague appréhension qu’on allait s’apercevoir que je savais, me reconnaître.
 
Ils continuaient à parler de l’idée émise… Insensible à tout le reste, tendu dans l’unique effort de les entendre et de ne pas avoir l’air de les écouter, je m’attachai à leur conversation comme un parasite.
 
Un des amis du romancier le pria de parler plus en détail de son œuvre. Il consentit… Il allait dire cela avant moi !
 
* * *
 
Il a raconté le livre qu’il a fait. Avec un art admirable de mots, de gestes et de mimique, avec une élégance spirituelle et vive, et un rire communicatif, il a évoqué devant les yeux de ses auditeurs une suite de scènes imprévues, brillantes, étourdissantes. À la faveur de son original sujet, qui donnait à toutes les scènes tant de relief et d’intensité, il a étalé des ridicules, des travers amusants, multiplié des détails pittoresques et piquants, des noms propres typiques et spirituels, enchevêtré des situations ingénieuses, fait jaillir d’irrésistibles effets, et le tout est à la dernière mode. On disait : « Ah ! » « Oh ! » On écarquillait les yeux.
 
– Bravo ! Gros succès sûr. Le sujet est rudement drôle.
 
– Tous ces bonshommes qui passent devant le voyeur sont amusants, même celui qui se tue ! Rien d’oublié ! C’est toute l’humanité !
 
Mais moi je n’avais rien reconnu dans tout ce qu’il montrait.
 
De la stupeur, et une sorte de honte m’accablaient, à mesure que j’entendais cet homme chercher quel jeu on pourrait tirer de la sombre aventure qui, depuis un mois, me martyrisait.
 
Je me rappelai la grande voix, maintenant éteinte, qui avait proclamé avec un accent si définitif et si fort que les écrivains d’aujourd’hui imitent les caricaturistes. Moi qui avais pénétré au milieu de l’humanité et en revenais, je ne trouvais rien d’humain dans cette caricature qui dansait ! Cela était si superficiel que c’était du mensonge.
 
Devant moi, témoin terrible, il disait :
 
– L’homme dépouillé de l’apparence, voilà ce que je veux qu’on voie. D’autres sont l’imagination, je suis la vérité.
 
– Cela a même une portée philosophique.
 
– Peut-être… En tout cas, je ne l’ai pas cherchée ! Dieu merci, je suis un écrivain, je ne suis pas un penseur !
 
Et il continua à travestir la vérité, sans que j’y pusse rien, – la vérité, cette chose profonde, dont j’avais la voix aux oreilles, l’ombre aux yeux, et le goût à la bouche.
 
* * *
 
Suis-je à ce point délaissé ?… Personne ne me fera l’aumône ?
 
Je suis parti, parmi les larges glaces battantes des portes. J’entre dans un théâtre où l’on joue une pièce dont l’apparition a été saluée, une huitaine auparavant, comme un important événement, et il me reste, de ce succès, quelque écho dans la mémoire. Le titre : Le Droit du Cœur, me tente, m’appelle.
 
Je prends une place, et me voici au milieu de la grande salle de spectacle, ballotté dans la chaude foule éclairée.
 
Le rideau se lève, envoyant un large souffle frais sur l’installation du public, et chacun est remué d’une sorte d’espérance, dans l’attente des êtres qui vont vivre là.
 
Je regarde cette scène, exactement comme j’ai regardé la chambre. J’écoute, j’enregistre mot à mot, j’épelle…
 
… Le jeune sculpteur Jean Darcy qui vient de Rome, avec ses rêves de marbre, est en soirée chez le banquier Lœwis. Une assistance brillante se presse dans les salons dorés. Des membres de l’Institut, avec des cravates de commandeur de la Légion d’honneur, y coudoient de richissimes mondains ; toutes les célébrités de l’art, des lettres, de la magistrature, de la politique et de la finance, s’y disputent la palme de la médisance et le sourire des jolies femmes.
 
La conversation des invités se centralise en un petit clan où l’on baisse légèrement la voix ; on parle du maître de la maison :
 
– Vous savez qu’il va être noble : le comte Lœwis ! – Il a rendu de grands services au pape, en ces temps durs et troublés ; Sa Sainteté lui est très attachée. – Il paraît, fait une jeune dame naïve, qu’il l’appelle en italien « papa » tout court. – Un nouveau blason ! Le besoin s’en faisait sentir ! – Oh ! celui-là n’aura pas d’odeur, et pour cause ! – Et quelle devise à son blason ? Je propose : « Qui se perd gagne ». – Et moi : « Sauve-toi, le ciel te sauvera ». – Et moi, dit un personnage, au profil de Levantin : « Nihil circonscire sibi. » (Une dame du monde, désignant de la tête le dernier parleur, dit à mi-voix, à son voisin, derrière l’éventail) : Il voit la paille qui est dans l’œil de son voisin, et ne voit pas la pioutre qui est dans le sien. – Trêve de plaisanterie ; vous savez, une chose confidentielle : le futur comte fonde un journal. – Non, je ne le savais pas. – Moi non plus. C’est curieux comme cela se sait peu pour une chose confidentielle. – Un journal de grande information. Mais, au fond, des affaires : lancements de projets, et… – La fuite au prochain numéro. – Ah ! on pourrait en dire sur le maître de la maison, si on était mauvaise langue. Et la maîtresse… du maître de la maison ? – C’est une nouvelle : elle ne le quitte pas, le suit partout. – Elle a envie de voir la Belgique. – On affirme qu’il fait la basse noce ? – Superficiellement seulement, malgré son désir ; c’est un ambitieux, mais un peu fatigué. Il a de la tête et de l’estomac, mais ça s’arrête là. Vous savez comment on le surnomme ? Le satyre… pas à conséquence. – Sa femme ne s’en plaint pas ? – Oh ! vous savez, ça lui est égal : elle a subi une petite opération, alors maintenant, c’est… c’est le tonneau des Danaïdes. – Il paraît qu’elle avait cinquante millions de dot ; mais lui devait avoir quelque chose par lui-même… – Vous le calomniez. Il avait, à vrai dire, hérité, à vingt ans, dix millions de son… – Du seul homme qui, indiscutablement, n’était pas son père ?… – Lui-même. Eh bien, tout était envolé ; mais il savait plaire. – Je sais bien que la médaille a son revers, et qu’il a été, paraît-il, cruellement puni de passer de l’une à l’autre. – Oui… que voulez-vous, les femmes ne savent pas garder une maladie secrète ! – Enfin, toujours est-il qu’à part cela, il avait raison de dire : « Les femmes m’ont toujours réussi », au marquis de Canossa qui lui a d’ailleurs répondu simplement : « Excepté Madame votre mère ». – Sa mère ! c’était un type, celle-là ! Quand elle est morte, la situation n’était pas brillante. Ils avaient fait disposer à son enterrement un tas de tables avec d’innombrables cahiers de papier écolier pour les signatures. – Ça masquait l’absence du mobilier, vendu. Toujours est-il qu’il n’y a eu en tout que trois signatures. – Pauvre vieille, heureusement que cette dernière tape lui a été épargnée ! – Oui, je me rappelle : c’était maigre comme assistance. Il fallait être comme moi, forcé, pour y aller. Pas drôle ! Par bonheur, j’avais mal au pied, ça me distrayait. – Enfin, elle est morte. Elle est au ciel. Tant mieux : au moins, elle, elle nous entend. – Il a fait de la politique il y a dix ans. Après une série d’échecs minables, il a dit à ceux qui l’avaient soutenu et qui montraient les dents : « De quoi vous plaignez-vous ; je n’ai pu rien faire pour vos idées, mais du moins, je vous ai donné un chef. » – C’est lui aussi qui disait (on n’a jamais déterminé si c’était ignorance de la valeur des mots ou trop de connaissance de sa propre valeur) : « Je pourrai, comme tant d’autres, me vanter d’avoir apporté à l’édifice social ma petite pierre d’achoppement !… » – N’a-t-on pas parlé d’une histoire à cause de miss Lemmon avec laquelle il était du dernier bien ? – Je la croyais confite en dévotion : on dit couramment que c’est une béguine. – Précisément, c’était lui le béguin. – Ah ! oui, l’amante religieuse ; et l’histoire ? – Elle le bernait ; il a fini par la surprendre avec des Renaudes ; les écailles lui sont tombées des yeux. – Ça en fait toujours quelques-unes de moins. – Il a voulu se retirer en bon ordre, n’aimant pas les histoires ; mais patatras, l’affaire se corse, altercation publique et coup de pied. Il était très embêté de tout ce potin fait autour de ce pauvre petit coup de pied qui, pour lui, ne valait pas qu’on y prît garde. Quand on lui a annoncé les témoins du monsieur, il s’est écrié : « Mais qu’est-ce qu’ils ont donc, tous ces gens, à venir me déranger à propos de bottes ! » – Si au moins on mangeait bien chez lui ! Quel dîner ! Avez-vous remarqué les petits pois ? – Parfaitement, ils déteignaient ; et puis quelle grosseur ! on aurait dû n’en servir qu’un. Et le café ! Il était tellement faible, que je n’ai pas eu la force de protester. – De l’eau filtrée. – Mais non, on n’a pas si mal mangé que cela ; au contraire, ce dîner me réconcilie avec lui : la sauce fait passer le maître de la maison. – Moi, j’ai trouvé ce dîner excellent ; je le recommencerais bien ! – Il commande ses dîners dans des maisons de tout second ordre et démodées : chez X… Je ne cite pas les noms, si je les connaissais, je passerais pour un ignorant. – Il paraît que l’autre jour, sur le menu, il y avait « Hors-d’œuvre à discrétion ». C’est son fils, le jeune Paul, qui lui a dit : « Ah non, cette fois, papa, c’est trop ! » – En voilà encore un ! Il fait des vers. Poète ! Poète moderne, féroce et arriviste : le luth pour la vie. – On le surnomme aussi, par suite de son originalité : François Copié. – Il commandite des petites revues féministes, pour vierges de vingt ans ou demi-vierges de quarante. – Il paraît qu’il est avec la maigre Mme X… – Celle qui joue le Cid avec le lugubre Z… – Le saule pleureur, la sole pleureuse. – Prenez garde ! Elle a bec et angles. – Allons donc ! Elle est très gentille ! elle ne fait de mal à personne. – Au contraire, elle ne fait que les femmes. – D’ailleurs, lui est fort ennuyé de sa liaison. – Parce que c’est une femme du monde ? – Surtout parce que c’est une femme. – Ah oui ! il paraîtrait qu’il est tout à fait avéré qu’il a des mœurs spéciales… Je n’ose pas en parler devant les dames… parce que ça ne les intéresse pas. – Vous savez qu’il écrit pour le théâtre ; il a fait un acte pour le théâtre des Italiens. – Lui, un acte ? Un acte contre nature, oui ! – Il faut être juste, il n’a pas que ces goûts-là… quand il y trouve son intérêt – Oh ! c’est un malin ; il sait se retourner. – Je comprends pourquoi sa mère disait l’autre jour : « C’est une girouette ! » – Qu’est-ce qu’il fera dans le journal de son père ? – Chef de la mise en ventre. – Non, metteur en pages. – Méchant ! Jamais il ne dit du mal des autres. – Non, surtout quand ils ont le dos tourné. – En tout cas, c’est un goujat, un malappris : l’autre jour, chez moi, il a dit que c’était bas de plafond ! – Il se croyait encore sous la table. – Bas de plafond, chez moi ! – Le fait est, chère Madame, qu’il y a des réverbères dans votre antichambre. – D’ailleurs toute la famille de notre amphitryon est d’une insigne grossièreté : je suis trop leur ami pour ne pas m’en être aperçu depuis longtemps. – C’est encore la nièce qui détient la palme. – Et puis quel genre elle a ! Elle est si peinturlurée qu’on ne sait jamais si c’est elle ou son portrait. – Elle est établie à son compte, n’est-ce pas ? – Oui, oui. Elle a dit l’autre jour (elle était dans une minute d’attendrissement) à cette sale petite journaliste qui ressemble à une cuisinière et qu’on appelle la Victoire de Chamocrasse, qu’elle gagnait à être connue. « Personne à Paris n’en doute », a répondu la rosse. Elle a des rêves de pureté, mais on ne peut pas redevenir comme ça une demi-vierge. – Il paraît, je vous dis ceci en grand secret, qu’elle est depuis quelque temps avec un vieux monsieur. Eh bien, on espère que c’est son père…
 
Ce « on espère » amena pour la première fois un léger murmure dans la salle, mais c’était une protestation qu’on sentait uniquement formelle et, au fond, toute chatouillée… Le reste aurait été accueilli avec une vive et grandissante joie, à mesure que les malpropres plaisanteries s’épandaient et touchaient ces hommes en habit noir et ces femmes décolletées.
 
Après le premier acte où s’ébauchent les amours de Jean Darcy avec la belle et compréhensive Jeanne de Floranges (rôle tenu par une grande actrice), on pouvait constater dans les couloirs ce mouvement fébrile qui accompagne les succès :
 
– Des mots, des mots ! disait-on avec ravissement. Rien que des mots !
 
Le second acte. Il était pareil au premier. Bien qu’il fût mouvementé et varié, il était construit de la même façon : par de légères et artificielles combinaisons d’épisodes et de dialogues, visant à l’effet. D’ailleurs, cet effet était parfois brutal et poignant à cause de la violente illusion que produit à notre sensibilité le spectacle des émotions d’un être semblable à nous qui se meut à quelques pas. Mais la vanité du procédé perçait partout. Oui, ce n’étaient que des mots, des phrases, qui se dissipaient. Oui, ces gens « jouaient » et imitaient mal, pour nous la montrer, quelque vérité sérieuse. Mais ils ne me trompaient pas.
 
Le second acte se termine. Le troisième commence. Jeanne de Floranges se demande si elle a le droit d’enchaîner sa destinée à celle du jeune artiste qui l’aime autant qu’elle l’aime, mais qui est très pauvre et lui sacrifiera s’il l’épouse – à cause des accaparantes nécessités matérielles – son génie et sa gloire future. La femme supérieure qu’est l’héroïne, après un débat de conscience qui s’aggrave d’une intrigue de jalousie, estime qu’elle n’a pas ce droit, et elle éloigne d’elle à tout jamais le sculpteur Jean Darcy en lui faisant croire qu’elle partage le caprice du brillant Jacques de Linières. Jean méprisera celle qu’il croyait son ange et son inspiratrice, mais il guérira. Il épousera Rachel Lœwis, qui nonobstant le milieu riche et corrompu où elle à été élevée, est une jeune fille parfaite et qui, dans l’ombre, aime l’artiste. Il fera son œuvre. Le droit du cœur est vaincu par le droit de l’avenir.
 
Dans la salle, c’est du délire. Après le dernier acte où la thèse du sacrifice est discutée, puis résolue par l’affirmative, où la trahison héroïque est, en un oppressant et inattendu mouvement de vire-volte, présentée violemment, comme un coup à l’amoureux et au public, lorsque le rideau tombe, on acclame, on se meurtrit les mains à force de les frapper l’une contre l’autre, on donne des coups de pieds sur le bois des loges, des coups de canne par terre, on trépigne, on aboie.
 
… La foule s’écoule, et la petite gravité du succès fond, dans les groupes de messieurs en pelisse et de dames renveloppées qui se pressent lentement vers la sortie.
 
– C’est toujours un peu la même chose, toutes ces pièces. En fin de compte, il n’en reste rien dans la mémoire.
 
– Et puis après ? Tant mieux. Moi, je vais au théâtre pour me distraire, et non pour me charger l’esprit.
 
– Je ne sais si elle ira jusqu’à la centième… En tous cas, nous l’avions déjà vue plus de cent fois.
 
J’entends nommer le monsieur qui a parlé ainsi. C’est M. Pierre Corbière, l’auteur dramatique dont la pièce Le Zig-Zag, tient l’affiche d’un grand théâtre voisin : trois actes fourmillant, dit-on, d’allusions à des personnalités vivantes.
 
On reconnaît l’écrivain : un mouvement circulaire de chapeaux autour de lui comme s’ils se soulevaient au vent de son passage ; et les mains favorisées s’avancent pour l’honneur de toucher la sienne : Il va, adulé et triomphant. Lui aussi est comme l’autre : argent et renommée, il a gagné cela par la basse flatterie de sa virtuosité facile, de son bagout de parisianisme et d’actualité – vis-à-vis de la populace riche qui hante les salles de spectacle. Je le méprise et je le hais.
 
* * *
 
Maintenant je marche sous le ciel, dans les plaines du ciel où tant de paroles vides sont jetées.
 
Toutes ces choses que je viens de voir moisiront vite. Tout cela est trop à la mode pour n’être pas démodé demain. Où sont-ils, les brillants auteurs de ces dernières années ? Leurs noms surnagent on ne sait sur quoi.
 
Le contact de la vérité m’a appris à la fois l’erreur et l’injustice, et me force à détester ces distractions légères d’un moment, parce qu’elles singent l’œuvre d’art. Certes, leur succès n’est pas sérieux. L’enthousiasme d’une prestigieuse première n’est, la plupart du temps, qu’un événement insignifiant, et toutes ces pièces – titres, sujets et interprètes – s’effacent vite et s’ensevelissent les unes dans les autres. Mais en attendant, elles s’étalent pendant quelques soirs ; elles profitent, elles jouissent d’un triomphe effectif. Je voudrais qu’elles fussent tuées aussitôt sorties.
 
* * *
 
La chambre ruisselait des rayons de la lune qui traversaient la fenêtre comme l’espace. Dans le magnifique décor, il y avait un groupe obscur et blanc : deux êtres silencieux avec leurs figures de marbre.
 
Le feu était éteint. À bout de travail, l’horloge s’était tue, elle écoutait avec son cœur.
 
La figure de l’homme dominait le groupe. La femme était à ses pieds : ils ne faisaient rien, tendrement. Ils regardaient la lune, comme des monuments.
 
Il parla. Je reconnus cette voix qui éclaira tout d’un coup à mes yeux sa figure ensevelie ; c’était l’amant et le poète sans nom que j’avais vu deux fois.
 
Il disait à sa compagne que le soir, en rentrant, il avait rencontré une femme, une pauvresse, avec son enfant dans les bras.
 
Elle allait, poussée, portée, par la foule du retour, car certaines rues populeuses coulent tout entières dans le même sens, le soir. Jetée sous un porche de pierre, près d’une borne semblable à un récif, elle s’était arrêtée, cramponnée.
 
– Je me suis approché, dit-il, et j’ai vu qu’elle souriait.
 
* * *
 
« À quoi souriait-elle ? À la vie, à cause de son enfant. Sous l’asile assiégé de cette porte où elle s’était blottie, face à face avec le soleil couchant, elle pensait à l’épanouissement de l’enfant dans les jours futurs. Quelque épouvantables qu’ils dussent être, ils seraient autour de lui, pour lui, en lui. Ils seraient la même chose que sa respiration, ses pas et ses regards…
 
« Oui, tel était le sourire profond de cette créatrice qui portait son fardeau, et qui levait la tête et envisageait la lumière, sans même baisser les yeux sur l’obscur enfant et sans prêter l’oreille au langage de fou qu’il balbutiait.
 
« J’ai travaillé là-dessus… »
 
Il resta un moment immobile, puis il dit doucement sans s’arrêter, avec cette voix d’au-delà qu’on prend lorsque l’on récite, lorsqu’on obéit à ce qu’on dit, et qu’on n’en est plus maître :
 
– La femme que l’ombre ravage sourit au soir, vague reflux, du fond de ses haillons confus et déchirés comme un rivage… Muette sous les flots muets, épave de tous les martyres, elle s’étoile d’un sourire comme si tous la suppliaient. Près de la borne, sans pensée, l’enfant dans les bras, elle vint ; il faut qu’elle ait un cœur divin pour pouvoir être si lassée. Elle est là, rien ne la défend, mais elle sourit la première : elle aime le ciel, la lumière qu’aimera l’indistinct enfant, elle aime la frileuse aurore, le midi lourd, le soir rêveur : il grandira, confus sauveur, pour que tout cela vive encore ; lui qui fut sombre et qui trembla au fond de la route gravie, il recommencera la vie, le seul paradis qui soit là, et le bouquet de la nature ; il rendra belle la beauté, il refera l’éternité avec son chant et son murmure. Et serrant l’enfant nouveau-né dans le soir qui dore ses hardes, les yeux vermeils, elle regarde tout le soleil qu’elle a donné… Ses bras tremblent comme des ailes, elle rêve en mots caressants, elle éblouirait les passants, s’ils détournaient les yeux vers elle ; et le couchant baigne son cou et sa tête d’un reflet rose : elle est comme une grande rose qui s’ouvre, se penche vers tout…
 
Mon attention retrouve les rimes comme la tendresse retrouve dans l’ombre la tendresse.Le rythme ! J’en subissais profondément la domination et l’empreinte. J’en avais déjà été troublé l’autre soir tandis qu’il arrachait de sa mémoire, à l’appui de son effort consolateur, des fragments de son poème : les mots travaillés, brillant brusquement dans l’ombre comme des diamants ; mais ceci, par un pressentiment, me semblait plus important.
 
Il se balançait un peu, pris tout entier par la musique invincible, y obéissant aussi complètement qu’au tremblement régulier de son cœur, et je sentais vivre en moi le battement de ses douces paroles. Il semblait chercher, revoir et croire infiniment. Il était dans un autre monde, où tout ce qu’on voit est vrai, où tout ce qu’on dit est inoubliable.
 
Elle demeurait à ses genoux. Elle levait les yeux vers lui ; elle n’était qu’une attention qui s’emplissait comme un vase précieux.
 
* * *
 
– Mais son sourire, ajouta-t-il, n’était pas seulement de l’admiration envers l’avenir. Il y avait aussi en lui quelque chose de tragique qui m’a pénétré et que j’ai bien compris. Elle adorait la vie, mais elle détestait les hommes et avait peur d’eux, toujours à cause de l’enfant. Elle le disputait déjà aux vivants dont il n’était presque pas encore. Elle leur adressait, avec son sourire, un défi. Elle semblait leur dire : il vivra malgré vous, il fleurira contre vous, il se servira de vous ; il vous domptera, pour vous dominer ou pour être aimé, et déjà il vous brave avec son petit souffle, celui que je porte dans mes griffes maternelles. Elle était terrible. Je l’avais vue d’abord comme un ange de bonté. Je la retrouvais, sans qu’elle eût changé, comme un ange d’inclémence et de rancune : « Je vois une sorte de haine pour ceux dont il sera maudit crisper sa face, où resplendit la maternité surhumaine, son cœur sanglant plein d’un seul cœur, qui prévoit le mal et la honte, qui hait les hommes et les compte comme un ange dévastateur ; à vif dans la grande marée, la mère aux ongles effrayants, qui se redresse en souriant avec sa bouche déchirée ! »
 
Aimée regardait son amant dans les rayons lunaires. Il me semblait que les regards se confondaient avec les paroles… Il dit :
 
– Je finis sur la grandeur de la malédiction humaine, comme dans tout ce que je fais et que je vais répétant avec la monotonie de ceux qui ont raison… « Oh ! nous n’avons, sans Dieu, sans port, sans haillon qui puisse suffire, que la révolte du sourire, debout sur la terre des morts, que la révolte d’être en fête dans le soir, morne saignement… Nous sommes seuls divinement, le ciel est tombé sur nos têtes. »
 
Le ciel est tombé sur nos têtes ! Quelle parole venait d’être prononcée !
 
Cette parole, que le silence murmurait encore, c’était le plus haut cri que la vie eût jeté, c’était le cri de délivrance qu’à tâtons mon oreille cherchait jusqu’ici. J’avais bien pressenti qu’elle s’élaborait, à mesure que je voyais une espèce de gloire finir toujours par agrandir les pauvres ombres vivantes, à mesure que je voyais le monde revenir dans la pensée humaine… Mais j’avais besoin qu’elle fût dite pour unir enfin la misère et la grandeur, et être la clef de voûte des cieux.
 
Ce ciel, c’est-à-dire l’azur que notre œil enchâsse, et l’azur qu’au delà on ne voit plus qu’en pensée ; le ciel : la pureté, la plénitude – et l’infini des suppliants, le ciel de la vérité et de la religion, tout cela est en nous, est tombé sur nos têtes. Et Dieu lui-même, qui est toutes ces espèces de cieux à la fois, est tombé sur nos têtes comme le tonnerre, et son infini, c’est le nôtre.
 
Nous avons la divinité de notre grande misère, et notre solitude, avec son labeur d’idées, de larmes, de sourire, est fatalement divine par son étendue parfaite et son rayonnement… Quel que soit notre mal et notre effort dans l’ombre, et le travail inutile de notre cœur incessant, et notre ignorance abandonnée, et les blessures que sont les autres êtres, nous devons nous considérer nous-mêmes avec une sorte de dévotion. C’est ce sentiment qui dore nos fronts, relève nos âmes, embellit notre orgueil et malgré tout nous consolera, quand nous nous serons habitués à tenir chacun dans nos pauvres occupations toute la place que tenait Dieu. La vérité elle-même donne une caresse effective, pratique et pour ainsi dire religieuse, au suppliant d’où s’épanouit le ciel.
 
* * *
 
… Il parlait doucement, à bâtons rompus, au sujet de ses vers, mais il versait à celle qui l’écoutait des paroles de moins en moins importantes, et ses propos allaient pour ainsi dire en se rapetissant.
 
Elle était en bas de lui, mais la face levée ; lui, plus haut, mais penchant. Une bague brillait dans le groupe. Je voyais l’ovale du visage féminin, la courbe du front de l’homme, et, à partir d’eux, l’ombre qui se propageait sans bornes.
 
Après avoir montré que nous sommes divins, il disait que leurs profonds éléments sont seuls communs aux êtres. Les caractères, les tempéraments, sous la réaction des circonstances innombrables, sont aussi multiples et divers que les traits des visages, mais au fond, il y a de grandes ressemblances nues, qui s’équivalent comme les pâleurs des crânes. Aussi toute œuvre artistique qui assimile deux cas, et dit qu’un visage est à l’image d’un autre, est une hérésie, à moins d’être saintement profonde.
 
– C’est pour cela, dit l’homme, que le vrai poème de l’humanité n’est fait ni de couleur locale, ni de documentation sociale, ni d’amusements verbaux, ni d’ingénieuses intrigues. Il vous saisit par un froid religieux. Il est constitué par le secret affreusement monotone et éternellement déchirant des êtres, autour desquels l’ombre et la solitude effacent le lieu où ils sont et l’époque où ils passent.
 
Il parla ensuite de la poésie pour dire que ce qui faisait le prix d’un poème, c’était uniquement le mouvement, c’est-à-dire la façon dont partait chaque strophe, dont chaque début de phrase dégageait la vérité, et que ce qui en constituait la difficulté, c’est qu’il fallait posséder l’impression d’ensemble, pour se guider sur elle, – avant d’avoir commencé ; qu’on voyait bien par l’élaboration d’un poème, si court qu’il fût, que créer, c’est commencer par la fin. Puis il parla des mots eux-mêmes, les mots, choses vagues, saisissement, lorsqu’ils sont arrangés, mais qui, au moment où on les prend dans la circulation, sont grossiers et dissimulent leur sens. Il fit cette confession :
 
– J’ai tellement le respect de la vérité vraie qu’il y a des moments où je n’ose pas appeler les choses par leur nom…
 
… Elle l’écoutait. Elle disait : oui, tout doucement, puis elle se tut. Tout semblait emporté dans une sorte de suave tourbillon.
 
– Aimée… fit-il à mi-voix.
 
Elle ne bougeait plus ; elle s’était endormie, la tête sur les genoux de son ami. Il se croyait seul. Il la regarda ; il sourit. Une expression de pitié, de bonté, erra sur son visage. Ses mains se tendirent à demi vers la dormeuse, avec la douceur de la force. Je vis face à face le glorieux orgueil de la condescendance et de la charité, en contemplant cet homme qu’une femme prostrée devant lui divinisait.
 
 
J’ai donné congé. Je m’en irai demain, le soir, avec mon immense souvenir. Quels que soient les événements, les tragédies que me réserve l’avenir, ma pensée ne sera pas plus importante et plus grave, lorsque j’aurai vécu ma vie de tout son poids.
 
* * *
 
Le dernier jour. Je me tends pour regarder. Mais tout mon corps n’est plus qu’une douleur. Je ne peux plus me tenir debout ; je chancelle. Je retombe sur mon lit, repoussé par le mur. J’essaye encore. Mes yeux se ferment et s’emplissent de larmes douloureuses. Je veux être crucifié sur le mur, mais je ne peux pas. Mon corps se fait de plus en plus pesant et poignant ; ma chair s’acharne contre moi, et la douleur se multiplie, me heurte le dos, la face, me crève les yeux, me soulève le cœur.
 
J’entends parler à travers les pierres du mur. La chambre voisine vibre d’un son lointain, un brouillard de son qui traverse à peine ce mur.
 
Je ne pourrai plus écouter ; je ne pourrai plus regarder dans la chambre. À partir de maintenant je ne pourrai plus rien voir distinctement, rien entendre vraiment ; et moi qui n’ai pas pleuré depuis mon enfance, je pleure, comme un enfant, à cause de tout ce que je n’aurai pas. Je pleure la beauté et la grandeur perdues ; j’aime tout ce que j’aurais embrassé.
 
Ils passeront là de nouveau, le long des jours, des années, tous les prisonniers des chambres, ils passeront avec leurs morceaux d’éternité. À l’heure où tout se décolore, ils s’assoiront près de la lumière, à la place pleine d’auréoles ; ils se pencheront et se traîneront vers le vide de la fenêtre. Ils s’attendront avec leurs bouches ; ils échangeront un premier ou un dernier regard inutiles. Ils ouvriront leurs bras, ils s’adonneront à leurs tâtonnantes caresses. Ils aimeront la vie et auront peur de disparaître. Ils chercheront ici-bas une union parfaite entre les cœurs, là-haut une durée parmi les mirages et un Dieu dans les nuages.
 
* * *
 
Le murmure monotone de voix tremble sans cesse à travers le mur. Je n’entends rien que du bruit : je suis comme tous ceux qui sont dans une chambre.
 
Je suis perdu comme la première fois que je vins ici, comme le soir où j’ai pris possession de cette chambre patinée par les disparus et les morts – avant qu’il se fît dans mon destin ce grand changement de lumière.
 
Et peut-être à cause de ma fièvre, peut-être à cause de ma haute douleur, je me figure qu’on crie là un grand poème, qu’on parle de Prométhée. Il a volé la lumière aux dieux, il sent dans ses entrailles la douleur toujours renaissante et toujours neuve s’amonceler de soir en soir, quand le vautour vole à lui comme à son nid, – et on prouve que nous sommes tous comme cela à cause du désir : mais il n’y a ni vautour ni dieux.
 
Il n’y a de paradis que ce que nous apportons dans le grand tombeau des églises. Il n’y a d’enfer que la fureur de vivre.
 
Il n’y a pas de feu mystérieux. J’ai volé la vérité. J’ai volé toute la vérité. J’ai vu des choses sacrées, des choses tragiques, des choses pures, et j’ai eu raison ; j’ai vu des choses honteuses, et j’ai eu raison. Et par là j’ai été dans le royaume de vérité, si on peut employer à l’égard de la vérité, sans la souiller, l’expression dont se sert le mensonge et le blasphème religieux.
 
* * *
 
Qui fera la bible du désir humain, la bible terrible et simple de ce qui nous pousse de la vie à la vie, de notre geste, de notre direction, de notre chute originelle ? Qui osera tout dire, qui aura le génie de tout voir ?
 
Je crois à une forme haute du poème, à l’œuvre où la beauté se mêlera aux croyances. Plus je m’en sens incapable, plus je la crois possible. Cette morne splendeur dont certains de mes souvenirs m’accablent, me montre de loin qu’elle est possible. J’ai été parfois, moi, du sublime, du chef-d’œuvre. Parfois mes visions se sont mêlées d’un frisson d’évidence si fort et si créateur, que la chambre tout entière en a tressailli comme un bois et qu’il y a eu en vérité des moments où le silence criait.
 
Mais tout cela, je l’ai volé. Je ne l’ai pas conquis, j’en ai profité, grâce à l’impudeur de la vérité, qui s’est montrée. Au point du temps et de l’espace où, par hasard, je me trouvais, je n’ai eu qu’à ouvrir mes yeux, et qu’à tendre mes mains de mendiant, pour faire plus qu’un rêve et presque une œuvre.
 
Ce que j’ai vu va disparaître, puisque je n’en ferai rien. Je suis comme une mère dont le fruit de chair périra après avoir été.
 
Qu’importe ! J’ai eu l’annonciation de ce qu’il y aurait de plus beau. À travers moi est passée, sans m’arrêter, la parole, le verbe, qui ne ment pas et qui, redit, rassasiera.
 
* * *
 
Mais j’ai fini. Je suis étendu, et puisque j’ai cessé de voir, mes pauvres yeux se ferment comme une blessure guérissante, mes pauvres yeux se cicatrisent.
 
Et je cherche pour moi un apaisement. Moi ! le dernier cri comme le premier.
 
Moi, je n’ai qu’un recours : me souvenir et croire. Entretenir de toutes mes forces dans ma mémoire la tragédie de cette chambre, à cause de la vaste et difficile consolation dont a résonné parfois le fond de l’abîme.
 
Je crois qu’en face du cœur humain et de la raison humaine, faits d’impérissables appels, il n’y a que le mirage de ce qu’ils appellent. Je crois qu’autour de nous, il n’y a de toutes parts qu’un mot, ce mot immense qui dégage notre solitude et dénude notre rayonnement : Rien. Je crois que cela ne signifie pas notre néant ni notre malheur, mais, au contraire, notre réalisation et notre divinisation, puisque tout est en nous.
 
FIN
 

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